Algérie : une indépendance sous surveillance

17 septembre 2026
11 min de lecture|2 092 mots

De la carte de circulation du code de l’indigénat aux algorithmes de modération des réseaux sociaux, en passant par la Sécurité militaire des années 1990 et la loi sur la déchéance de nationalité votée en février 2026, l’histoire de la surveillance en Algérie indépendante peut se lire comme celle d’une continuité : celle d’un appareil d’État qui n’a cessé de perfectionner ses instruments de surveillance et de contrôle sur sa propre population.

En juillet 2026, l’Autorité nationale de protection des données à caractère personnel (ANPDP) publie sa délibération n° 04 : poster sur Facebook, Instagram ou TikTok une photographie où une autre personne est identifiable équivaut désormais, selon ce texte, à un « transfert de données à l’étranger », soumis à un consentement préalable, explicite et vérifiable. Un mois plus tard, un rapport de plusieurs organisations de défense des droits humains évoque plusieurs centaines de procédures judiciaires ouvertes depuis 2019 contre des utilisateurs de réseaux sociaux. Entre ces deux faits, séparés de quelques semaines, se dessine un fil qui, selon plusieurs historiens du Maghreb contemporain, remonte bien au-delà de l’indépendance de 1962 : celui d’un pouvoir dont la relation à sa population s’est historiquement construite sur la surveillance plus que sur la confiance.

Une généalogie coloniale assumée par les historiens

Le point de départ, pour les chercheurs qui travaillent sur cette continuité, se situe dans l’Algérie coloniale du XIXe siècle. Dès 1833, le général Théophile Voirol instaure un système de laissez-passer pour les déplacements des populations dites « indigènes ». En 1835, le gouverneur Jean-Baptiste Drouet d’Erlon durcit ce dispositif. Il trouve sa forme juridique achevée en 1881, avec la codification du code de l’indigénat : un régime d’exception qui organise l’arrestation arbitraire, la surveillance des déplacements entre communes, l’interdiction de « propos outrageants » envers l’autorité, et la dépendance totale des populations colonisées au pouvoir discrétionnaire de l’administrateur local.

Ce texte a été formellement aboli après l’indépendance. Mais pour plusieurs analystes algériens, dont plusieurs contributeurs de la presse indépendante, certains de ses mécanismes se sont perpétués sous des formes renouvelées : restrictions de circulation informelles aux frontières, refus discrétionnaires de délivrance de passeports pour des opposants ou des militants, harcèlement administratif visant des figures critiques du pouvoir. La comparaison reste débattue — l’Algérie indépendante n’est pas un régime colonial — mais elle est revendiquée par une partie de l’opinion critique comme une clé de lecture des pratiques administratives contemporaines.

1962 : la naissance d’un appareil sécuritaire durable

La matrice institutionnelle de la surveillance en Algérie se forme, selon les historiens du FLN, au lendemain immédiat de l’indépendance, lorsque l’armée des frontières — stationnée pendant la guerre au Maroc et en Tunisie, à l’écart des combats les plus meurtriers à l’intérieur du pays — prend l’ascendant sur les autres courants du mouvement national dans la crise de l’été 1962. De cette victoire politico-militaire naît un appareil de renseignement, la Sécurité militaire, dont les héritiers institutionnels successifs (SM, DRS, puis DGSI après la dissolution du DRS en 2015-2016) ont structuré, pendant plus de six décennies, l’équilibre réel du pouvoir algérien — bien au-delà des alternances présidentielles ou des réformes constitutionnelles.

Cette matrice sécuritaire a connu son expression la plus violente durant la décennie 1990, lorsque le conflit entre l’État et les groupes armés islamistes a fait, selon les estimations les plus courantes, entre 100 000 et 200 000 morts, dans un climat de disparitions forcées et de torture documenté par plusieurs organisations internationales. Cette période, que les Algériens désignent sous le nom de « décennie noire », occupe une place particulière dans le référentiel du pouvoir : elle est régulièrement invoquée par des responsables gouvernementaux — l’ancien premier ministre Ahmed Ouyahia a ainsi comparé des mobilisations pacifiques récentes aux prémices du conflit syrien — pour dissuader toute nouvelle vague de contestation. Pour plusieurs politologues, cette instrumentalisation du traumatisme collectif fonctionne moins comme une mise en garde sincère que comme un outil de gouvernement par la peur.

Le Hirak, tournant démocratique et tournant sécuritaire

L’année 2019 a représenté, pour beaucoup d’Algériens, la preuve que cette peur pouvait être surmontée. Le mouvement du Hirak a rassemblé, pendant plusieurs mois, des millions de manifestants de tous horizons idéologiques et sociaux, sous les mots d’ordre « Silmiya » (pacifique) et « Khawa Khawa » (nous sommes frères), contraignant le président Abdelaziz Bouteflika à renoncer à un cinquième mandat. Ce moment a aussi marqué, selon plusieurs organisations de défense des droits humains, un tournant dans les méthodes de contrôle de l’État : la surveillance physique traditionnelle a été progressivement complétée par une surveillance numérique — traque des publications sur les réseaux sociaux, poursuites pour des contenus partagés en ligne, élargissement de l’application de lois antiterroristes à des faits d’expression.

Une coalition emmenée par Amnesty International recensait, en avril 2024, 228 personnes emprisonnées en Algérie en lien avec l’exercice pacifique de leurs droits, la majorité de ces dossiers étant liés à des publications sur les réseaux sociaux. Le cas du poète Mohamed Tadjadit, condamné à cinq ans de prison, est régulièrement cité par ces organisations comme emblématique d’un climat où l’expression littéraire ou artistique de la critique politique expose à des poursuites pénales lourdes. « Que peut une police contre un poème ? », interrogeait un article consacré à son cas — une question qui, pour les défenseurs des droits humains, résume l’écart entre la gravité des peines prononcées et la nature des faits reprochés.

2026 : la surveillance en Algérie étendue au numérique et à la nationalité

L’année 2026 a vu ce dispositif se déployer sur deux nouveaux terrains. En février, le Parlement algérien a inscrit dans la loi la possibilité de déchéance de nationalité pour des « activités hostiles à l’Algérie » ou des atteintes à « l’unité du peuple » et à la « stabilité des institutions » — des formulations que plusieurs juristes jugent insuffisamment définies, et dont la mise en œuvre relève du pouvoir exécutif plutôt que d’une procédure judiciaire contradictoire. Les Algériens de la diaspora, souvent binationaux et plus libres de s’exprimer publiquement que les résidents du pays, sont identifiés par les critiques du texte comme la population la plus exposée à cette disposition.

En juillet, la délibération n° 04 de l’ANPDP est venue élargir la focale du contrôle informationnel à la sphère privée numérique elle-même. Présentée comme une mesure de protection contre le harcèlement en ligne et la diffusion non consentie d’images intimes, elle impose à tout internaute publiant une photographie où figure une personne identifiable d’obtenir son consentement préalable et de l’informer en détail de l’usage qui sera fait de son image. Plusieurs juristes et défenseurs de la liberté de la presse y voient un dispositif à double tranchant : difficilement applicable dans son objectif déclaré, faute de recours réel contre des plateformes étrangères, mais potentiellement mobilisable contre des journalistes ou des témoins filmant une interpellation policière ou une manifestation — sans que l’État algérien, en miroir, ne soit soumis à des obligations de transparence comparables sur ses propres pratiques de surveillance.

Une opposition sous contrôle, un débat public verrouillé

Ce dispositif de surveillance coexiste, selon plusieurs analyses de la presse indépendante algérienne, avec un pluralisme politique largement circonscrit. La persistance sur la scène publique de figures d’opposition historiques, comme Louisa Hanoune, dirigeante du Parti des travailleurs, autorisée à tenir conférences de presse et déclarations publiques dans un pays où l’expression d’un simple citoyen peut valoir une détention, est interprétée par certains commentateurs comme la preuve d’un pluralisme davantage fonctionnel que réel : une opposition tolérée parce qu’elle valide, en creux, les catégories fondamentales du discours sécuritaire — la stabilité menacée, l’ennemi intérieur — sans jamais menacer l’architecture du pouvoir.

Une souveraineté proclamée à l’extérieur, contredite à l’intérieur

Ce contrôle étroit de l’espace intérieur contraste avec le discours que l’Algérie tient sur la scène internationale, où elle se présente comme une puissance souveraine, héritière du non-alignement, relais des causes du Sud global. Le vote algérien, à l’automne, en faveur d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur Gaza — après des mois de déclarations présidentielles excluant toute normalisation « tant que Gaza sera sous le feu » — a ravivé, chez une partie de l’opinion, l’interrogation sur la cohérence entre ce discours de souveraineté et les décisions effectivement prises par l’exécutif. Le gouvernement n’a pas détaillé publiquement les raisons de ce choix.

Pour plusieurs économistes algériens, cette tension trouve un écho structurel dans le fonctionnement même de l’économie nationale : malgré d’importantes ressources en hydrocarbures, le pays reste dépendant des importations jusque dans des secteurs élémentaires — le pneumatique automobile est régulièrement cité en exemple —, signe, selon eux, d’un tissu productif resté sous-développé après plus de six décennies de rente pétrolière et gazière, et d’un système économique où une classe d’intermédiaires tire profit de cette dépendance plutôt que de chercher à la réduire.

Un État qui surveille, mais qui rend peu de comptes

L’été 2026 a offert, selon plusieurs commentateurs, une illustration inversée de cette asymétrie : un État doté de moyens de surveillance étendus sur ses citoyens, mais peu enclin à leur rendre compte de sa propre gestion. Une série de feux de forêt, un incendie meurtrier dans un orphelinat d’Alger, des accidents de la route et des coupures d’eau et d’électricité ont marqué les mois de juillet et août. Les autorités ont cessé de publier un bilan actualisé des victimes des incendies après le 26 août, alors que les feux se poursuivaient, laissant les estimations disponibles varier fortement selon les sources. Le 30 août, le conseil des ministres a annoncé son intention d’introduire la peine de mort pour les auteurs d’incendies volontaires, sans qu’une enquête détaillée sur les circonstances des sinistres soit rendue publique.

Quelques semaines plus tard, le 2 juillet 2026, les élections législatives enregistraient un taux de participation de 21,24 % dans le pays et de 10,75 % au sein de la diaspora — en recul par rapport aux 23 % déjà jugés faibles de 2021.

Une équation dont la soutenabilité est de plus en plus interrogée

Pour les chercheurs spécialistes de l’histoire politique algérienne, ces différentes séquences ne relèvent pas d’épisodes disparates, mais d’une même matrice : un système dont la légitimité s’est historiquement construite sur le contrôle de l’espace intérieur — des laissez-passer coloniaux aux algorithmes de modération contemporains — plus que sur la redevabilité envers ses citoyens. Cette matrice a longtemps coexisté sans grande difficulté avec un discours international de souveraineté populaire et de solidarité anti-impérialiste, les deux registres s’adressant à des publics distincts.

Reste que cet équilibre, notent plusieurs analystes, s’exerce dans un contexte différent de celui des décennies précédentes : une population connectée, une diaspora nombreuse et politiquement attentive, une contestation qui a démontré en 2019 sa capacité à se maintenir pacifique et unitaire sans sombrer dans le scénario du chaos brandi par le pouvoir. Dans ce contexte, la capacité du système à maintenir durablement cette dissociation entre l’image qu’il projette à l’extérieur et le contrôle qu’il exerce à l’intérieur constitue, pour un nombre croissant d’observateurs, l’une des grandes inconnues de la surveillance en Algérie pour la période qui s’ouvre.

Khaled Boulaziz

Sources :

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