Alors que l’économie algérienne reste dépendante des hydrocarbures, que le chômage des jeunes demeure élevé et que les comptes extérieurs se détériorent, le pouvoir consacre des ressources considérables à la défense et multiplie en Afrique des partenariats dont la portée commerciale est parfois dérisoire. Une politique cohérente du point de vue de la puissance et de la conservation du régime, mais dont le bénéfice pour la nation reste à démontrer.
Priorité sécuritaire : un choix au prix du développement
L’accord de services aériens signé entre l’Algérie et le Mozambique pourrait être présenté comme une nouvelle étape de l’intégration économique africaine. Il prévoit un cadre juridique pour le transport des personnes et des marchandises et s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’accords de coopération conclus entre Alger et Maputo.
Mais les chiffres du commerce bilatéral invitent à relativiser cette justification économique. En 2024, l’Algérie n’a exporté vers le Mozambique que 80 200 dollars de marchandises, tandis que les exportations mozambicaines vers l’Algérie n’ont atteint que 5 690 dollars. Le commerce total entre les deux pays s’est donc limité à environ 86 000 dollars, soit moins que le prix d’un appartement dans certaines grandes villes européennes. (1)
À cette échelle, la création d’un cadre aérien, parlementaire et énergétique ne répond manifestement pas à un flux commercial déjà constitué. Elle cherche plutôt à créer une relation politique, à occuper un espace diplomatique et, éventuellement, à préparer des investissements futurs.
En octobre 2025, Sonatrach a ainsi signé avec la compagnie nationale mozambicaine des hydrocarbures un mémorandum destiné à étudier une coopération pétrolière et gazière. Le Mozambique dispose d’importantes ressources gazières, de sorte que tout rapprochement n’est pas nécessairement dépourvu de logique industrielle. Mais un mémorandum n’est ni un investissement réalisé ni une garantie de rentabilité : aucune donnée publique ne permet encore de chiffrer les contrats, les dépenses engagées ou les revenus susceptibles d’en découler.
Une économie toujours suspendue aux hydrocarbures
Cette diplomatie intervient alors que l’Algérie n’a pas achevé sa propre transformation économique.
Selon la Banque mondiale, les hydrocarbures ont représenté en moyenne, entre 2019 et 2023, 83 % des exportations algériennes, 47 % des recettes budgétaires et environ 14 % du produit intérieur brut. Cette dépendance rend les finances publiques directement sensibles aux cours du pétrole, aux volumes de production et à la demande européenne de gaz.
L’Algérie a certes enregistré une croissance relativement soutenue après la pandémie : 4,1 % en 2023, après 3,6 % en 2022. Mais la Banque mondiale souligne que cette activité a été largement alimentée par la dépense publique, laquelle a augmenté de plus de 60 % entre 2021 et 2023. La croissance ne signifie donc pas nécessairement que le pays a construit une économie privée, exportatrice et suffisamment productive pour prendre le relais des hydrocarbures.
En 2024, le PIB hors hydrocarbures aurait progressé de 4,8 %, tandis que le secteur des hydrocarbures se contractait de 1,4 %. Cette évolution est positive, mais elle s’est accompagnée d’une hausse des importations et d’une dégradation des comptes extérieurs.
Le compte courant, encore excédentaire lorsque les prix énergétiques étaient favorables, est redevenu déficitaire en 2024. Le déficit extérieur a atteint 2,9 milliards de dollars cette année-là, avant de bondir à 10,5 milliards de dollars au premier semestre 2025, sous l’effet combiné de la diminution des exportations d’hydrocarbures et de l’augmentation des importations.
Le Fonds monétaire international estime désormais que les marges budgétaires accumulées pendant les périodes de recettes pétrolières élevées ont été largement consommées. Il avertit que les déficits publics importants posent des difficultés croissantes de financement et d’endettement et que les perspectives à moyen terme sont freinées par les obstacles à l’investissement privé et à la diversification.
Le chômage derrière la croissance officielle
La fragilité économique apparaît aussi dans l’emploi. En 2024, le chômage atteignait 12,7 % de la population active, selon les données reprises par la Banque mondiale. Il s’élevait à 25,4 % chez les femmes et à 29,3 % chez les jeunes de 15 à 24 ans. Autrement dit, près de trois jeunes actifs sur dix étaient sans emploi malgré plusieurs années de reprise économique et de dépenses publiques élevées.
Ces chiffres donnent un contenu concret à la notion de coût d’opportunité. Les ressources publiques consacrées à la projection de puissance, aux équipements militaires ou à des partenariats internationaux peu transparents ne peuvent être dépensées simultanément pour la formation, l’innovation, le logement, la santé ou le soutien à l’entreprise productive.
Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque dinar dépensé pour la défense aurait automatiquement créé un emploi. Il s’agit de constater la hiérarchie des priorités retenue par l’État.
La défense, premier budget du pays
Cette hiérarchie apparaît clairement dans la loi de finances pour 2025. Le ministère de la Défense nationale s’est vu attribuer environ 3 349 milliards de dinars, soit près de 25 milliards de dollars au taux retenu lors de la préparation du budget.
À titre de comparaison, l’enveloppe du ministère de l’Éducation nationale était d’environ 1 716 milliards de dinars. Le budget militaire représentait donc presque deux fois celui de l’éducation nationale. Le ministère de l’Intérieur disposait pour sa part d’environ 1 389 milliards de dinars, dont une part importante destinée à la police et aux dispositifs de sécurité.
Les données internationales du Stockholm International Peace Research Institute confirment cet ordre de grandeur. En 2024, les dépenses militaires algériennes ont atteint 21,8 milliards de dollars, en hausse de 12 % en un an. L’Algérie était alors le premier budget militaire d’Afrique. La défense absorbait environ 21 % de l’ensemble des dépenses publiques, soit près de trois fois la moyenne mondiale de 7,1 %.
Ce niveau peut être expliqué en partie par des menaces réelles. L’Algérie partage de longues frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, trois espaces marqués par les conflits, les trafics, les groupes armés et l’affaiblissement des États. La fermeture de la frontière avec le Maroc et la course régionale aux armements ajoutent une dimension conventionnelle à ces préoccupations.
Mais constater l’existence de menaces ne dispense pas d’interroger la proportionnalité des moyens engagés, leur efficacité et la manière dont la notion de sécurité est définie.
La question n’est pas seulement : « L’Algérie fait-elle face à des risques ? » La réponse est incontestablement positive. La question est : « Pourquoi ces risques permettent-ils à la défense d’absorber un cinquième des dépenses publiques, alors que la diversification économique, l’emploi des jeunes et les services publics demeurent insuffisants ? »
Quand la sécurité du régime se confond avec celle de l’État
Le poids de l’appareil militaire ne se limite pas au budget de la défense. En 2024, un décret présidentiel a élargi la possibilité pour des officiers d’occuper certains postes civils stratégiques. Cette évolution a été interprétée comme un renforcement de la présence institutionnelle de l’armée après le Hirak, mouvement dont l’un des principaux mots d’ordre réclamait précisément un « État civil et non militaire ».
En 2025, le gouvernement a également présenté une législation organisant la mobilisation générale prévue par la Constitution, dans un contexte de tensions avec le Mali, le Maroc et la France. Le texte vise à permettre la mobilisation des ressources humaines, économiques et administratives en cas de crise majeure. Il peut être justifié par la détérioration de l’environnement régional, mais il illustre aussi la place croissante accordée à la préparation sécuritaire dans la vie de l’État.
À l’intérieur, la même conception extensive de la sécurité apparaît dans le traitement des mouvements sociaux. Au début de 2025, des médecins résidents en grève réclamaient notamment la revalorisation d’un salaire mensuel d’environ 70 000 dinars et de primes de garde plafonnées à 2 800 dinars pour douze heures de travail. Certains représentants du mouvement ont été poursuivis ou emprisonnés sous des accusations telles que la diffusion de fausses informations et l’atteinte à l’ordre public. Des responsables syndicaux de l’éducation ont également été placés sous contrôle judiciaire.
Le contraste est politiquement puissant : d’un côté, un budget militaire de plusieurs milliers de milliards de dinars ; de l’autre, des médecins réclamant une amélioration de rémunérations représentant quelques centaines d’euros par mois.
Ce contraste ne prouve pas que la totalité des dépenses militaires est inutile. Il montre cependant comment la sécurité institutionnelle reçoit des moyens immédiats et considérables, tandis que les revendications sociales sont fréquemment traitées comme des problèmes d’ordre public.
Le Sahara occidental comme principe organisateur
La politique africaine d’Alger doit être lue dans ce même cadre.
L’Algérie soutient depuis plusieurs décennies le Front Polisario et la République arabe sahraouie démocratique. Cette position est officiellement fondée sur le droit à l’autodétermination. Mais elle constitue également un axe structurant de la rivalité avec le Maroc et de la diplomatie algérienne au sein de l’Union africaine.
Le Mozambique appartient au groupe des États africains demeurés favorables à la RASD. Pour Alger, consolider ses relations avec Maputo contribue donc à préserver un relais diplomatique dans une période où plusieurs gouvernements ont adopté des positions plus proches de Rabat.
La portée stratégique de ce soutien apparaît aussi dans les réactions économiques de l’Algérie aux changements de position de ses partenaires. Après le ralliement du gouvernement espagnol au plan marocain d’autonomie en 2022, les autorités algériennes ont suspendu le traité d’amitié avec Madrid et des restrictions bancaires ont perturbé les échanges commerciaux.
Selon des informations recueillies par Le Monde, les entreprises algériennes travaillant avec l’Espagne ont subi des pertes, tandis que la mesure n’a pas modifié la position espagnole sur le Sahara occidental. En 2024, des instructions informelles visant les opérations commerciales avec la France auraient également été envisagées après le soutien français à la souveraineté marocaine, avant un recul des autorités monétaires algériennes.
Cet épisode est révélateur : l’intérêt économique des entreprises algériennes peut être subordonné à une priorité diplomatique décidée au sommet de l’État, même lorsque les sanctions ne produisent pas le résultat politique recherché.
Des alliances à rendement commercial dérisoire
La coopération avec les pays africains pauvres peut être défendue par une logique de long terme. L’Afrique demeure un marché en croissance et la Zone de libre-échange continentale pourrait accroître les échanges régionaux. Aujourd’hui, le commerce entre pays africains ne représente encore qu’environ 16 % du commerce total du continent, ce qui laisse théoriquement une marge de progression importante.
L’Algérie possède aussi des produits susceptibles de trouver des débouchés au sud du Sahara : ciment, engrais, médicaments, produits alimentaires, équipements électriques et services liés aux hydrocarbures.
Mais cette justification doit être testée pays par pays et projet par projet. Dans le cas du Mozambique, les quelque 86 000 dollars de commerce bilatéral enregistrés en 2024 sont incompatibles avec l’idée d’une relation économique déjà substantielle. Ils suggèrent que l’accord aérien répond d’abord à une anticipation politique ou stratégique.
Cela ne signifie pas qu’une relation modeste aujourd’hui le restera éternellement. Cela signifie que le gouvernement devrait publier les études de marché, les coûts prévisionnels, les engagements financiers, les échéances et les indicateurs permettant de mesurer les résultats.
Sans ces informations, la « coopération Sud-Sud » peut servir de formule suffisamment vague pour soustraire les décisions à l’évaluation économique.
Une rationalité de régime
Du point de vue de la realpolitik, la politique algérienne n’est donc pas nécessairement irrationnelle. Elle répond à une rationalité différente de celle du développement.
Pour l’appareil dirigeant, plusieurs objectifs peuvent justifier des dépenses sans rentabilité commerciale immédiate :
préserver des soutiens au sein de l’Union africaine ; empêcher l’isolement du Polisario ; contenir la progression diplomatique du Maroc ; maintenir une profondeur stratégique au Sahel ; donner du travail international aux grandes entreprises publiques ; et renforcer le rôle central de l’armée et de la diplomatie dans la définition de l’intérêt national.
Le bénéfice recherché n’est alors pas un profit financier, mais un vote, une reconnaissance diplomatique, un accès aux dirigeants locaux, un contrat futur ou une position favorable dans une organisation internationale.
Cette stratégie peut être rationnelle pour la fraction du pouvoir qui en définit les menaces et en administre les instruments. Elle ne l’est pas nécessairement pour l’ensemble de la société.
C’est ici que se situe la distinction essentielle entre sécurité de la nation et sécurité du régime.
La sécurité de la nation devrait inclure la capacité de produire, d’employer sa jeunesse, de financer durablement les services publics, de réduire la dépendance aux hydrocarbures et de permettre aux citoyens de contrôler l’utilisation des ressources collectives.
La sécurité du régime repose davantage sur le contrôle des institutions, la maîtrise des mouvements sociaux, la centralité de l’appareil militaire et la conservation d’un environnement diplomatique conforme à ses représentations historiques.
Les deux dimensions peuvent se rejoindre. Elles peuvent aussi entrer en contradiction.
Ce que les chiffres démontrent — et ce qu’ils ne démontrent pas
Les données disponibles établissent quatre faits.
Premièrement, malgré des progrès récents, l’économie algérienne reste massivement dépendante des hydrocarbures : 83 % des exportations et 47 % des recettes budgétaires entre 2019 et 2023.
Deuxièmement, le pays connaît encore un chômage élevé, particulièrement chez les jeunes, où il atteint 29,3 %.
Troisièmement, l’Algérie a consacré 21,8 milliards de dollars à l’armée en 2024, soit 21 % de ses dépenses publiques, avant d’inscrire environ 3 349 milliards de dinars pour la défense dans son budget 2025.
Quatrièmement, certaines relations africaines mises en avant par la diplomatie produisent encore des échanges commerciaux microscopiques : environ 86 000 dollars avec le Mozambique en 2024.
Ces chiffres ne révèlent pas les intentions secrètes des dirigeants. Ils permettent cependant de formuler une conclusion politique étayée : l’État algérien accepte un rendement économique très faible lorsque des objectifs de sécurité, de prestige, de rivalité régionale ou d’influence diplomatique sont en jeu.
La continuité entre l’intérieur et l’extérieur réside précisément dans cette hiérarchie. À l’intérieur, les revendications sociales et politiques sont traitées à travers le prisme de la stabilité. À l’extérieur, les relations économiques sont subordonnées à la confrontation stratégique avec le Maroc et à la préservation des positions algériennes sur le Sahara occidental.
La « caste militaro-bureaucratique » ne poursuit donc pas nécessairement des politiques sans logique. Elle impose sa propre logique comme définition exclusive de l’intérêt national.
Le véritable débat porte sur l’identité de ceux qui en supportent le coût et de ceux qui en retirent le bénéfice. Lorsque près d’un tiers des jeunes actifs sont sans emploi, que les hydrocarbures fournissent presque la moitié des recettes budgétaires et que l’armée absorbe un cinquième de la dépense publique, il devient légitime de demander si la puissance de l’appareil d’État ne se construit pas, au moins partiellement, au détriment de la puissance économique de la nation.
Khaled Boulaziz
(1) https://tradingeconomics.com/mozambique/exports/algeria





