En Algérie, le gaz de schiste révèle moins une crise énergétique qu’une crise de la décision publique

19 juillet 2026
12 min de lecture|2 232 mots

En rendant compte d’un numéro de la revue NAQD consacré aux hydrocarbures non conventionnels, le journaliste Mustapha Benfodil remet en circulation une controverse que les autorités algériennes n’ont jamais véritablement tranchée. Derrière les questions techniques liées à la fracturation hydraulique apparaissent celles, plus politiques, de la protection de l’eau, de la dépendance à la rente et du droit des citoyens à débattre des choix qui engagent leur territoire.

Gaz de schiste en Algérie : une crise de la décision publique

Le titre choisi par El Watan contient déjà l’essentiel de l’enjeu : « Gaz de schiste : il faut qu’on en reparle. »

La formule ne signifie pas nécessairement qu’il faudrait reprendre l’exploitation. Elle indique d’abord que le dossier a été refermé sans avoir été publiquement instruit jusqu’au bout. En Algérie, le gaz de schiste a tour à tour été présenté comme une nécessité économique, une réserve stratégique, une menace environnementale, puis un sujet presque absent du discours officiel.

Le mérite premier de l’article de Mustapha Benfodil est ainsi de remettre le débat dans l’espace public. Il ne traite pas l’énergie comme une affaire réservée aux ingénieurs de Sonatrach, aux ministères et aux compagnies étrangères. Il rappelle qu’un choix énergétique est également un choix territorial, social et politique.

Qui supportera les risques ? Qui bénéficiera des revenus ? Quelle ressource doit être considérée comme prioritaire dans le Sahara : le gaz enfoui dans la roche ou l’eau contenue dans les nappes souterraines ? Et sur la base de quelles études indépendantes les décisions seront-elles prises ?

Un potentiel considérable, mais encore largement théorique

L’argument favorable au gaz de schiste repose sur des chiffres spectaculaires. Une évaluation publiée en 2013 par l’Agence américaine d’information sur l’énergie estimait à environ 706,9 billions de pieds cubes les ressources algériennes techniquement récupérables, plaçant le pays parmi les territoires disposant du plus important potentiel mondial.

Mais cette donnée exige une précaution que les discours politiques omettent souvent : il s’agit de ressources non prouvées et techniquement récupérables, non de réserves commercialement exploitables.

Entre une estimation géologique et une production rentable se trouvent les coûts de forage, la disponibilité de l’eau, les infrastructures, les performances réelles des puits, les cours internationaux du gaz et la capacité à gérer des milliers d’opérations industrielles dans un environnement désertique.

L’importance théorique de la ressource ne suffit donc pas à justifier son exploitation. Elle établit seulement qu’un potentiel mérite d’être évalué.

En ce sens, l’article d’El Watan semble remplir une fonction utile de médiation. En présentant le travail collectif de la revue NAQD, il ouvre la réflexion au-delà du chiffre brut. Il invite à examiner ce que les évaluations géologiques ne disent pas : les conséquences sociales, les rapports entre le Nord et le Sud du pays, les choix de développement et la capacité des institutions à contrôler une industrie complexe.

La question de l’eau ne peut être reléguée au rang de peur irrationnelle

Le débat sur la fracturation hydraulique est souvent enfermé dans une opposition caricaturale. D’un côté, ses promoteurs présentent les contestataires comme hostiles au progrès. De l’autre, certains discours militants laissent entendre que toute opération conduirait nécessairement à une catastrophe.

Les connaissances disponibles imposent une approche plus précise.

Dans son étude de référence, l’Agence américaine de protection de l’environnement a conclu que les activités liées à la fracturation hydraulique pouvaient affecter les ressources en eau potable dans certaines circonstances. Elle cite notamment les prélèvements effectués dans des zones où l’eau est rare, les déversements de produits chimiques, les défauts d’intégrité des puits et la mauvaise gestion des eaux usées. L’agence souligne également que les lacunes des données empêchent de mesurer complètement la fréquence et la gravité de ces effets.

Le risque n’est donc ni une invention, ni une fatalité automatique. Il dépend de la géologie, des techniques employées, du contrôle des puits, de la transparence des opérations et de la capacité des autorités à sanctionner les manquements.

Cette dernière condition est centrale en Algérie.

Une technologie présentant des risques maîtrisables dans un système doté d’agences indépendantes, de données accessibles et de recours judiciaires efficaces peut produire des conséquences différentes lorsqu’elle est utilisée dans un environnement institutionnel opaque.

La question n’est pas seulement : « La fracturation hydraulique est-elle techniquement sûre ? »

Elle est aussi : « L’Etat algérien est-il capable d’en garantir durablement la sûreté et d’en rendre compte aux populations concernées ? »

La pression sur les ressources hydriques rend cette interrogation encore plus urgente. En 2024, au moment des protestations provoquées par les pénuries à Tiaret, les réserves des barrages algériens n’atteignaient qu’environ un tiers de leurs capacités. Le gouvernement avait répondu par des mesures d’urgence et par l’accélération des projets de dessalement.

Dans ce contexte, employer de grandes quantités d’eau pour extraire un combustible fossile dans le Sahara ne peut être présenté comme une décision purement industrielle.

In Salah, une controverse jamais refermée

Le sous-texte historique de l’article est celui d’In Salah.

Au début de 2015, le lancement d’opérations exploratoires avait provoqué une mobilisation durable dans cette ville du Sud. Les habitants exprimaient leur inquiétude pour les ressources souterraines, mais contestaient également une méthode de décision dans laquelle les territoires concernés étaient placés devant le fait accompli. La protestation avait ensuite donné lieu à une importante présence sécuritaire et à des affrontements.

L’épisode a souvent été réduit à une opposition entre l’Etat modernisateur et une population dominée par la peur.

Cette lecture manque la dimension politique du mouvement. Les habitants d’In Salah ne réclamaient pas seulement une expertise environnementale. Ils demandaient à être reconnus comme des interlocuteurs légitimes dans une décision affectant directement leurs ressources et leur avenir.

Le gaz de schiste a ainsi révélé une fracture plus ancienne : le Sahara est indispensable à l’économie nationale, mais ses populations restent largement éloignées des centres où sont décidées les politiques d’extraction.

Les ressources remontent vers le Nord. La décision descend depuis Alger. Les risques, eux, restent sur place.

En faisant revenir ce dossier dans le débat, l’article de Mustapha Benfodil ne procède donc pas à une simple commémoration des protestations de 2015. Il interroge la persistance d’un même modèle : une décision centralisée, justifiée par l’urgence économique et annoncée avant que la société ait pu en discuter.

Un article qui transforme une question technique en question démocratique

La force du texte tient vraisemblablement moins à la révélation d’informations inédites qu’à son déplacement du regard.

Le gaz de schiste est généralement présenté à travers trois catégories : le volume des ressources, le prix de l’extraction et l’impact écologique. Le compte rendu de NAQD permet de lui ajouter une quatrième dimension : la qualité des institutions chargées de prendre la décision.

Une politique énergétique crédible nécessiterait la publication des études géologiques, des évaluations économiques, des besoins en eau, de la composition des produits utilisés, des dispositifs de traitement des déchets et des scénarios de fermeture des puits.

Elle supposerait également des expertises contradictoires, des débats parlementaires, des consultations locales et la possibilité pour les journalistes de suivre le dossier sans dépendre exclusivement des informations fournies par les autorités ou par Sonatrach.

Or cette infrastructure démocratique est précisément ce qui manque.

En Algérie, les grands choix énergétiques sont associés à la souveraineté nationale et à la sécurité économique. Cette qualification facilite leur retrait du débat ordinaire. Toute contestation peut alors être présentée comme une incompréhension technique, une opposition au développement ou une menace contre un secteur stratégique.

L’article d’El Watan conteste implicitement cette confiscation. Il rappelle qu’un sujet stratégique doit faire l’objet de davantage de contrôle public, et non de moins de transparence.

Les limites du compte rendu

Un compte rendu de revue n’est toutefois pas une enquête industrielle complète.

Son rôle consiste à présenter les thèses, les auteurs et les problématiques d’un numéro. Il ne peut, à lui seul, répondre à toutes les questions nécessaires à une décision nationale.

Pour être prolongée, cette première contribution devrait être accompagnée d’une analyse économique détaillée : coût moyen des forages dans les bassins algériens, productivité attendue des puits, besoins en infrastructures, prix minimal assurant la rentabilité et conséquences sur les investissements dans le solaire ou dans l’efficacité énergétique.

Le débat gagnerait aussi à confronter les travaux critiques aux arguments de Sonatrach, des autorités de régulation et de spécialistes favorables à une exploration encadrée.

La prudence impose enfin de distinguer les expériences étrangères. Le modèle américain s’est développé grâce à un réseau dense d’entreprises de services, à des infrastructures gazières déjà existantes et à la multiplication rapide des forages. Il ne peut être mécaniquement transposé au Sahara.

L’article accomplit donc un travail d’ouverture. Il ne constitue pas une conclusion. Sa valeur réside précisément dans l’appel à poursuivre une discussion que l’Etat a longtemps remplacée par des déclarations successives.

Lorsque rendre compte d’une revue devient une affaire de police

La lettre ouverte publiée par la rédaction de NAQD, que vous avez transmise, donne rétrospectivement à cet article une portée supplémentaire.

La revue affirme que Mustapha Benfodil a été convoqué par la police après la publication de son compte rendu, interrogé pendant plusieurs heures et informé verbalement qu’il ferait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire. Elle rapporte qu’il aurait ensuite été refoulé à la frontière, le 13 juillet 2026, alors qu’aucune décision ne lui aurait été formellement notifiée.

Ces affirmations doivent être confirmées par une réponse des autorités et par l’accès aux actes administratifs ou judiciaires concernés. Mais, si elles sont exactes, elles déplacent radicalement le sujet.

Le problème ne serait plus seulement de savoir s’il faut exploiter le gaz de schiste. Il deviendrait celui de la possibilité même d’en parler.

L’article incriminé, selon la description de NAQD, n’est ni un appel à la violence ni la divulgation d’un secret industriel. Il rend compte d’une publication intellectuelle légalement diffusée et consacrée à un choix énergétique déjà débattu depuis plus d’une décennie.

Convoquer un journaliste pour un tel travail reviendrait à transformer la discussion scientifique en dossier sécuritaire.

Cette réaction confirmerait paradoxalement la thèse politique qui se dégage de l’article : l’Etat algérien éprouve des difficultés à accepter qu’une décision stratégique puisse être soumise à une expertise extérieure à ses propres appareils.

Une controverse sur le modèle algérien

Le gaz de schiste n’est finalement que l’objet visible d’un débat plus vaste.

L’Algérie peut-elle continuer à répondre à l’érosion de ses ressources conventionnelles par l’exploitation de nouvelles ressources fossiles, sans remettre en question sa dépendance à la rente ?

Peut-elle demander aux populations du Sud de supporter les risques d’une politique conçue ailleurs, sans leur donner accès aux informations et aux mécanismes de décision ?

Peut-elle prétendre moderniser son économie tout en limitant l’espace dans lequel les choix économiques sont examinés et contestés ?

Le titre d’El Watan — « il faut qu’on en reparle » — prend ici tout son sens.

Il ne s’agit pas de rouvrir le dossier pour préparer discrètement son exploitation. Il s’agit de revenir aux questions qui n’ont jamais reçu de réponse publique : la disponibilité de l’eau, la rentabilité réelle, les garanties environnementales, les alternatives énergétiques et les droits des territoires concernés.

L’article de Mustapha Benfodil vaut ainsi moins comme plaidoyer contre le gaz de schiste que comme plaidoyer pour la délibération.

Dans une démocratie, une telle publication constituerait une contribution ordinaire au débat énergétique.

Dans l’Algérie actuelle, elle semble avoir suffi, selon NAQD, à attirer l’attention de la police.

C’est peut-être là l’enseignement le plus préoccupant de cette affaire : avant même de décider s’il faut fracturer la roche, le pouvoir paraît avoir choisi de fracturer l’espace du débat public.

Khaled Boulaziz

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