En lançant Transgreen au moment où l’Allemagne tentait de structurer autour de DESERTEC un nouvel ordre énergétique euro-méditerranéen, Paris a officiellement voulu construire une initiative complémentaire. Quinze ans plus tard, le grand réseau français promis n’a pas vu le jour sous la forme annoncée. DESERTEC, lui, a perdu son ambition originelle. La chronologie, les intérêts industriels et l’étrange destinée de Transgreen autorisent une question longtemps évacuée.
Paris n’avait peut-être pas besoin de tuer DESERTEC. Il lui suffisait d’empêcher que DESERTEC règne seul.
L’affaire débute comme commencent souvent les grands récits industriels européens : par une promesse de technologie, de coopération et de prospérité partagée. En juillet 2009, la Desertec Industrial Initiative, ou Dii, rassemble autour d’une idée spectaculaire plusieurs poids lourds de l’économie allemande et européenne. Le Sahara, gigantesque réservoir solaire aux portes du continent, devait devenir l’un des centres de production électrique du XXIe siècle.
Produire au sud. Consommer d’abord au sud, mais aussi exporter vers le nord. Relier le Maghreb au marché électrique européen. Faire du désert une nouvelle frontière énergétique.
L’Allemagne avait pris l’initiative. La France n’allait pas tarder à répondre.
En mars puis en juillet 2010, Paris met en avant Transgreen, projet destiné à favoriser la construction de lignes électriques sous-marines entre les deux rives de la Méditerranée. EDF, Alstom, Areva, RTE, Nexans et d’autres grands noms de l’appareil industriel français se retrouvent dans son orbite.1
Le choix n’avait rien d’anodin. DESERTEC s’occupait du soleil ; Transgreen se positionnait sur les câbles.
Et dans un système électrique, celui qui possède la ressource ne possède pas nécessairement le pouvoir. Encore faut-il pouvoir transporter l’énergie, l’injecter dans un réseau, accéder aux marchés et négocier les interconnexions.
La France l’avait parfaitement compris.
Une réponse française à l’offensive allemande
Les documents de l’époque sont, à cet égard, moins pudiques que les récits reconstruits après coup.
Lors du lancement de Transgreen, La Tribune replace explicitement l’initiative dans le sillage de DESERTEC : après le grand projet allemand, écrit le quotidien économique, le gouvernement français veut apporter sa propre contribution au Plan solaire méditerranéen cher à Nicolas Sarkozy.2 Quelques mois plus tard, Transgreen devient Medgrid.
Officiellement, il n’est pas question de concurrence. Les deux projets sont présentés comme complémentaires.
DESERTEC produirait. Medgrid transporterait. Mais la géopolitique industrielle fonctionne rarement avec la simplicité des communiqués.
Paris venait de signifier à Berlin que le futur système électrique méditerranéen ne serait pas organisé à partir d’un seul centre de gravité allemand.
La France avait ses entreprises, ses réseaux, son expertise, et ses intérêts au Maghreb. Mais surtout sa propre conception de la puissance énergétique européenne.
Transgreen était donc davantage qu’un câble imaginaire jeté sous la Méditerranée. C’était un drapeau planté sur la carte.
La France était entrée dans la partie.
Le plus étrange est ce qui n’est jamais venu
C’est ici que l’histoire prend une autre tournure.
Car le grand réseau Transgreen-Medgrid, celui dont les promoteurs annonçaient la montée en puissance à l’horizon 2020-2025, ne s’est pas matérialisé sous la forme envisagée.
Medgrid affichait pourtant une ambition précise : contribuer à une architecture méditerranéenne permettant notamment d’exporter jusqu’à 5 gigawatts d’électricité des pays du sud et de l’est de la Méditerranée vers l’Europe.3
En 2014 encore, le Centre commun de recherche de la Commission européenne décrivait Medgrid comme une initiative chargée de concevoir et promouvoir un réseau méditerranéen capable d’acheminer ces 5 GW vers l’Europe et d’élaborer les outils d’évaluation nécessaires aux futurs projets d’infrastructure.4
Autrement dit, quatre ans après le lancement en fanfare de Transgreen, on se trouvait encore largement dans le domaine des études, de la planification, de la coordination et de la promotion.
Ce constat ne démontre évidemment pas que Transgreen était dès l’origine un leurre.
Mais il change la nature de la question.
A quoi a servi politiquement un projet français qui n’a pas produit le grand réseau annoncé, mais qui a immédiatement modifié le rapport de forces autour de DESERTEC ?
La question est d’autant plus légitime que Transgreen avait réussi quelque chose avant même de poser le moindre grand câble transméditerranéen : replacer Paris au cœur des discussions.
Un projet peut être utile sans être construit
La puissance ne se mesure pas seulement au béton coulé et aux kilomètres de câble posés.
Un projet peut également produire des effets politiques.
Créer un consortium oblige les autres à négocier.
Mobiliser EDF, Areva, Alstom, Nexans et RTE signifie qu’un appareil industriel national s’organise.
Faire intervenir l’Elysée transforme une étude d’ingénieurs en question diplomatique.
Et proposer une architecture alternative empêche un concurrent d’apparaître comme l’unique interlocuteur possible.
Transgreen puis Medgrid ont précisément produit cet effet.
En novembre 2011, DESERTEC et Medgrid signent à Bruxelles un protocole de coopération. La Commission européenne s’en félicite. Les deux initiatives sont désormais formellement associées dans la réflexion sur le développement des renouvelables et des interconnexions entre l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.5
L’événement mérite d’être relu politiquement.
Deux ans auparavant, DESERTEC disposait d’une avance incontestable et d’un imaginaire puissant : celui d’un grand projet industriel porté depuis l’Allemagne.
Désormais, le dispositif français était à la même table.
Paris n’avait pas fait disparaître DESERTEC.
Il avait obtenu le droit de participer à la définition de son environnement stratégique.
Pour un Etat, ce n’est pas un résultat négligeable.
Le nucléaire français, l’éléphant rose dans la pièce
Il serait également artificiel de raconter cette histoire sans rappeler ce qu’était alors la politique énergétique française.
La France disposait d’un parc nucléaire unique en Europe par son poids dans la production nationale. EDF et Areva constituaient deux piliers de sa politique industrielle. Alstom était encore un champion majeur des équipements énergétiques. RTE possédait l’expertise du transport à très haute tension.
L’Etat français ne raisonnait donc pas seulement en termes de lutte contre le changement climatique.
Il raisonnait en termes de filières, de technologies, d’emplois, de contrats, d’influence, de sécurité d’approvisionnement, et de souveraineté.
Une arrivée massive d’électricité renouvelable produite en Afrique du Nord et acheminée à bas coût vers le marché européen n’aurait pas nécessairement menacé le nucléaire français à court terme. Mais elle aurait participé à la création d’un nouvel environnement concurrentiel dans lequel les équilibres établis auraient pu être progressivement bouleversés.
Imaginer que Paris n’ait pas réfléchi aux conséquences industrielles d’un tel basculement serait faire injure à l’Etat français.
En revanche, affirmer qu’EDF, Areva ou l’Elysée auraient décidé en secret de faire disparaître DESERTEC exige une preuve qui, à ce jour, manque.
C’est précisément pourquoi la notion de sabotage doit être examinée autrement.
Non comme une opération clandestine.
Mais comme une stratégie d’obstruction concurrentielle, possible dans ses effets, qui consistait à empêcher qu’un projet allemand devienne à lui seul la matrice du futur énergétique méditerranéen.
Puis DESERTEC se défait
La chronologie devient alors troublante, sans jamais devenir une preuve.
A partir de 2012, DESERTEC commence à perdre ses soutiens industriels.
Siemens annonce son départ. Bosch se retire également. Le projet souffre de la transformation spectaculaire de l’économie du solaire, de la baisse du prix du photovoltaïque, de la difficulté à financer des infrastructures gigantesques et des bouleversements politiques intervenus en Afrique du Nord.6
Puis vient le tournant de 2013.
Paul van Son, directeur de la Dii, reconnaît que l’idée originelle consistant à faire de l’exportation massive d’électricité saharienne vers l’Europe le cœur du projet relevait d’une pensée trop « unidimensionnelle ». L’Europe, explique-t-il alors, pouvait produire beaucoup plus de renouvelables sur son propre territoire que ne le supposait le récit initial.7
DESERTEC ne disparaît pas du jour au lendemain.
Il change de nature.
Son rêve fondateur, lui, est sérieusement amputé.
Et c’est là que la comparaison avec Transgreen devient politiquement embarrassante.
Le projet allemand perd son ambition de grand corridor électrique saharo-européen.
Le projet français qui lui avait répondu ne construit pas davantage le grand corridor qu’il annonçait.
Deux visions avaient occupé le terrain. Aucune ne réalisera la promesse initiale.
Mais l’irruption française aura entre-temps empêché que l’une d’entre elles puisse se présenter comme l’architecture naturelle et incontestée du futur énergétique méditerranéen.
Hasard de calendrier ?
Conséquence normale d’une rivalité industrielle ?
Ou succès politique d’un projet dont la principale utilité n’était finalement pas de construire, mais de bloquer la constitution d’un monopole stratégique allemand ?
C’est là que naît le soupçon de sabotage.
« Sabotage » : le mot interdit ?
Le mot dérange parce qu’il suggère immédiatement une réunion secrète, une instruction présidentielle, un ordre écrit.
C’est probablement une mauvaise manière de poser la question.
Les politiques industrielles modernes sont rarement aussi grossières.
Il n’est pas nécessaire de détruire le projet du voisin si l’on peut créer suffisamment de concurrence institutionnelle pour empêcher qu’il impose son modèle.
Il n’est pas nécessaire de s’opposer publiquement si l’on peut imposer un second consortium.
Il n’est pas nécessaire de construire immédiatement si la simple perspective de construire suffit à obtenir une place dans la négociation.
Sous cet angle, Transgreen mérite une relecture.
Non parce que les archives prouveraient qu’il fut créé pour saboter DESERTEC — elles ne le prouvent pas.
Mais parce qu’un paradoxe demeure : Paris a mobilisé une puissance politique et industrielle exceptionnelle autour d’une infrastructure qui ne se matérialisera pas comme annoncé, tandis que cette initiative avait immédiatement pour effet de casser le tête-à-tête entre DESERTEC et les pays du sud de la Méditerranée.
Ce paradoxe est un fait politique.
L’interprétation appartient ensuite au lecteur.
Le soleil algérien, les stratégies européennes
Pour l’Algérie, c’est probablement l’aspect le plus important.
Pendant que Paris et Berlin se disputaient implicitement la définition du futur système énergétique méditerranéen, Alger disposait de la ressource autour de laquelle cette bataille s’organisait.
En décembre 2011, Sonelgaz signe d’ailleurs un accord de coopération avec la Dii, en présence du ministre algérien de l’énergie Youcef Yousfi et du commissaire européen à l’énergie Günther Oettinger.8
L’Algérie n’était donc pas hors jeu.
Mais elle risquait d’y entrer avec un handicap conceptuel majeur : considérer le soleil comme elle avait longtemps considéré les hydrocarbures, c’est-à-dire essentiellement comme une ressource à vendre.
Or l’électricité renouvelable obéit à une autre géographie du pouvoir.
Le soleil ne se transporte pas dans un tanker. Il faut des centrales, des convertisseurs, des réseaux, des câbles sous-marins, et des normes. En amont, il faut aussi des financements, des contrats de long terme. et des marchés intégrés.
Celui qui maîtrise ces éléments maîtrise une part considérable de la valeur.
Et sur ce terrain, les Français comme les Allemands avaient compris avant beaucoup d’autres que la véritable bataille ne se déroulait pas dans le désert.
Elle se déroulait autour de la propriété de l’infrastructure.
Paris a peut-être gagné sans construire
La France a-t-elle donc saboté DESERTEC ?
La réponse rigoureuse reste : on ne peut pas l’établir comme un fait.
DESERTEC disposait de suffisamment de contradictions internes, économiques et technologiques pour expliquer une grande partie de son échec sans avoir besoin d’un deus ex machina français.
Mais une autre conclusion est possible.
Plus politique.
Et sans doute plus dérangeante.
Paris n’avait pas besoin de faire disparaître DESERTEC.
Il lui suffisait de faire comprendre que l’Allemagne ne déciderait pas seule.
Transgreen a rempli cette fonction.
Medgrid l’a institutionnalisée.
La coopération avec DESERTEC a consacré le retour français au centre de la négociation.
Et le grand réseau Transgreen promis, lui, est resté largement dans les plans.
On peut appeler cela une stratégie industrielle.
Une politique d’influence.
Une opération de positionnement.
Ou, si l’on considère que l’objectif réel était moins de bâtir une alternative que d’empêcher le concurrent d’imposer la sienne, un sabotage par la concurrence.
La preuve définitive de cette dernière intention n’existe pas dans les documents publics consultés.
Mais l’absence de preuve n’efface pas la chronologie.
Un projet allemand voulait transformer le Sahara. La France lui opposa son propre projet. Le projet français ne construisit pas la grande infrastructure promise. Le projet allemand perdit son ambition fondatrice.
L’histoire ne permet pas toujours de connaître les intentions.
Elle permet, en revanche, d’observer les résultats.
Et, dans le cas de DESERTEC, l’un d’eux saute aux yeux : quinze ans après les grandes proclamations européennes, le Sahara dispose toujours de son soleil.
Mais l’Algérie attend encore l’architecture industrielle capable d’en faire un instrument de puissance.
Khaled Boulaziz
- Marie-Caroline Lopez, « Electricité solaire : la France lance Transgreen », La Tribune, 29 mars 2010. L’article décrit le projet français de lignes électriques sous-marines et son insertion dans le Plan solaire méditerranéen. ↩
- « Transgreen à la rescousse de l’Union pour la Méditerranée », La Tribune, 5 juillet 2010. L’article situe explicitement Transgreen par rapport au projet allemand DESERTEC et souligne le caractère fortement français de l’initiative. ↩
- André Merlin et al., « Medgrid—An Industrial Initiative for the Development of the Mediterranean Electricity Grid », présentation du projet Medgrid. L’objectif affiché était un plan de développement à l’horizon 2020-2025 correspondant notamment à 5 GW d’exportations du sud et de l’est de la Méditerranée vers l’Europe. ↩
- European Commission, Joint Research Centre, « Smart Grids and the Mediterranean », SETIS Magazine, 2014. Le JRC décrit alors Medgrid comme une initiative créée pour concevoir et promouvoir un réseau méditerranéen capable de transporter 5 GW vers l’Europe et pour fournir des outils d’évaluation des projets d’infrastructure. ↩
- Agence Europe, « Desertec and Medgrid to Cooperate in Mediterranean Solar Plan », Europe Daily Bulletin, 18 novembre 2011. Les deux initiatives y sont décrites comme complémentaires, l’une travaillant notamment sur la génération et l’autre sur les réseaux de transport. ↩
- Sur la crise industrielle de DESERTEC et le retrait de plusieurs grands partenaires, voir notamment les éléments de chronologie et les causes économiques rassemblés dans le dossier ayant servi de base à cet article. ↩
- « Desertec Abandons Sahara Solar Power Export Dream », Euractiv, 2013. Paul van Son, directeur de Dii, y qualifie rétrospectivement la focalisation initiale sur les exportations vers l’Europe d’approche trop unidimensionnelle. ↩
- L’accord Sonelgaz-Dii de décembre 2011, ainsi que le contexte de la participation algérienne au projet, sont recensés dans le dossier documentaire fourni pour cet article. ↩
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