Le pouvoir appelle les exilés à rentrer, menace les indociles de déchéance nationale et accueille un revenant au profil suffisamment critique pour décorer l’ouverture, mais assez familier de la raison d’État pour ne pas effrayer les gardiens du régime.
Abdelmadjid Tebboune a appelé les opposants établis à l’étranger à revenir en Algérie.
L’invitation avait quelque chose de paternel. La République, après avoir laissé partir ses dissidents, ses journalistes, ses intellectuels et une partie de ses cadres, retrouvait soudain le goût des réunions de famille.
« Revenez au pays », leur dit-elle.
Elle ne précise pas toujours s’ils y reviendront comme citoyens, comme suspects, comme repentis ou comme figurants d’une ouverture politique destinée à l’exportation.
Car l’appel au retour intervient dans un climat où la nationalité elle-même peut devenir un objet disciplinaire. Le message est donc d’une remarquable cohérence algérienne : revenez chez vous, mais n’oubliez pas que l’administration se réserve le droit de redéfinir ce que « chez vous » veut dire.
La patrie ouvre les bras.
Le législateur garde les ciseaux.
Et voici que Saïd Sadi revient.
Le retour d’un homme dans son pays ne devrait, en principe, appeler aucun commentaire. Mais l’Algérie n’est pas un pays où les événements politiques restent innocents très longtemps. Un ancien chef de parti, une figure historique du courant démocrate et laïque, un opposant connu en France et lié à l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire contemporaine ne franchit pas simplement une frontière : il entre immédiatement dans un scénario.
Rien ne prouve que Saïd Sadi ait reçu une mission. Aucun décret ne le nomme opposant agréé, conseiller officieux ou directeur général de la modernisation du statu quo.
Mais le système algérien n’a jamais eu besoin de publier les fiches de poste.
Le revenant convenable
Saïd Sadi possède un profil presque idéal pour un pouvoir en quête d’ouverture maîtrisée.
Il est opposant, donc montrable.
Il est ancien, donc prévisible.
Il est laïque, francophone et kabyle, donc aisément présentable à Paris.
Il critique le régime, mais appartient aussi à une histoire politique dans laquelle l’armée fut considérée, à un moment décisif, comme l’ultime gardienne de la démocratie contre le résultat des urnes.
C’est là que le dossier devient moins confortable.
En janvier 1992, l’interruption du processus électoral fut présentée comme une opération de sauvetage. Le FIS représentait un danger réel. Ses dirigeants n’avaient pas précisément la réputation de rêver d’une démocratie libérale, pluraliste et respectueuse des libertés individuelles.
Mais pour sauver la démocratie de ceux qui menaçaient de l’abolir, on commença par abolir le vote.
La méthode avait l’avantage de la simplicité.
Lors d’une altercation télévisée avec Abbassi Madani, Saïd Sadi lança :
« Nous vous barrerons la route, nous ne vous laisserons pas passer. »
Il ne prononça pas, dans la formule restée célèbre, les mots « par tous les moyens ».
L’histoire se chargea de les ajouter.
Tous les moyens : l’annulation du second tour, l’état d’urgence, les arrestations massives, les camps d’internement, la répression et l’entrée du pays dans une décennie où la vérité, comme tant d’Algériens, disparut souvent sans laisser d’adresse.
Le FIS avait recueilli 3 260 222 voix au premier tour des élections législatives.
Ces électeurs n’étaient pas tous des militants islamistes. Ils n’étaient évidemment pas tous des combattants. Beaucoup avaient voté contre le FLN, contre la corruption, contre la misère, contre l’arrogance de l’État et contre un système qui leur demandait de croire en la République tout en les traitant comme des intrus dans leur propre pays.
Mais, à cette époque, la nuance avait été classée parmi les activités subversives.
Une phrase attribuée au général-major Smaïn Lamari résume la brutalité de la logique éradicatrice :
« Je suis prêt à éliminer trois millions d’Algériens, s’il le faut, pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent. »
Cette déclaration n’est pas de Saïd Sadi. Il serait malhonnête de la lui attribuer.
Mais on ne lui connaît pas davantage une condamnation publique fracassante de cette menace attribuée à l’un des hommes les plus puissants de l’appareil sécuritaire.
Et le chiffre ne pouvait être totalement innocent : 3 260 222 Algériens avaient voté pour le FIS.
Le général ne désignait pas explicitement ces électeurs. Pourtant, la proximité arithmétique suggérait une question effrayante : dans l’esprit de certains responsables, où s’arrêtait l’islamiste à combattre et où commençait le citoyen devenu éliminable parce qu’il avait mal voté ?
Saïd Sadi n’a pas demandé l’élimination de trois millions d’Algériens.
Il appartient néanmoins au courant qui accepta que le choix exprimé par ces millions de citoyens fût annulé au nom de leur propre protection.
La démocratie algérienne venait d’inventer sa doctrine la plus durable : le peuple est souverain, sauf lorsqu’il exerce sa souveraineté contre l’avis de ses tuteurs.
Un deuxième Ahmed Ouyahia ?
C’est cette histoire qui donne au retour de Saïd Sadi une saveur particulière.
La comparaison avec Ahmed Ouyahia ne signifie pas que l’ancien président du RCD serait destiné à devenir Premier ministre. Il ne s’agit pas non plus de prétendre qu’un accord secret aurait déjà été conclu.
L’hypothèse concerne une fonction.
Ahmed Ouyahia fut davantage qu’un chef de gouvernement. Il fut l’interprète permanent de la raison d’État, l’homme chargé de traduire les décisions prises ailleurs dans une langue suffisamment administrative pour paraître légale et suffisamment sévère pour décourager toute discussion.
Lorsque le pouvoir fermait une porte, Ouyahia expliquait qu’il protégeait le bâtiment.
Lorsqu’il imposait l’austérité, il parlait de patriotisme économique.
Lorsque l’État échouait, il célébrait sa stabilité.
Lorsque les citoyens souffraient, il leur rappelait que la situation aurait pu être pire, preuve incontestable que le gouvernement avait réussi.
Si Ahmed n’était pas seulement un homme.
Il était un mode d’emploi.
Le système actuel pourrait avoir besoin d’une version plus moderne de cette fonction : non plus un serviteur officiel chargé de justifier le pouvoir, mais un opposant chargé de rendre sa continuité acceptable.
Un homme qui parlerait de rupture sans menacer les fondations.
Un critique suffisamment acerbe pour rester crédible, mais assez raisonnable pour ne pas inquiéter les véritables décideurs.
Un démocrate capable d’expliquer que l’Algérie doit changer profondément, à condition que personne ne touche à ceux qui décident jusqu’où elle peut changer.
Saïd Sadi pourrait alors devenir un Ahmed Ouyahia d’opposition.
Un Ouyahia sans portefeuille.
Un Ouyahia qui critiquerait le gouvernement tout en contribuant à fixer les limites de la contestation respectable.
Un Ouyahia présenté non plus comme l’homme du régime, mais comme la preuve que le régime tolère enfin ses adversaires.
L’innovation serait brillante : faire entrer le gardien par la porte de l’opposition.
La fenêtre de Si Ahmed
Ahmed Ouyahia avait surtout compris une règle fondamentale du système algérien : une éviction n’est pas nécessairement un départ.
Lorsqu’il sortait par la porte en tant que Premier ministre, il revenait par la fenêtre comme directeur de cabinet d’Abdelaziz Bouteflika.
Chez Si Ahmed, la disgrâce ressemblait à un changement de bureau. Il ne quittait pas le pouvoir ; il attendait que le pouvoir lui trouve une autre chaise.
La porte relevait du protocole.
La fenêtre appartenait aux institutions.
Bouteflika lui-même avait été choisi dans le cadre d’un compromis avec les décideurs militaires. Mais celui qui devait être un président acceptable devint progressivement l’os resté en travers de la gorge de certains généraux liés au coup d’arrêt de janvier 1992.
Ils avaient cru installer un arbitre.
Ils découvrirent un homme décidé à construire son propre centre de pouvoir, sa propre clientèle, sa propre présidence et, finalement, sa propre cour.
Ouyahia sut parfaitement naviguer dans cette nouvelle architecture. Il avait servi les équilibres précédents ; il pouvait servir les suivants. La continuité du système exige parfois de changer de maître sans changer de méthode.
C’est précisément là que l’hypothèse Saïd Sadi devient piquante.
S’il devait endosser le costume de Si Ahmed, il n’aurait pas besoin d’occuper durablement un poste gouvernemental. Il pourrait rester dans cette zone politique si utile au régime : assez proche pour rendre service, assez éloigné pour nier toute responsabilité.
Un jour opposant.
Le lendemain interlocuteur.
Toujours disponible lorsque l’État a besoin d’un visage présentable pour annoncer que rien ne changera, mais d’une manière désormais moderne.
Un certificat d’ouverture pour Paris
Le retour de Saïd Sadi pourrait aussi constituer un gage d’ouverture adressé à la France.
Son profil semble conçu pour rassurer Paris : francophone, laïque, kabyle, ancien opposant, intellectuellement audible et familier des milieux politiques et médiatiques français.
Le pouvoir algérien pourrait le montrer comme on présente un certificat de conformité :
Regardez, un opposant est rentré.
La preuve que l’Algérie s’ouvre.
Peu importerait que d’autres militants restent poursuivis, que des journalistes soient emprisonnés ou que les mécanismes essentiels du pouvoir demeurent inchangés. L’ouverture aurait son visage, ses mémoires, ses conférences et ses passages à la télévision.
La France, qui a souvent préféré la stabilité algérienne à la démocratie algérienne, obtiendrait ainsi un interlocuteur idéal : critique, mais pas révolutionnaire ; moderne, mais pas incontrôlable ; opposant, mais suffisamment familier de la raison d’État pour comprendre que certaines portes ne s’ouvrent qu’en décoration.
Le pouvoir pourrait donc vendre le retour de Saïd Sadi comme une réforme institutionnelle à lui seul.
Une ouverture en chair et en os.
Un pluralisme avec un seul invité.
Les « mains propres » et les prisons pleines
Il faut toutefois espérer que Saïd Sadi, s’il déboule dans le costume de Si Ahmed, n’en reprenne pas tous les accessoires.
Ahmed Ouyahia reste associé, dans la mémoire de nombreux cadres, à une période où les campagnes dites de « mains propres » conduisirent à l’incarcération, à l’humiliation ou à la destruction professionnelle de nombreux responsables économiques et administratifs.
La corruption existait. Elle était massive, organisée, souvent protégée et parfois directement nourrie par les structures mêmes qui prétendaient la combattre.
Mais la lutte contre la corruption prit trop souvent la forme d’une justice sélective : spectaculaire avec les cadres exposés, beaucoup plus discrète avec les réseaux qui les avaient nommés, utilisés ou abandonnés.
Certains furent condamnés.
D’autres passèrent par la prison avant que la fragilité des dossiers n’apparaisse.
Beaucoup furent brisés dans leur carrière et leur réputation, même lorsque les preuves ne suivaient pas la vitesse des arrestations.
Le système annonçait une purification.
Il enseignait surtout à l’administration une règle de survie : ne rien signer, ne rien décider et ne jamais prendre une initiative que quelqu’un pourrait transformer plus tard en chef d’accusation.
La campagne commençait par de grandes déclarations morales.
Elle continuait par des arrestations devant les caméras.
Elle se terminait souvent par le remplacement d’un réseau par un autre.
Les adversaires du moment étaient sales.
Les alliés du moment étaient propres.
L’État conservait le savon et choisissait ceux qui avaient besoin d’être lavés.
Ouyahia fut l’un des visages politiques de ce mécanisme. Il servit un système qui, sous prétexte de moralisation, contribua à décourager l’initiative, à criminaliser parfois la décision administrative et à pousser vers l’exil une partie de l’intelligentsia et des compétences algériennes.
Pour éliminer une élite, il n’est pas toujours nécessaire de la tuer.
On peut l’emprisonner.
La salir.
L’humilier.
L’empêcher de travailler.
Ou lui faire comprendre que son avenir se trouve dans un aéroport.
Espérons donc que le possible deuxième Ahmed Ouyahia ne commence pas par une nouvelle campagne de « mains propres ».
Il ne reste déjà plus beaucoup de cadres à envoyer en prison.
Les plus compétents sont partis. Les plus prudents ne signent plus rien. Ceux qui restent ont compris qu’en Algérie, l’inaction est parfois la seule décision administrative qui ne risque pas de devenir une pièce à conviction.
Une nouvelle opération de purification aurait au moins un résultat certain : l’administration deviendrait parfaitement honnête, puisqu’elle cesserait définitivement d’agir.
L’opposition choisie
Le système algérien ne craint pas toutes les oppositions.
Il craint celles qu’il ne choisit pas.
Une opposition connue, structurée et prévisible peut lui être utile. Elle participe aux consultations, anime les élections et rassure les chancelleries étrangères. Elle critique les dysfonctionnements sans toujours demander qui fabrique le dysfonctionnement.
Elle réclame des réformes.
Elle évite parfois de demander qui possède l’État.
Elle dénonce les excès.
Elle s’abstient de toucher au cœur du pouvoir.
Elle propose de repeindre le bâtiment, mais ne demande pas à voir les titres de propriété.
Le retour de Saïd Sadi devra donc être jugé moins par les discours qui l’accompagneront que par les silences qu’il acceptera ou refusera.
Parlera-t-il des prisonniers d’opinion ?
De l’indépendance de la justice ?
De la souveraineté populaire, y compris lorsqu’elle produit un résultat déplaisant ?
De la responsabilité de l’appareil sécuritaire dans les tragédies du passé ?
De la fuite des cadres et de la destruction méthodique de l’intelligence nationale ?
Ou se contentera-t-il d’expliquer que le régime doit évoluer sans jamais demander à ceux qui le contrôlent de se retirer ?
S’il revient comme voix libre, son retour peut enrichir le débat politique.
S’il revient pour expliquer aux Algériens qu’ils doivent choisir entre le système et l’apocalypse, alors le costume de Si Ahmed aura simplement trouvé un nouveau propriétaire.
Même pièce.
Nouveau comédien.
Même décor.
Nouvelle affiche destinée à Paris.
Le retour qui manque encore
Le retour de Saïd Sadi ne prouve, pour l’instant, ni la démocratisation du régime ni la compromission de l’homme.
Il demeure un signe ambigu.
Il peut annoncer la réapparition d’un acteur autonome. Il peut aussi démontrer la capacité intacte du système à sélectionner les opposants avec lesquels il accepte de cohabiter.
Le véritable retour dont l’Algérie a besoin n’est pourtant pas celui d’une personnalité.
C’est le retour du droit.
Le retour d’une justice qui ne reçoit pas ses instructions par téléphone.
Le retour d’une presse qui informe au lieu de réciter.
Le retour des compétences dans une administration où signer un document ne constitue pas une tentative de suicide judiciaire.
Le retour de l’intelligence dans un pays qui a trop longtemps puni ceux qui pensaient autrement que les gardiens du moment.
Le retour, enfin, du citoyen dans une République qui parle constamment en son nom afin d’éviter de l’écouter.
Saïd Sadi est revenu.
Peut-être revient-il simplement chez lui.
Peut-être veut-il reprendre la parole.
Peut-être le pouvoir espère-t-il utiliser son image comme gage d’ouverture envers la France.
Peut-être certains lui réservent-ils déjà la fonction d’un deuxième Ahmed Ouyahia : celui qui sortira par la porte de l’opposition pour revenir par la fenêtre du système.
Il faudra attendre ses actes.
Mais souhaitons au moins qu’il ne déboule pas dans le costume de Si Ahmed avec, dans une poche, le certificat d’ouverture destiné à Paris et, dans l’autre, la liste des derniers cadres algériens qu’il reste à envoyer en prison.
L’Algérie n’a pas besoin d’un deuxième Ahmed Ouyahia.
Elle a encore moins besoin d’un Ahmed Ouyahia présenté comme une victoire de la démocratie..
Khaled Boulaziz






