Les résultats définitifs des législatives du 2 juillet consacrent une majorité presque entièrement acquise au président Abdelmadjid Tebboune. Derrière l’apparence d’une compétition parlementaire se confirme surtout la permanence d’un système dans lequel les institutions civiles accompagnent un pouvoir dont les ressorts essentiels demeurent militaires et sécuritaires.
Pouvoir sans électeurs : une victoire sans électorat
La procédure est achevée. La Cour constitutionnelle algérienne a proclamé, samedi 18 juillet, les résultats définitifs des élections législatives organisées le 2 juillet. Les recours ne sont plus possibles, les noms des 407 députés seront publiés au Journal officiel et la nouvelle Assemblée populaire nationale devra être installée dans les quinze jours.
Tout semble donc conforme. Les délais ont été respectés, les institutions ont fonctionné et le prochain gouvernement peut désormais être constitué.
Cette normalité juridique ne doit pourtant pas masquer l’anomalie politique.
Les législatives n’ont pas ouvert une nouvelle séquence démocratique. Elles ont reconduit, avec une remarquable efficacité, l’ordre existant : une présidence disposant d’une majorité écrasante, un Parlement réduit à l’accompagnement de l’exécutif et une opposition maintenue dans une position strictement testimoniale.
Le scrutin n’a pas permis de choisir entre plusieurs orientations pour le pays. Il a surtout servi à distribuer les sièges à l’intérieur d’un cadre dont les limites avaient été fixées à l’avance.
Une majorité présidentielle sans contre-pouvoir
Les trois principaux partis soutenant Abdelmadjid Tebboune arrivent en tête. Le Front de libération nationale obtient 91 sièges, le Rassemblement national démocratique 74 et le Front El Moustakbal 56.
A eux seuls, ces trois partis totalisent 221 députés, soit davantage que les 204 sièges nécessaires pour contrôler la majorité absolue de l’Assemblée.
Cette domination est encore renforcée par les 33 élus indépendants, dont le bloc s’était déjà rangé derrière le programme présidentiel lors de la précédente législature, et par les 40 députés du Mouvement El Bina. Les autres petites formations représentées au Parlement sont, pour la plupart, connues pour leur proximité avec le chef de l’Etat.
La majorité n’est donc pas seulement confortable. Elle est pratiquement sans risque.
Face à elle, le Mouvement de la société pour la paix, avec 43 députés, sera le seul parti d’opposition en mesure de constituer un groupe parlementaire. Le Front des forces socialistes, avec 12 sièges, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, avec quatre élus, et le Parti des travailleurs, avec trois, n’atteignent pas le seuil requis de 15 députés.
L’opposition pourra parler. Elle ne pourra ni bloquer un texte, ni imposer une commission, ni menacer le gouvernement, ni modifier l’équilibre général du régime.
Le Parlement algérien est ainsi appelé à devenir ce que le pouvoir attend de lui : non pas un lieu de souveraineté, mais une chambre de validation.
Une élection qui ne détermine pas le pouvoir
La question désormais posée est celle de la formation du gouvernement. Mais, là encore, le débat institutionnel révèle les limites de l’exercice électoral.
La Constitution algérienne distingue une « majorité présidentielle » d’une « majorité parlementaire ». Dans le premier cas, le président de la République nomme un premier ministre chargé de proposer la composition du gouvernement et de préparer un plan d’action destiné à appliquer le programme présidentiel.
Dans le second, lorsque l’opposition obtientrait la majorité, le président devrait nommer un chef de gouvernement issu de cette majorité.
Cette dernière hypothèse restera théorique.
Les résultats du 2 juillet assurent au président Tebboune une majorité suffisamment large pour conserver l’entière maîtrise de l’exécutif. Il pourra maintenir le premier ministre en fonction, le remplacer, remanier partiellement le gouvernement ou ordonner à l’équipe actuelle de poursuivre sa mission.
Il pourra consulter les partis. Rien ne l’y oblige.
Il pourra attribuer quelques ministères aux formations qui l’ont soutenu. Il pourra également constituer un gouvernement de technocrates sans affiliation partisane. Là encore, la décision lui appartiendra.
Les élections ont donc désigné des députés, mais elles n’ont pas réellement choisi un gouvernement. Elles n’ont pas davantage défini une nouvelle politique nationale. Le programme à appliquer demeure celui du président, et la majorité parlementaire a précisément pour fonction de lui assurer une traduction législative.
La logique est inversée : ce n’est pas la majorité issue des urnes qui produit le pouvoir exécutif ; c’est le pouvoir exécutif qui dispose de sa majorité.
Le Parlement comme élément de décor
L’Algérie possède toutes les institutions formelles d’une république constitutionnelle : un président, un gouvernement, deux chambres parlementaires, des partis politiques, une Cour constitutionnelle et une autorité électorale.
Le problème n’est pas l’absence d’institutions. Il est leur absence d’autonomie réelle.
Depuis des décennies, le pouvoir algérien repose sur une architecture à deux niveaux. Au premier plan se trouvent les institutions civiles, les ministres, les députés et les dirigeants de partis. Derrière eux demeure un appareil militaire, sécuritaire et administratif dont l’influence ne dépend pas du suffrage universel.
Les gouvernements changent. Les premiers ministres se succèdent. Les partis se divisent, fusionnent ou se rebaptisent. Mais le cœur du système demeure remarquablement stable.
Les décisions les plus sensibles relatives à la sécurité, aux équilibres du pouvoir, aux limites de la contestation, à la diplomatie stratégique et à la protection du régime restent largement soustraites au débat parlementaire.
Le civil occupe la scène. Le militaire conserve la profondeur.
Cette domination ne signifie pas que chaque décision est directement dictée par un officier ou par un service de sécurité. Le système est plus complexe. Il repose sur un ensemble d’intérêts, de fidélités, de dépendances et de mécanismes de sélection qui limitent l’accès aux responsabilités et neutralisent toute alternance susceptible de remettre en cause l’ordre établi.
Le résultat demeure le même : les institutions civiles ne contrôlent pas pleinement le pouvoir qu’elles sont censées incarner.
Le président au centre, l’armée en arrière-plan
Abdelmadjid Tebboune sort renforcé de ces législatives. Il dispose d’une majorité absolue dans la chambre basse et, plus largement, d’un Parlement aligné sur son programme.
Mais cette concentration institutionnelle ne doit pas conduire à réduire le système à la seule personne du président.
Le chef de l’Etat est le centre visible du pouvoir. Il n’en est pas nécessairement l’unique centre de décision.
L’histoire politique algérienne depuis l’indépendance est marquée par l’intervention durable de l’institution militaire dans la sélection des dirigeants, la définition des équilibres internes et la gestion des crises de succession. La présidence donne au régime sa façade constitutionnelle. L’appareil militaro-sécuritaire lui fournit sa continuité.
L’un ne fonctionne pas sans l’autre.
Le président nomme, arbitre et représente. Le Parlement adopte les textes. Le gouvernement administre. Mais la stabilité de l’ensemble dépend de réseaux de pouvoir qui ne sont jamais soumis directement au vote des citoyens.
C’est en ce sens que les civils servent de paravent. Non parce qu’ils seraient tous dépourvus de responsabilité ou de pouvoir, mais parce que leur présence permet au régime de présenter comme civil et parlementaire un ordre politique dont les garanties ultimes demeurent extérieures au Parlement.
L’abstention comme jugement politique
La principale information de ces élections ne réside pourtant pas dans le nombre de sièges obtenus par le FLN, le RND ou le Front El Moustakbal.
Elle se trouve dans l’éloignement massif des citoyens à l’égard des urnes.
La faiblesse historique de la participation ne peut être réduite à l’indifférence, à la chaleur estivale ou à la fatigue électorale. Elle traduit une conviction largement répandue : voter ne permet pas de modifier la nature du pouvoir.
Les électeurs savent que les formations arrivées en tête soutenaient déjà Abdelmadjid Tebboune. Ils savent que la future majorité appliquera le programme présidentiel. Ils savent que les partis d’opposition ne disposent d’aucune possibilité sérieuse de gouverner.
Ils savent, enfin, que les centres de décision les plus importants ne sont pas remis en jeu lors des élections législatives.
Dans ces conditions, le refus de voter prend une signification politique. Il ne constitue pas nécessairement un soutien à un mouvement organisé ou à un mot d’ordre de boycott. Il manifeste plus profondément l’épuisement de la croyance dans les institutions.
Le pouvoir peut toujours proclamer que les élections ont été régulières. Il lui est plus difficile d’expliquer pourquoi une société entière ne considère plus le vote comme un instrument de changement.
Le Hirak, promesse refermée
Le mouvement populaire de 2019 avait posé la question que le régime continue d’éviter : qui gouverne réellement l’Algérie ?
En réclamant un « Etat civil et non militaire », les manifestants ne contestaient pas seulement le maintien d’Abdelaziz Bouteflika. Ils dénonçaient un système dans lequel les responsables visibles peuvent être remplacés sans que l’organisation fondamentale du pouvoir soit remise en cause.
Le Hirak avait exigé une transition politique, une justice indépendante, une presse libre et des institutions capables de représenter véritablement la société.
Le pouvoir a répondu par une combinaison de concessions limitées, de consultations électorales et de répression progressive. Les marches ont cessé. Les revendications, elles, n’ont pas reçu de réponse.
Les législatives de 2026 illustrent cette impasse. Elles offrent au régime une nouvelle légalité parlementaire, mais elles ne referment pas la crise de légitimité ouverte en 2019.
Le silence de la rue ne vaut pas approbation. L’absence dans les bureaux de vote ne vaut pas consentement.
Une opposition autorisée à exister, non à gouverner
Le pluralisme algérien fonctionne dans des limites précises.
Les partis d’opposition peuvent présenter des candidats, obtenir quelques sièges, intervenir dans les médias et critiquer certains aspects de la politique gouvernementale. Leur existence permet au pouvoir de soutenir que la compétition demeure ouverte.
Mais cette compétition ne doit pas menacer l’équilibre général du régime.
La fragmentation de l’opposition, les obstacles administratifs, les exclusions de candidatures et les restrictions pesant sur les acteurs issus de la contestation réduisent fortement la possibilité d’une véritable alternative.
Une opposition sans accès possible au pouvoir n’est plus une force d’alternance. Elle devient un élément du dispositif.
Elle sert à produire du débat sans incertitude, de la critique sans conséquence et du pluralisme sans changement.
Le Parlement qui vient d’être élu reproduira probablement cette logique. Quelques députés dénonceront les insuffisances du gouvernement. Des questions seront posées. Des ministres seront interpellés. Des séances parfois agitées pourront donner l’impression d’un contrôle démocratique.
Mais aucun de ces mécanismes ne remettra en cause la prééminence présidentielle ni l’influence de l’appareil militaro-sécuritaire.
La stabilité comme justification permanente
Le régime algérien invoque régulièrement la stabilité pour justifier la fermeture du système politique.
Le traumatisme de la guerre civile des années 1990, les menaces terroristes, l’instabilité du Sahel, les tensions régionales et les risques d’ingérence étrangère sont mobilisés pour présenter toute transformation profonde comme une menace pour l’Etat.
Cette argumentation a longtemps été efficace. Elle l’est de moins en moins.
La stabilité ne peut être durable lorsqu’elle repose sur l’exclusion de la société, l’affaiblissement des partis, la marginalisation des élus et l’absence de contrôle sur les institutions de force.
Un régime peut empêcher une crise de s’exprimer. Il ne peut pas éternellement empêcher ses causes de s’accumuler.
L’Algérie fait face à des difficultés économiques, à une forte demande sociale, à la dégradation de certains services publics et au départ d’une partie de sa jeunesse. Dans ce contexte, la fermeture du champ politique ne protège pas l’Etat. Elle le prive des mécanismes permettant d’entendre la société et de corriger les politiques publiques.
Un Parlement docile peut faciliter la tâche du gouvernement. Il ne résout aucune crise de confiance.
La République confisquée
Le problème algérien n’oppose pas l’armée à la nation. L’Armée nationale populaire est une institution de l’Etat, composée de citoyens et chargée de la défense du territoire.
La question est celle de son rôle politique.
Dans une république démocratique, l’armée protège l’Etat mais ne choisit pas ses dirigeants. Les services de sécurité défendent les institutions mais ne définissent pas les limites de la compétition politique. Les responsables militaires rendent compte à un pouvoir civil issu d’élections réellement ouvertes.
En Algérie, cette hiérarchie demeure inachevée.
L’institution militaire continue d’occuper une place qui dépasse la défense nationale. Son poids dans l’histoire du régime, dans les successions présidentielles et dans les arbitrages politiques entretient l’idée que la souveraineté populaire reste conditionnelle.
Le citoyen peut voter, mais il ne choisit pas l’ensemble du pouvoir.
Il peut élire un député, mais ce député ne contrôle pas les centres essentiels de décision.
Il peut sanctionner un parti, mais il ne peut pas, par son bulletin, provoquer une véritable alternance du système.
C’est cette confiscation qui vide progressivement les élections de leur sens.
Les résultats définitifs du 2 juillet donnent à Abdelmadjid Tebboune une majorité parlementaire incontestable. Ils ne lui donnent pas pour autant une légitimité populaire incontestée.
Le régime aura son Assemblée, sa majorité et son gouvernement. Il conservera ses partis satellites, ses indépendants ralliés et son opposition minoritaire.
Mais tant que les institutions civiles resteront placées sous la tutelle d’un ordre militaro-sécuritaire qui échappe au suffrage, l’Algérie ne disposera pas d’un Parlement souverain.
Elle disposera d’un décor parlementaire autour d’un pouvoir qui, lui, ne se présente jamais aux élections.
Khaled Boulaziz





