Saïd Sadi : sept ans d’exil éditorial pour accoucher d’une vérité de La Palice

7 septembre 2026
27 min de lecture|5 290 mots

Le fondateur du RCD est rentré à Alger après sept années passées en France et cinq tomes de mémoires. Environ deux mille cinq cents pages pour établir que le régime algérien est autoritaire, que Bouteflika aimait le pouvoir et que l’histoire nationale a été confisquée. Merci pour l’information. Les Algériens, qui ont vécu tout cela sans comité de lecture, n’étaient pas au courant. Sur le Front islamique du salut, en revanche, Saïd Sadi continue de présenter sa propre conviction comme une vérité historique : il estimait le FIS dangereux et considérait que sa victoire devait être empêchée. Mais, en décembre 1991, le FIS était un parti légal, engagé dans une élection légale. Cette différence, presque effacée dans le récit du mémorialiste, se trouve au cœur de la catastrophe qu’il prétend aujourd’hui expliquer.

Le grand retour du grand témoin de lui-même

Il y a d’abord la mise en scène. Elle mérite d’être lue avec soin, car, chez les professionnels de la politique, les fleurs parlent souvent plus franchement que les discours.

Le 31 juillet, Saïd Sadi descend d’un avion à Alger. Des fidèles l’attendent. On photographie les embrassades, les sourires retenus, les mains levées. Puis vient la route vers Aghribs, son village de Kabylie, avec une halte soigneusement choisie à Agouni Oucherki, devant la statue de Didouche Mourad. Gerbe de fleurs, silence recueilli, visage grave : le retour de l’ancien chef de parti est placé sous la protection symbolique d’un héros mort à vingt-sept ans.

Le procédé est éprouvé. Quand le présent ne suffit plus à produire de la grandeur, on emprunte celle des morts.

Didouche Mourad présente un avantage considérable : il est irréprochable parce qu’il est mort assez tôt pour ne pas avoir eu le temps de devenir ministre, candidat, allié, rival, dissident, rallié ou mémorialiste. Il ne répondra pas. Il ne contestera pas l’usage de son image. Il ne demandera pas pourquoi un ancien responsable politique, après sept années passées en France, commence son retour en confondant son itinéraire personnel avec l’épopée nationale.

En politique algérienne, on ne dépose jamais seulement une gerbe. On achète un peu de légitimité au cimetière.

Puis vient l’explication des sept années d’absence. Elles n’auraient été « ni un choix ni une contrainte », mais un « devoir de nécessité » imposé par l’écriture des mémoires.

Il fallait oser.

« Ni un choix ni une contrainte » : la formule est une merveille de menuiserie politique. Elle supprime simultanément la responsabilité personnelle et la persécution. Saïd Sadi n’est ni parti de son plein gré ni forcé de partir. Il n’a ni abandonné le terrain ni été chassé. Il a simplement obéi à une force supérieure : son manuscrit.

Le pays connaissait alors le Hirak, le plus vaste mouvement populaire depuis l’indépendance. Des millions d’Algériens occupaient les rues. Des anonymes affrontaient la police, les interdictions, les convocations et les arrestations. Chaque vendredi produisait davantage de parole politique que plusieurs décennies de congrès partisans.

Le peuple écrivait l’histoire dans la rue ; Saïd Sadi écrivait son rôle dans l’histoire à Marseille.

Il fallait, paraît-il, du recul. En Algérie, le recul se mesure souvent en kilomètres jusqu’à la Méditerranée. Plus on s’éloigne des risques, plus on se rapproche de la vérité. Les militants qui restent sont impulsifs ; ceux qui partent deviennent historiens. Les premiers prennent des coups, les seconds prennent des notes.

Sept ans plus tard, l’homme revient donc avec cinq volumes, un comité d’accueil et une gerbe. Il ne manque que la musique d’ouverture.

Deux mille cinq cents pages pour annoncer que l’eau mouille

Les titres ont le souffle des grandes œuvres : La guerre comme berceau, La fierté comme viatique, La haine comme rivale, Le pouvoir comme défi, L’Histoire comme miroir.

Cinq abstractions, cinq promesses de profondeur. On imagine une fresque totale, des secrets d’État, des dialogues nocturnes, des décisions prises dans des bureaux sans fenêtres, des noms, des dates, des responsabilités.

Après tout, Saïd Sadi n’était pas un observateur assis au dernier rang. Il a dirigé un parti pendant plus de deux décennies, rencontré des chefs d’État, parlé avec des généraux, participé à plusieurs coalitions, présenté sa candidature à la présidence et envoyé des ministres au gouvernement.

Il devait donc savoir des choses. Et que livre-t-il ?

La colonisation fut brutale. L’armée française torturait. L’indépendance fut confisquée. Boumediene était autoritaire. L’arabisation fut violente. Le Printemps berbère fut réprimé. La décennie noire fut atroce. Bouteflika aimait le pouvoir. La corruption a ravagé le pays.

Autrement dit, cinq tomes pour expliquer aux Algériens leur propre biographie.

Il fallait sept années en France pour découvrir ce que n’importe quel chauffeur de taxi résume entre deux embouteillages. Encore quelques volumes, et nous apprendrons peut-être que l’été est chaud à Alger et que les administrations ferment tôt.

La vérité de La Palice devient ici un genre littéraire.

Le problème n’est pas que ces affirmations soient fausses. Elles sont souvent justes. Le problème est qu’elles sont publiques, anciennes, documentées et payées depuis longtemps par ceux qui les ont vécues. On n’attendait pas de Saïd Sadi qu’il nous apprenne ce que le pouvoir était. On attendait qu’il explique ce qu’il avait fait lorsqu’il s’en était approché.

On voulait les faits que lui seul pouvait connaître. Il nous offre surtout les jugements que tout le monde peut formuler.

Lorsqu’il s’agit des erreurs des autres, les détails abondent. Les intentions sont connues, les arrière-pensées reconstituées, les responsabilités distribuées. Mais lorsque le récit arrive aux décisions dans lesquelles l’auteur a lui-même pesé, le brouillard se lève opportunément. Les noms deviennent des « forces ». Les choix deviennent des « circonstances ». Les alliances deviennent des « nécessités ». La responsabilité personnelle se transforme en lucidité tragique.

C’est le privilège du mémorialiste : il est le seul accusé qui choisit les pièces du dossier, le procureur et l’ordre des audiences.

La quantité, ici, ne garantit pas la profondeur. Elle l’ensevelit. Deux mille cinq cents pages peuvent aussi servir à construire un mausolée autour d’un silence.

Le FIS légal, et la peur de Saïd Sadi

C’est ici que l’honnêteté historique devient indispensable.

En décembre 1991, le Front islamique du salut n’était pas une organisation clandestine engagée dans une insurrection armée contre l’État. Il était un parti légalement agréé par les autorités algériennes, autorisé à présenter des candidats et à participer à des élections organisées selon les lois du pays.

Il avait déjà remporté les élections locales de juin 1990. Au premier tour des législatives du 26 décembre 1991, il obtint une victoire considérable et se trouva en position de disposer d’une large majorité parlementaire. Ce sont les faits.

Saïd Sadi, le RCD et d’autres acteurs politiques considéraient que l’arrivée du FIS au pouvoir représentait un grave danger. Certains discours de dirigeants islamistes, leur vision de la société, leur attitude envers les femmes, les artistes, les laïques et les libertés individuelles alimentaient cette crainte.

Cette inquiétude pouvait être sincère. Mais elle restait une appréciation politique.

Elle ne transformait pas le FIS en parti illégal. Elle ne permettait pas de faire comme si le scrutin n’avait jamais eu lieu. Elle ne conférait pas davantage à l’armée le droit naturel de décider que les électeurs avaient mal voté.

On peut critiquer sévèrement le programme du FIS sans réécrire son statut en décembre 1991.

On peut contester ses dirigeants sans assimiler rétrospectivement ses millions d’électeurs aux groupes armés apparus ou développés par la suite.

On peut même estimer qu’une victoire du FIS faisait peser un risque sur les libertés, tout en refusant que ce risque supposé serve de permis permanent à l’état-major.

Le problème n’est donc pas que Saïd Sadi ait eu peur du FIS.

Le problème est qu’il a contribué à transformer cette peur en droit de veto militaire.

Dans ses mémoires, cette distinction disparaît presque entièrement. Sa propre conviction devient le réel. Le FIS était dangereux parce que Saïd Sadi le jugeait dangereux ; il fallait interrompre les élections parce que Saïd Sadi considérait que leur issue menaçait la République. La démonstration se suffit à elle-même.

Le témoin devient expert. L’expert devient juge. Et le juge valide rétroactivement son propre choix.

Janvier 1992 : les blindés avaient besoin d’un physchiatre

La véritable contribution de Saïd Sadi à l’histoire nationale ne réside pas dans les cinq tomes publiés. Elle se trouve dans les journées de janvier 1992.

Après le premier tour des législatives, le Comité national de sauvegarde de l’Algérie mobilise contre la poursuite du processus électoral. Parmi les figures politiques les plus visibles de ce front se trouve le président du RCD.

Quelques jours plus tard, Chadli Bendjedid quitte ses fonctions. Le second tour est annulé. Un Haut Comité d’État est installé. Le FIS est ensuite dissous, ses dirigeants emprisonnés et des milliers de ses militants ou sympathisants arrêtés et internés.

Il serait trop commode de réduire Saïd Sadi au rôle d’un spectateur inquiet ayant simplement exprimé son opinion.

Il n’appartenait certes pas à l’état-major. Il ne commandait ni les chars ni les services de renseignement. Il ne signait pas les ordres militaires.

Mais une rupture de cette ampleur ne repose pas uniquement sur ceux qui disposent des armes. Elle a aussi besoin de ceux qui produisent sa justification morale.

Les généraux avaient les blindés. Il leur fallait un certificat de respectabilité démocratique.

Saïd Sadi était parfaitement qualifié pour le délivrer : médecin, laïque, ancien militant réprimé, défenseur de l’amazighité, francophone audible dans les médias internationaux. Il pouvait traduire une intervention militaire en opération de sauvetage républicain.

Là où l’armée disait « arrêter le processus », il disait « sauver la démocratie ».

Là où les chars imposaient un rapport de force, la caution civile fournissait le vocabulaire.

Il ne fut donc pas seulement un partisan extérieur de l’annulation. Il évoluait dans le cercle politique restreint qui la défendit dans l’espace public et lui donna une légitimité civile.

Mais la guerre qui suivit ne peut pas davantage être présentée comme une conséquence entièrement imprévisible. Avant même l’interruption du processus électoral, ses promoteurs avaient envisagé et chiffré le coût humain d’une telle décision. Un témoignage publié des années plus tard par Maâmar Farah permet de mesurer jusqu’où allait cette connaissance préalable.

Ils connaissaient déjà le prix du sang

Il serait mensonger de raconter janvier 1992 comme une décision prise dans l’urgence par des responsables qui auraient été ensuite surpris par l’ampleur de la catastrophe. Ils savaient.

Maâmar Farah l’a lui-même écrit en 2012, dans les colonnes du Soir d’Algérie, journal qui fut pourtant l’un des plus ardents défenseurs de l’interruption du processus électoral. Le directeur de la publication avait été convoqué au ministère de l’Information, dirigé par Aboubakr Belkaïd, à une réunion consacrée à l’arrêt « prochain et imminent » des élections. Les patrons de presse n’étaient donc pas réunis pour commenter une décision déjà rendue publique, mais pour être mis au parfum d’une opération en préparation et donner leur avis.

De retour au journal, le directeur convoqua les actionnaires. La prévision communiquée était de 60 000 morts. Soixante mille.

Pas une formule abstraite sur les risques d’instabilité. Pas quelques « troubles » que l’armée rétablirait en quarante-huit heures. Pas une malencontreuse bavure sur le chemin du redressement républicain. Soixante mille vies algériennes inscrites à l’avance dans la colonne des pertes prévisibles.

Les auteurs de l’interruption savaient donc que leur décision pouvait faire entrer le pays dans une confrontation de masse. Ils en avaient estimé le coût humain avant même d’engager l’opération. Ils n’ont pas trébuché par inadvertance dans la guerre civile : ils ont avancé vers elle avec une estimation du nombre de cercueils. Et cette estimation ne les a pas arrêtés.

Elle ne semble pas davantage avoir provoqué la rupture des patrons de presse informés. Ceux-ci ont gardé le secret, puis une partie de leurs journaux s’est chargée de présenter l’intervention militaire comme un acte de salut public. On leur avait annoncé les morts ; ils ont fourni les éditoriaux.

Le témoignage de Maâmar Farah ne permet pas d’affirmer que les massacres de Raïs, de Bentalha ou d’ailleurs avaient été planifiés, village par village, dès janvier 1992. Il établit quelque chose de politiquement déjà accablant : la perspective de dizaines de milliers de morts avait été envisagée par ceux qui préparaient l’arrêt du scrutin et n’avait pas suffi à les faire reculer.

C’est ici que la responsabilité des soutiens civils de l’opération prend toute sa dimension.

Saïd Sadi n’était pas présent, à notre connaissance, à cette réunion du ministère. Aucun document public ne permet de lui attribuer personnellement la connaissance du chiffre de 60 000 morts. Mais il appartenait au cercle politique qui réclamait l’interruption, mobilisait en sa faveur et lui apportait une justification républicaine.

Il ne peut donc pas raconter aujourd’hui cette rupture comme un simple geste défensif dont les conséquences auraient été inimaginables.

Le camp qu’il soutenait ne disait pas seulement : « Nous allons empêcher le FIS de gouverner. » Dans les cercles où l’opération était préparée, on disait aussi : « Cela pourrait coûter 60 000 morts. » La décision fut maintenue.

Les blindés avaient leur feuille de route. Les communicants avaient leur récit. Les patrons de presse avaient leur estimation. Quant aux Algériens, ils avaient déjà le rôle qui leur était réservé : fournir les morts.

Le plus saisissant est que Maâmar Farah ne rapportait pas cette révélation pour condamner l’interruption. Il continuait à défendre l’intervention de l’armée et le « redressement républicain ». Il reconnaissait les prévisions macabres, les exécutions sommaires, la torture et les dépassements, avant de conclure que Khaled Nezzar avait agi dans l’intérêt de la République.

Voilà peut-être la définition la plus pure de l’éradication : connaître à l’avance le prix du sang, constater ensuite qu’il fut largement dépassé, puis continuer à soutenir que la décision était juste.

Le débat n’oppose donc plus ceux qui savaient à ceux qui ne savaient pas. Il oppose ceux qui ont payé à ceux qui avaient décidé que le prix était acceptable.

Plus tard, les violences nées de cette rupture furent pourtant invoquées pour démontrer que l’interruption était nécessaire. La catastrophe devint ainsi la justification rétrospective de la décision qui avait contribué à l’ouvrir.

Le sophisme de la preuve par la guerre civile

La guerre civile est ensuite devenue l’argument rétrospectif justifiant l’annulation.

Le raisonnement est simple : puisque des groupes islamistes ont commis plus tard des attentats, des assassinats et des massacres, cela prouverait que le FIS légal de décembre 1991 devait nécessairement être empêché d’accéder au Parlement. Ce raisonnement est historiquement trompeur.

Il utilise les conséquences de l’interruption pour démontrer que cette interruption était indispensable.

Le processus électoral est annulé. Le parti vainqueur est dissous. Ses responsables sont arrêtés. Des milliers de personnes sont internées. Une partie des militants entre dans la clandestinité. Des organisations armées se développent et commettent des crimes abominables.

Puis ces crimes sont invoqués comme preuve que l’annulation était prémonitoire.

C’est une prophétie qui fabrique elle-même les conditions de sa confirmation.

Cela n’absout évidemment aucun groupe armé. Les auteurs d’attentats, d’assassinats et de massacres portent la responsabilité entière de leurs actes. Aucune répression, aussi injuste soit-elle, ne transforme le meurtre de civils en acte légitime.

Mais cette responsabilité n’autorise pas à réécrire décembre 1991. Le FIS avait remporté une élection. Il n’avait pas encore remporté une guerre.

Ce sont ses adversaires qui décidèrent de traiter son résultat électoral comme le commencement d’une guerre.

La distinction est fondamentale. Sans elle, les millions d’électeurs du FIS deviennent rétrospectivement coupables des crimes commis par des organisations armées, et ceux qui ont annulé leur vote deviennent les prophètes d’une catastrophe à laquelle leur décision a pourtant contribué.

La mémoire très précise des crimes des autres

Dans les récits de Saïd Sadi, les violences islamistes possèdent des noms, des dates, des visages, une logique et des coupables.

La violence de l’État, elle, bénéficie d’un traitement plus atmosphérique.

Les disparitions deviennent une douleur nationale. La torture, une dérive. Les camps du Sud, une réponse sécuritaire excessive. Les exécutions extrajudiciaires, une zone d’ombre. Les interrogations sur certains massacres, un sujet complexe qui exige de la prudence. La précision change de camp selon le coupable.

C’est l’un des effets les plus commodes de la doctrine dite « éradicatrice » : tout crime commis par un groupe islamiste confirme l’analyse initiale ; tout crime d’État devient une anomalie regrettable au sein d’une stratégie présentée comme nécessaire.

Les islamistes sont jugés sur leurs actes, leurs paroles et leurs intentions supposées. L’armée est jugée sur la mission républicaine qu’elle s’attribue. La République ne devient pourtant pas innocente parce que ses tortionnaires se déclarent laïques.

Les mémoires auraient pu offrir l’occasion d’examiner une contradiction fondamentale : comment un mouvement né de la lutte contre le parti unique en est-il venu à reconnaître aux militaires le droit de déterminer quels résultats électoraux étaient acceptables ? Comment des démocrates ont-ils pu combattre un autoritarisme possible en renforçant un autoritarisme déjà installé ?

Ce serait une question digne de cinq tomes. Elle ne reçoit qu’un miroir soigneusement incliné.

Sant’Egidio : quand la paix avait le tort d’échapper aux généraux

En 1995, plusieurs forces politiques algériennes se réunissent à Rome sous l’égide de la communauté de Sant’Egidio. Le FLN, le FFS, le FIS, le MDA, Ennahda, le Parti des travailleurs et des défenseurs des droits humains tentent de construire une plateforme commune.

L’initiative est fragile, discutable et risquée. Elle réunit des acteurs profondément opposés. Elle appelle notamment au rejet de la violence et au retour à une solution politique.

Elle possède cependant un défaut rédhibitoire : elle échappe au pouvoir militaire. Le RCD la refuse.

La paix, semble-t-il, n’était acceptable qu’à condition d’être administrée par ceux qui dirigeaient la guerre. Une solution négociée entre forces politiques risquait de retirer à l’appareil sécuritaire son monopole sur la sortie de crise. Il fallait donc la dénoncer comme une capitulation devant l’islamisme.

Quelques mois plus tard, le pouvoir organise une élection présidentielle. Les signataires de Rome appellent au boycott. Saïd Sadi se présente.

Il obtient un peu plus de 9 % des suffrages. Ce résultat ne lui permet pas de gouverner, mais sa présence offre au scrutin ce dont il a besoin : une façade pluraliste. Liamine Zeroual peut montrer un candidat laïque, un islamiste modéré et plusieurs concurrents sur l’affiche.

Saïd Sadi ne gagne pas l’élection. Il gagne une place dans le décor. Le pouvoir, lui, gagne une légitimité.

Entrer au gouvernement pour découvrir qu’il gouverne mal

Décembre 1999. Abdelaziz Bouteflika forme un gouvernement d’« union nationale ». Le RCD y entre et obtient deux portefeuilles. La scène vaut toutes les dissertations.

Le parti qui avait combattu le FIS au nom du refus de l’islamisme siège désormais dans un gouvernement comprenant des formations islamistes. Le mouvement qui dénonçait le système accepte de le rejoindre. Le dirigeant qui expliquera ensuite la nature autocratique de Bouteflika lui fournit des ministres.

Naturellement, il ne s’agit pas de compromission. Chez Saïd Sadi, la compromission est une faute commise par les autres. Lorsqu’elle le concerne, elle devient une tentative courageuse de transformation « de l’intérieur ».

L’intérieur du système algérien doit être un lieu extraordinairement vaste : tant d’opposants y entrent pour le changer qu’on finit par ne plus distinguer ceux qui le combattent de ceux qui l’occupent.

Puis vient le Printemps noir de 2001. Massinissa Guermah est tué dans une brigade de gendarmerie. La Kabylie se soulève. La répression fait plus d’une centaine de morts et des milliers de blessés. Le RCD quitte alors le gouvernement.

Il aura fallu que les balles frappent son principal territoire politique pour que le parti redécouvre la nature de l’appareil sécuritaire.

Les disparus des années 1990 n’avaient pas suffi. Les camps du Sud n’avaient pas suffi. Les tortures n’avaient pas suffi. Mais lorsque la répression atteint le cœur de sa base électorale, l’indignation devient enfin incompatible avec deux portefeuilles ministériels.

On ne dira pas que Saïd Sadi n’avait aucune conscience. Elle avait simplement une circonscription.

L’Algérie expliquée à Paris, tarif librairie

L’accusation d’allégeance étrangère est souvent utilisée avec paresse en Algérie. Il suffit de parler français, de vivre en France ou d’être publié à Paris pour être transformé en agent d’une puissance occulte.

Le problème de Saïd Sadi est plus banal et plus politique.

Cinq tomes écrits en français. Un long séjour en France. Une diffusion largement destinée aux publics européens et nord-américains. Une argumentation qui interpelle régulièrement les responsables français, les socialistes et les intellectuels européens.

Saïd Sadi ne trahit pas nécessairement l’Algérie en parlant aux Français. Il révèle surtout à qui il accorde le pouvoir de comprendre, de valider et, peut-être, de corriger le destin algérien.

La démarche conserve une géographie mentale familière : l’Algérie souffre, Paris se trompe et le mémorialiste éclairé doit expliquer à Paris comment mieux interpréter l’Algérie.

Le peuple algérien devient l’objet du récit. Le lecteur européen, son destinataire privilégié.

Il ne s’agit pas d’espionnage. C’est beaucoup plus ordinaire : la vieille conviction que la reconnaissance véritable vient de l’autre rive.

Le régime est dénoncé en français, publié à Paris et vendu en plusieurs volumes. La dissidence devient un produit d’exportation.

Le zaïm contre le zaïmisme

Saïd Sadi a présidé le RCD pendant vingt-trois ans.

Vingt-trois ans à la tête d’un parti qui se voulait moderne, démocratique et hostile au culte du chef. Une remarquable démonstration de pluralisme, à condition de considérer que le pluralisme consiste à changer régulièrement les membres autour d’un président permanent.

Pendant ce règne, il a reproché à Aït Ahmed son prestige personnel, à Ferhat Mehenni ses ambitions, à ses propres cadres leurs défections et au système son incapacité à renouveler ses élites.

Le renouvellement, comme la démocratie, était manifestement une excellente idée pour les autres.

Ses lieutenants sont partis les uns après les autres. Certains ont rejoint le pouvoir qu’ils dénonçaient. D’autres ont construit leur propre appareil. Le parti s’est rétréci, divisé et régionalisé.

L’homme qui n’a pas réussi à transformer son parti en force nationale explique désormais pourquoi le pays entier n’a pas réussi sa démocratisation.

Il fallait peut-être commencer par un congrès réellement ouvert.

Le paradoxe serait presque attendrissant s’il ne résumait pas une maladie politique algérienne : chaque chef combat le zaïmisme depuis son propre piédestal.

Le miroir, le juge et le prévenu

Le dernier tome s’intitule L’Histoire comme miroir. Le titre est plus exact que son auteur ne l’imagine.

Un miroir ne montre pas l’histoire. Il montre celui qui se place devant.

Les cinq volumes donnent ainsi à voir Saïd Sadi sous son meilleur angle : lucide avant tout le monde, courageux contre tous, incompris par ses alliés, trahi par ses lieutenants, attaqué par les islamistes, manipulé par le pouvoir, mésestimé par la France et confirmé par les événements.

Quelle existence épuisante : avoir toujours raison dans un pays qui s’obstine à ne pas vous obéir.

Les adversaires sont morts, éloignés ou silencieux. Boudiaf ne répondra pas. Aït Ahmed ne corrigera pas. Matoub Lounès ne contestera aucune interprétation. Les victimes anonymes ne disposent pas de cinq tomes. Les disparus n’ont pas d’éditeur. Les familles qui cherchent encore la vérité n’ont pas droit au même appareil critique.

Le procès est idéalement organisé : le prévenu fournit les archives, choisit les témoins, conduit l’interrogatoire, prononce la plaidoirie et rédige le jugement. Puis il appelle cela l’Histoire.

Ce qui manque au miroir est précisément ce qui aurait pu le rendre utile : l’aveu du doute, l’examen des erreurs et la reconnaissance que l’on peut contribuer à une catastrophe en croyant l’éviter.

Rien ne grandirait davantage un acteur politique que la capacité à dire : nous avons considéré le FIS comme un danger ; nous avons soutenu l’arrêt d’un processus électoral auquel il participait légalement ; nous avons sous-estimé les conséquences de cette décision ; nous avons offert au pouvoir militaire une légitimité qu’il a ensuite utilisée contre toute la société.

Mais l’autocritique est le seul exil que Saïd Sadi ne paraît pas disposé à entreprendre.

Un retour dans un pays enfin silencieux

Saïd Sadi rentre dans une Algérie profondément différente de celle qu’il a quittée.

Le Hirak a été étouffé. Les marches ont disparu. Des journalistes ont été emprisonnés ou poussés à l’exil. Des médias ont été fermés. Les partis sont affaiblis. La parole publique est surveillée. L’armée a retrouvé une centralité que le mouvement populaire avait directement contestée.

Le moment est donc presque parfait pour le retour des anciennes figures.

Quand une société produit des voix nouvelles, les anciens chefs risquent de devenir inutiles. Quand ces voix sont réduites au silence, les vétérans redeviennent présentables. Ils sont connus, prévisibles, habitués aux règles, capables de critiquer le régime sans nécessairement remettre en cause l’architecture qui le soutient.

Saïd Sadi revient ainsi dans un paysage politique débarrassé de la concurrence du peuple. Il peut raconter 1992 sans être interrompu par 2019.

Il peut se présenter comme une figure de la liberté dans un pays où ceux qui la réclament aujourd’hui disposent de moins de tribunes, de protections et de possibilités de retour.

Ce retour n’est pas nécessairement le résultat d’un accord secret. Il n’a pas besoin de l’être. Dans un système aussi fermé, la simple possibilité accordée à certains et refusée à d’autres constitue déjà un message.

Le pouvoir sait reconnaître les opposants qu’il peut tolérer. Ce sont souvent ceux dont la radicalité appartient au passé.

Sept ans, cinq tomes et une omission centrale

Saïd Sadi demande à être jugé comme un témoin de l’histoire. Jugeons donc le témoignage.

Sept années d’absence au moment où le pays vivait son plus grand mouvement populaire depuis l’indépendance. Cinq tomes pour redire des vérités connues. Une longue démonstration sur le danger que représentait, selon lui, le FIS. Une dénonciation tardive de l’autoritarisme militaire. Une participation au gouvernement de Bouteflika. Une candidature ayant servi de décor pluraliste au scrutin de 1995. Un refus de la plateforme de Sant’Egidio.

Et surtout janvier 1992 : le moment où une conviction politique fut transformée en autorisation d’annuler le vote. Tout le reste peut être discuté.

Saïd Sadi pouvait sincèrement redouter le programme du FIS. Il pouvait défendre la laïcité. Il pouvait avoir de bonnes raisons de s’inquiéter du sort des femmes, des artistes et des libertés sous un gouvernement islamiste. Il pouvait avoir été courageux face au parti unique et avoir subi des campagnes de diffamation.

Aucune de ces vérités ne doit être effacée. Mais elles ne permettent pas davantage de présenter rétrospectivement le FIS légal de décembre 1991 comme une organisation dont l’exclusion allait de soi.

Elles n’autorisent pas non plus à confondre tous ses électeurs avec les groupes armés apparus durant la guerre.

Le problème n’est pas que Saïd Sadi ait pu se tromper. Tout responsable politique se trompe.

Le problème est qu’après deux mille cinq cents pages, il semble encore décidé à présenter sa peur comme une preuve, son choix comme une nécessité et son appréciation comme le verdict définitif de l’Histoire.

Il voulait offrir un miroir à l’Algérie. Il a produit un autoportrait. Il voulait livrer la vérité. Il a livré sa défense.

Il voulait expliquer l’histoire. Il a surtout montré comment un acteur politique peut passer sept ans à réorganiser le passé de manière que sa propre silhouette ne projette aucune ombre.

Le bilan tient finalement en peu de mots : Saïd Sadi est parti au moment où les Algériens reprenaient la parole. Il revient lorsque le silence a été rétabli. Entre les deux, il a écrit cinq livres pour expliquer que le régime est autoritaire, que le FIS était selon lui dangereux et que lui-même avait vu juste.

Nous connaissions déjà la première affirmation. La deuxième était son opinion. Quant à la troisième, elle ne peut pas être tranchée par le seul homme qui demande à en être déclaré vainqueur.

Khaled Boulaziz

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