Une vidéo visant une fillette de huit ans a suffi pour transformer l’espace public algérien en tribunal vestimentaire. Pendant ce temps, les routes tuent, les barques engloutissent la jeunesse, les prix étranglent les foyers et près de quatre électeurs sur cinq désertent les urnes. Le vieux système a encore trouvé son meilleur allié : le vacarme de l’insignifiance.
La scène serait grotesque si elle n’était pas obscène.
Un adulte filme une enfant de huit ans, commente sa tenue, l’accable de qualificatifs infamants et s’érige en gardien autoproclamé de la vertu nationale. La vidéo devient virale. Les réseaux sociaux s’embrasent. Les procureurs interviennent. Les internautes instruisent le procès. Chacun choisit son camp, son indignation, son prêche et son gourdin numérique.
L’enfant devait évidemment être protégée. Aucun adulte n’a le droit de livrer une mineure à la vindicte publique, encore moins de l’humilier en raison de ses vêtements. Le parquet de Boufarik a engagé des poursuites contre l’auteur de la vidéo pour discrimination et atteinte à la vie privée de l’enfant. Placé en détention provisoire, le prévenu a vu le parquet requérir, le 5 août 2026, trois ans de prison ferme et une amende de 300 000 dinars.
Mais la question politique commence précisément là où l’indignation morale croit avoir terminé son travail.
Comment un pays entier peut-il être aspiré pendant plusieurs jours par la tenue d’une enfant, alors que les cadavres s’accumulent sur ses routes, dans ses ravins et au fond de la Méditerranée ?
Comment une société peut-elle disposer d’une énergie infinie pour mesurer quelques centimètres de tissu et d’une mémoire de poisson rouge lorsqu’il s’agit de compter ses morts, ses disparus, ses abstentionnistes et ses désespérés ?
Bienvenue dans la basse-cour nationale.
Ici, on caquette sur les vêtements des fillettes pendant que l’État réel — celui des comptes opaques, des responsabilités introuvables et des décisions prises loin des citoyens — poursuit tranquillement ses affaires.
Le pays des cercueils roulants
En Algérie, la route n’est plus seulement une infrastructure. Elle est devenue un service funéraire à ciel ouvert.
Le 31 juillet 2026, un autobus transportant des voyageurs de Sétif vers Alger a quitté la route à El-Karma, dans la wilaya de Boumerdès, avant de tomber dans un ravin. Le bilan communiqué par la Protection civile s’est élevé à 27 morts et 42 blessés.
Vingt-sept morts dans un seul autobus.
Vingt-sept existences transformées en communiqué.
Vingt-sept familles précipitées dans le deuil.
Et ce drame n’est pas une anomalie surgie dans un pays où les transports seraient sûrs, les véhicules impeccables, les contrôles techniques impitoyables et les routes parfaitement entretenues.
En 2025, l’Algérie a enregistré 26 976 accidents corporels, ayant fait 37 020 blessés et 3 838 morts, selon les données de la Délégation nationale à la sécurité routière. Cela représente plus de dix morts par jour.
Dix morts par jour.
À ce niveau, il ne s’agit plus d’une succession de comportements individuels malheureux. Il s’agit d’une calamité nationale.
L’imprudence, la vitesse et l’inattention existent. Mais le fameux « facteur humain » est devenu le savon administratif avec lequel l’État se lave les mains. À force de désigner exclusivement le conducteur, on oublie l’ancienneté du parc roulant, la qualité des contrôles techniques, les conditions de travail des chauffeurs, la disponibilité des pièces détachées, la signalisation, l’éclairage et l’entretien des routes.
Les défaillances ne relèvent pas seulement de l’imagination des mécontents. Après l’accident d’un bus tombé dans l’oued El-Harrach en août 2025, l’enquête avait notamment relevé des freins défectueux, une surcharge, des documents techniques falsifiés et l’absence de qualification requise du conducteur.
Dans un pays gouverné, vingt-sept morts dans un autobus ouvriraient un débat national sur la sécurité des transports collectifs.
Dans notre basse-cour médiatique, ils ouvrent une parenthèse de deuil avant que chacun ne retourne examiner les jambes d’une fillette.
On présente les condoléances. On visite les blessés. On promet l’enquête.
Puis le système attend le prochain ravin.
Dix-neuf au départ, deux à l’arrivée
La route tue ceux qui restent.
La mer engloutit ceux qui veulent partir.
Dans la nuit du 3 au 4 août 2026, le ferry Rosalind Franklin a aperçu une petite embarcation dérivant à une douzaine de milles nautiques au sud-ouest de Majorque et a donné l’alerte. Contrairement à ce qui a parfois circulé, la barque n’a pas été directement « localisée par la marine espagnole » : le signalement est venu du ferry, avant l’intervention de Salvamento Marítimo et de la Guardia Civil.
Deux jeunes hommes ont été retrouvés vivants à bord.
Deux seulement.
Présentant des signes sévères de dénutrition et de déshydratation, ils ont été transportés à l’hôpital universitaire Son Espases, à Palma.
Selon leur témoignage, ils étaient dix-neuf au départ et l’embarcation avait dérivé durant quinze jours. Les dix-sept autres occupants seraient morts progressivement pendant la traversée, leurs corps ayant été jetés à la mer. La rigueur journalistique impose donc de parler de dix-sept décès rapportés par les deux survivants, les corps n’ayant pas été retrouvés au moment des premiers comptes rendus. (Europa Press)
Dix-neuf au départ.
Deux à l’arrivée.
Voilà un chiffre qui devrait interrompre tous les bavardages nationaux, convoquer les gouvernants et hanter les institutions.
Mais l’Algérie officielle possède une remarquable capacité à ne pas voir les embarcations qui quittent son horizon.
Elle aperçoit parfaitement une manche trop courte, une cheville découverte ou une photographie publiée sur Facebook. En revanche, lorsqu’une barque dérive pendant quinze jours avec dix-neuf désespérés à bord, sa vision devient soudainement défaillante.
Deux survivants sur dix-neuf : voilà le véritable bulletin de santé du pays.
Ce drame n’est d’ailleurs qu’une tragédie parmi beaucoup d’autres. Selon Caminando Fronteras, la route algérienne de la Méditerranée occidentale avait déjà dépassé 507 morts ou disparus durant les cinq premiers mois de 2026, soit 54 % de plus que durant la même période de 2025. L’organisation estime également qu’en 2026, pour cent personnes arrivées à destination par cette route, vingt et une avaient péri.
Voilà la véritable indécence algérienne.
Ce n’est pas la tenue d’une fillette.
C’est un pays dont une partie de la jeunesse préfère confier sa vie à une coque de plastique, à un moteur incertain, à un téléphone portable et à quelques bidons d’essence plutôt qu’aux promesses de ses gouvernants.
La harga n’est pas seulement un phénomène migratoire. Elle est aussi un bulletin de vote sans enveloppe.
Un vote avec les pieds.
Un vote avec les vagues.
Et, trop souvent, un vote avec les morts.
Près de quatre Algériens sur cinq ont déserté les urnes
Le 2 juillet 2026, les Algériens étaient appelés à élire les membres de l’Assemblée populaire nationale.
Selon les résultats définitifs, la participation n’a atteint que 21,24 % à l’intérieur du pays et 10,75 % parmi les Algériens établis à l’étranger. L’abstention intérieure s’est donc établie à 78,76 %.
Près de quatre électeurs sur cinq ne se sont pas rendus aux urnes.
Dans tout système qui prendrait la souveraineté populaire au sérieux, un tel chiffre provoquerait un séisme.
Les institutions seraient sommées de s’interroger sur leur légitimité. Les partis examineraient leur inutilité. Les gouvernants se demanderaient pourquoi la population ne croit plus à leurs urnes, à leurs candidats, à leurs discours ni à leur capacité à modifier le cours de la vie quotidienne.
En Algérie, l’abstention massive est traitée comme une panne d’affluence.
Une contrariété statistique.
Un problème de communication que l’on espère résoudre avec quelques affiches, des discours patriotiques, des appels au civisme et des images de bureaux de vote soigneusement cadrées.
Puis on compte les sièges, on distribue les fonctions et on referme le dossier.
Heureusement, une enfant portait une tenue qui déplaisait à un inconnu.
Le pays disposait enfin d’un sujet à sa mesure.
Le prix de la survie
Le pouvoir peut annoncer que le rythme annuel de l’inflation ralentit. Cela ne signifie pas que les prix reviennent à leur ancien niveau. Cela signifie seulement que leur vitesse moyenne d’augmentation peut diminuer après que les ménages ont déjà subi plusieurs années de renchérissement.
Les données de l’Office national des statistiques montrent d’ailleurs une réalité moins paisible que les slogans. En mai 2026, l’indice brut des prix à la consommation de la ville d’Alger a augmenté de 0,3 % par rapport au mois précédent. Par rapport à mai 2025, la hausse atteignait 8,6 %, tandis que le rythme annuel calculé sur douze mois s’établissait à 1,8 %.
La distinction statistique est importante.
Mais elle ne paie ni le marché, ni le loyer, ni les vêtements, ni les fournitures scolaires, ni les pièces détachées, ni les soins.
Les économistes peuvent commenter les moyennes. Les familles, elles, paient les niveaux de prix.
Dans un foyer contraint de compter chaque dépense, le loisir devient rapidement un produit de luxe. Le cinéma, le voyage, les activités sportives, les sorties familiales, les espaces culturels et même le simple droit de respirer hors du domicile passent après l’alimentation, le transport et les factures.
Un pays qui n’offre à sa jeunesse ni horizon politique crédible, ni mobilité sociale réelle, ni loisirs accessibles ne doit pas s’étonner que TikTok, le café, le stade, la rumeur, la polémique morale et la harga deviennent ses principales institutions récréatives.
Quand la vie réelle se rétrécit, le scandale numérique occupe tout l’espace.
Le vieux mastic des officines
Faut-il voir derrière chaque polémique une note secrète rédigée dans un bureau sans plaque, transmise à des relais médiatiques et amplifiée par des comptes anonymes ?
Nous n’en avons pas la preuve.
Le journalisme sérieux ne doit pas inventer le document qui manque, même lorsque l’histoire du régime et les pratiques de ses appareils autorisent les soupçons les plus lourds.
Rien ne permet donc d’affirmer comme un fait établi que la polémique visant cette enfant a été fabriquée ou commandée par une officine déterminée.
Mais il n’est pas nécessaire qu’un colonel téléphone personnellement à chaque influenceur pour que la diversion fonctionne.
Un système politique peut produire de la diversion sans chef d’orchestre apparent. Il lui suffit de fermer les espaces dans lesquels pourraient être discutées les véritables questions, de rendre coûteuse la parole politique, d’affaiblir les organisations autonomes et de laisser prospérer les paniques morales, les guerres identitaires et les tribunaux numériques.
Amnesty International rapporte que les autorités algériennes ont continué, en 2025, à restreindre les libertés d’expression, de réunion pacifique et d’association, notamment par des arrestations arbitraires, des procès contestés et des interdictions de déplacement visant des voix dissidentes. Human Rights Watch décrit également un espace civique de plus en plus fermé et des poursuites contre des militants, journalistes et avocats en raison de leur expression pacifique.
Dans un tel environnement, la police des vêtements devient un substitut sans danger à la politique.
On ne peut pas débattre librement de la place de l’appareil sécuritaire dans le pouvoir ? On débattra de la longueur des robes.
On ne peut pas demander sérieusement des comptes sur les marchés publics, les infrastructures, la justice, les ressources du pays ou les responsabilités administratives ? On demandera des comptes à une enfant.
On ne peut pas choisir réellement ceux qui gouvernent ? On choisira qui mérite d’être insulté sur les réseaux sociaux.
On ne peut pas ouvrir l’horizon ? On surveillera les corps.
Et comme tout grand chantier de colmatage réclame un produit de qualité, voici le retour de Saïd Sadi, rentré en Algérie le 31 juillet après sept années passées en France. Le fondateur du RCD, retiré officiellement de la vie politique depuis 2018, a été accueilli par ses partisans avant de rejoindre sa Kabylie natale. Les années passées à l’étranger ont notamment été consacrées à la rédaction de mémoires publiés en cinq volumes entre 2020 et 2025.
Qu’il ait été rappelé par une officine, poussé par une ambition personnelle ou simplement ramené par ses propres calculs n’est pas établi. Mais le symbole est délicieux : au moment où le pays manque désespérément de renouvellement politique, on ressort un ancien opposant de l’armoire, on le dépoussière, on lui remet quelques symboles historiques autour du cou et on présente le recyclage comme un événement.
Une coïncidence, naturellement. Il ne faudrait surtout pas voir un décorateur derrière chaque rideau.
Mais lorsqu’un système qui a consciencieusement vidé la scène politique se met à célébrer le retour de ceux qui l’occupaient déjà il y a trente ans, ce n’est plus du simple mastic.
C’est de l’enduit premium.
Un produit de très bonne qualité, garanti pour recouvrir les fissures, raviver les vieilles façades et donner l’impression d’un chantier politique — sans jamais consolider le mur.
Voilà le vieux mastic des offices de l’ombre : non pas nécessairement fabriquer chaque scandale et chaque retour de toutes pièces, mais boucher méthodiquement toutes les issues sérieuses jusqu’à ce que la société se rue sur la première fissure insignifiante ou sur le premier revenant disponible.
Le pouvoir réel n’a même plus besoin d’imposer directement son ordre du jour.
Il lui suffit d’avoir construit un espace public où l’algorithme, la peur, le conformisme, la frustration sociale et la fermeture politique accomplissent spontanément le travail de diversion.
Pendant que la population s’écharpe sur une enfant, personne ne demande pourquoi des jeunes préfèrent mourir en mer.
Pendant qu’on commente une robe, personne ne répond des autobus qui tombent dans les ravins.
Pendant qu’on ressort les anciennes gloires de l’opposition pour meubler le décor, près de quatre électeurs sur cinq tournent le dos aux urnes.
La République des diversions
La véritable indécence n’est pas dans les vêtements d’une enfant.
Elle est dans les 3 838 morts sur les routes en une année.
Elle est dans les 27 passagers d’un autobus morts à Boumerdès.
Elle est dans une barque partie avec dix-neuf personnes et retrouvée avec seulement deux survivants.
Elle est dans les plus de 507 morts ou disparus recensés en cinq mois sur la route maritime algérienne.
Elle est dans les 78,76 % d’électeurs qui ne se sont pas rendus aux urnes.
Elle est dans les familles qui comptent leurs dinars avant de compter leurs projets.
Elle est dans une jeunesse à laquelle on demande de patienter jusqu’à ce qu’elle ne voie plus, devant elle, que la mer.
Elle est dans un pays où l’on surveille les corps avec davantage de zèle que les autobus, où l’on contrôle les paroles plus rigoureusement que les administrations et où l’on juge une fillette plus rapidement que l’on ne juge des décennies de confiscation politique.
Une nation ne devient pas une basse-cour parce que son peuple manquerait d’intelligence.
Elle le devient lorsque toutes les grandes questions lui sont retirées.
Lorsque le débat politique est stérilisé.
Lorsque les citoyens ne peuvent plus agir sur les affaires essentielles et qu’on ne leur laisse, pour exercer leur colère, que des faits divers, des rumeurs, des vêtements, des revenants et des boucs émissaires.
Alors chacun caquette plus fort que son voisin.
Les uns au nom de la religion.
Les autres au nom de la modernité.
D’autres encore au nom de l’enfance, de la morale, de l’identité ou de l’opposition recyclée.
Et, derrière ce vacarme, le système respire.
Les routes continuent de tuer.
Les barques continuent de partir.
Les prix continuent de peser.
Les urnes restent vides.
Les anciens personnages reprennent leur place dans le décor.
Les responsabilités restent introuvables.
Et l’horizon, soigneusement recouvert du vieux mastic des officines, demeure obstinément bouché.
Khaled Boulaziz






