Alors que l’Arabie saoudite tente de protéger simultanément ses voies d’exportation menacées dans le détroit d’Ormuz et en mer Rouge, l’Algérie paie un choix inverse : celui d’avoir volontairement abandonné, en 2021, le gazoduc Maghreb-Europe traversant le Maroc. Officiellement ordonnée par Abdelmadjid Tebboune, cette décision stratégique porte surtout la marque d’un pouvoir militaro-sécuritaire redevenu, depuis 2019, le véritable centre d’arbitrage. La présidence en a fourni seulement la signature et le communiqué.
Le spectacle qui se déroule au Moyen-Orient devrait être étudié avec attention à Alger.
Depuis que les voies maritimes empruntées par les hydrocarbures saoudiens sont simultanément menacées dans le détroit d’Ormuz et aux abords de Bab Al-Mandeb, Riyad s’efforce de préserver chaque itinéraire disponible. Le royaume redéploie ses forces, protège ses navires commerciaux et cherche à constituer un dispositif maritime multinational autour de la mer Rouge, du détroit de Bab Al-Mandeb et du golfe d’Aden.
Selon les informations publiées, les forces saoudiennes se prépareraient également à une possible opération contre les houthistes, notamment dans la province stratégique d’Al-Bayda, au centre du Yémen. Riyad n’a pas officiellement annoncé de vaste offensive terrestre, mais le commandement de la coalition a confirmé avoir commencé à mettre en œuvre des mesures militaires pour protéger les navires commerciaux transitant par Bab Al-Mandeb.
La leçon est élémentaire : lorsqu’un Etat dépend de ses exportations énergétiques, il ne renonce pas à une route parce qu’une autre fonctionne encore. Il accumule les options, protège les voies parallèles et prépare les scénarios de rupture.
L’Algérie a fait exactement le contraire.
Une route supprimée pour punir le Maroc
Le 31 octobre 2021, la présidence algérienne a annoncé que le contrat permettant au gaz algérien de rejoindre l’Espagne et le Portugal par le gazoduc Maghreb-Europe ne serait pas renouvelé.
Le communiqué officiel attribuait cette décision aux « pratiques à caractère hostile » du Maroc. Il précisait qu’Abdelmadjid Tebboune avait reçu un rapport sur le contrat, consulté le premier ministre ainsi que les ministres des affaires étrangères et de l’énergie, puis donné instruction à Sonatrach de cesser toute relation commerciale avec l’Office national marocain de l’électricité et de l’eau potable.
Sur le papier, le président avait donc décidé.
Dans la réalité du système algérien, cette présentation confond probablement la signature avec l’origine de l’arbitrage.
La fermeture du gazoduc ne constituait pas une simple décision commerciale de Sonatrach. Elle touchait simultanément aux relations avec le Maroc, au Sahara occidental, à la sécurité énergétique, aux recettes extérieures, aux rapports avec l’Espagne et à l’équilibre stratégique du Maghreb. Tous ces dossiers appartiennent au domaine réservé du noyau militaro-sécuritaire.
Aucun procès-verbal public ne permet de reconstituer la réunion au cours de laquelle le sort du gazoduc a été tranché. Il serait donc impossible d’affirmer, document administratif à l’appui, quel général a formulé la proposition ou quel service en a préparé la note.
Mais il serait tout aussi trompeur de présenter Abdelmadjid Tebboune comme un chef d’Etat autonome ayant personnellement conçu cette rupture.
La présidence a lu le communiqué, donné l’ordre formel à Sonatrach et assumé la mise en scène institutionnelle. Le pouvoir militaro-sécuritaire, lui, contrôlait le cadre stratégique dans lequel aucune autre décision n’était politiquement concevable.
La présidence fut moins l’architecte que le greffe.
Depuis 2019, le retour du centre militaire
La chute d’Abdelaziz Bouteflika, en avril 2019, n’a pas produit un rééquilibrage en faveur des institutions civiles. Elle a replacé l’armée au premier plan.
C’est le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah qui avait publiquement pressé le Conseil constitutionnel d’appliquer la procédure permettant de déclarer la vacance de la présidence. Après le départ de Bouteflika, le commandement militaire avait imposé le maintien du cadre constitutionnel, le calendrier électoral et le refus d’une véritable transition négociée avec le Hirak. Plusieurs analyses de cette période décrivaient alors l’armée comme le décideur ultime de la transition, la présidence intérimaire se chargeant d’en formaliser les choix.
L’élection de décembre 2019 a rendu à l’Etat une façade présidentielle, mais elle n’a pas replacé le pouvoir militaire sous une autorité civile effective.
Abdelmadjid Tebboune est arrivé à la présidence sans la légitimité historique de ses prédécesseurs, sans réseau autonome dans l’armée et à l’issue d’un scrutin rejeté par une grande partie du mouvement populaire. Des analyses ont décrit son accession comme le résultat d’une transition dirigée par les hauts gradés, dans laquelle la présidence ne disposait pas des moyens nécessaires pour imposer son contrôle au commandement militaire.
Depuis, Tebboune a indéniablement renforcé les prérogatives juridiques et administratives de la présidence. Il a consolidé son emprise sur l’appareil civil, le système électoral, la justice, les médias et le champ politique. Mais une présidence autoritaire à l’égard de la société n’est pas nécessairement une présidence souveraine à l’égard de l’armée.
C’est tout le paradoxe algérien : le chef de l’Etat peut disposer de pouvoirs considérables contre les partis, les associations ou les journalistes, tout en demeurant tributaire du soutien de l’institution militaire pour les choix stratégiques et pour sa propre permanence au sommet. Plusieurs analyses institutionnelles continuent de décrire l’armée comme l’arbitre déterminant des conflits de pouvoir et comme l’acteur politique le plus puissant du pays.
La présidence s’est donc renforcée comme instrument de gouvernement, mais elle a perdu le monopole de l’arbitrage que Bouteflika avait péniblement construit au cours de ses vingt années de pouvoir.
Depuis 2019, le palais d’El-Mouradia gouverne beaucoup. Il ne décide surement pas de tout.
Quand Riyad additionne les routes, Alger en retranche une
La crise saoudienne actuelle rend le choix algérien de 2021 plus difficile encore à défendre.
L’Arabie saoudite dépend historiquement du détroit d’Ormuz pour l’essentiel de ses exportations pétrolières. Afin de réduire ce risque, elle a développé l’oléoduc Est-Ouest, reliant les régions productrices du golfe au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Lorsque la route orientale est menacée, le royaume peut déplacer une partie de ses volumes vers l’ouest.
Or les attaques houthistes et la menace pesant sur Bab Al-Mandeb fragilisent désormais cette solution de remplacement. Riyad se retrouve confronté au scénario redouté par tous les exportateurs : deux voies stratégiques simultanément exposées.
Sa réaction n’est pas d’en condamner une troisième par orgueil diplomatique. Elle consiste à rechercher des alliances, à protéger les infrastructures, à répartir les risques et à maintenir chaque itinéraire opérationnel.
L’Algérie disposait, jusqu’en octobre 2021, de deux voies distinctes vers la péninsule Ibérique : Medgaz, directement relié à l’Espagne sous la Méditerranée, et le gazoduc Maghreb-Europe, passant par le Maroc.
Elle a supprimé la seconde pour sanctionner Rabat.
L’objectif immédiat était de priver le Maroc des droits de transit et du gaz qu’il recevait en compensation. Mais une décision prise pour infliger un coût au voisin a également réduit la marge de sécurité de l’Algérie.
Le Maroc a perdu une source d’approvisionnement, puis s’est adapté. Le gazoduc a été remis en service en flux inverse : du gaz acheté sur les marchés internationaux, débarqué en Espagne et regazéifié, est désormais acheminé vers le Maroc. L’infrastructure continue donc de fonctionner. Seule l’Algérie s’est interdit de l’utiliser dans son sens historique.
Le tube existe.
La capacité existe.
La connexion avec l’Espagne existe.
Mais la décision politique algérienne a transformé cette voie de secours en territoire interdit.
Medgaz, un point de concentration stratégique
Medgaz peut transporter environ 10,16 milliards de mètres cubes par an entre Béni Saf et Almería. Long de 210 kilomètres, le gazoduc descend jusqu’à 2 160 mètres sous le niveau de la mer. Sa capacité a été augmentée grâce à la mise en service d’un quatrième turbocompresseur en 2022.
Rien ne permet de mettre en doute son fonctionnement actuel ni d’affirmer qu’il ferait l’objet d’une menace précise.
Le problème n’est pas sa fiabilité quotidienne. Il est la concentration du risque.
Un accident majeur, une panne prolongée ou un sabotage de Medgaz ne couperait pas entièrement l’Algérie de ses clients européens. Le pays dispose du gazoduc Transmed vers l’Italie, en passant par la Tunisie, ainsi que des complexes de liquéfaction d’Arzew et de Skikda, qui permettent d’exporter du gaz naturel liquéfié par méthaniers.
Mais ces infrastructures ne constituent pas des substituts immédiats et parfaits au marché espagnol.
Transmed débouche en Italie. Le GNL exige des capacités de liquéfaction disponibles, des méthaniers, des créneaux portuaires et une logistique commerciale différente. Une capacité nominale inscrite dans un tableau ne garantit pas que tous les volumes interrompus puissent être redirigés du jour au lendemain.
Medgaz est ainsi devenu l’unique gazoduc livrant directement le gaz algérien à l’Espagne.
Une interruption placerait Sonatrach dans une situation difficile : volumes à réorienter, contrats à renégocier, coûts supplémentaires et possible perte temporaire de recettes. Elle pourrait aussi affecter l’image de fiabilité que l’Algérie entend préserver auprès de ses partenaires européens.
Le précédent de Nord Stream a démontré qu’un gazoduc sous-marin ne pouvait plus être considéré comme invulnérable. Après les sabotages de septembre 2022, l’OTAN a créé une structure spéciale consacrée à la protection des infrastructures sous-marines et renforcé les dispositifs de surveillance autour des pipelines et des câbles stratégiques.
La question n’est donc pas de prédire un sabotage de Medgaz. Elle est de savoir pourquoi l’Algérie a volontairement renoncé à une solution alternative dans un monde où les Etats consacrent désormais des moyens militaires considérables à la résilience de leurs infrastructures sous-marines.
L’Espagne disposerait de davantage d’options
Le discours algérien présente volontiers le gaz comme une arme de souveraineté et l’Europe comme un client captif.
La réalité est plus nuancée.
En 2025, l’Espagne a reçu 67 % de son gaz sous forme liquéfiée et s’est approvisionnée auprès de seize pays. L’Algérie demeurait son premier fournisseur, avec environ 35 % des volumes, mais le système espagnol dispose d’un vaste réseau de terminaux méthaniers et d’un portefeuille diversifié.
Une interruption de Medgaz serait coûteuse pour Madrid. Elle pourrait obliger les opérateurs à acheter davantage de GNL, probablement à des prix supérieurs.
Mais l’Espagne aurait des fournisseurs alternatifs.
L’Algérie, elle, devrait retrouver rapidement un débouché pour des volumes destinés au marché ibérique. Le client subirait une tension d’approvisionnement ; le vendeur risquerait une perte de marché et de revenus.
C’est pourquoi la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe n’a jamais été seulement une punition infligée au Maroc. Elle a aussi diminué le pouvoir de négociation futur de l’Algérie.
En matière d’énergie, la dépendance n’est pas à sens unique.
La décision sans le débat
L’acte présidentiel du 31 octobre 2021 tient en quelques paragraphes.
Il indique que le président a reçu un rapport, consulté trois membres du gouvernement, puis ordonné à Sonatrach de mettre fin à la relation contractuelle. Il ne fournit aucune étude publique sur les risques créés par la suppression du GME, aucun scénario concernant une indisponibilité de Medgaz, aucune estimation du coût de remplacement par le GNL et aucune analyse de la perte d’une voie parallèle.
Les experts proches du pouvoir avaient alors affirmé que Medgaz et les méthaniers pourraient assurer la totalité des livraisons vers l’Espagne. Techniquement, Sonatrach a effectivement maintenu ses engagements. Mais cette réponse portait sur la capacité à livrer dans des conditions normales, non sur la résilience du système en cas de rupture exceptionnelle.
Or une décision stratégique ne se juge pas uniquement lorsque tout fonctionne.
Elle doit être évaluée à partir du jour où quelque chose cesse de fonctionner.
Quel scénario avait été préparé en cas d’avarie prolongée de Medgaz ? Quelle quantité de gaz pouvait être immédiatement liquéfiée et chargée ? Quels méthaniers étaient disponibles ? Quel serait le délai de réparation à plus de 2 000 mètres de profondeur ? Combien coûterait une réactivation d’urgence du GME ? Quelles concessions politiques faudrait-il alors consentir au Maroc ?
Ces questions auraient dû être discutées par le Parlement, des experts indépendants, les responsables de Sonatrach et les institutions chargées de la sécurité nationale.
Elles n’ont jamais été placées au centre d’un débat public.
C’est là que le caractère militaro-sécuritaire de la décision apparaît le plus clairement : non dans l’existence hypothétique d’un ordre écrit signé par un général, mais dans la culture du secret qui entoure l’arbitrage.
Le citoyen n’est pas appelé à juger les options. Il reçoit la décision une fois celle-ci prise.
Le Parlement ne pèse pas les coûts. Il accompagne.
Le gouvernement ne débat pas. Il exécute.
La présidence ne justifie pas. Elle annonce.
La doctrine de l’ennemi avant l’intérêt national
La fermeture du GME s’inscrit dans une doctrine où toute relation avec le Maroc est d’abord envisagée sous l’angle de la menace.
Dans cette logique, conserver le gazoduc aurait été interprété comme une concession à Rabat. Le coût infligé au voisin devenait plus important que la valeur stratégique de l’infrastructure pour l’Algérie.
Cette conception est caractéristique d’un pouvoir dont les principaux décideurs raisonnent à partir de catégories sécuritaires : ennemi, encerclement, souveraineté, riposte, hostilité, trahison.
Une infrastructure économique cesse alors d’être évaluée comme un actif national. Elle devient un front.
Le gazoduc Maghreb-Europe aurait pourtant pu être maintenu sans modifier la position algérienne sur le Sahara occidental, sans rétablir les relations diplomatiques et sans abandonner aucune revendication.
Un Etat peut conserver une infrastructure traversant le territoire d’un adversaire précisément parce qu’il sait qu’elle représente une assurance, un moyen de pression réciproque et un canal de négociation pour les périodes de crise.
Mais le pouvoir algérien a préféré la fermeture spectaculaire à la conservation prudente.
Il a confondu souveraineté et réduction volontaire des choix.
Le piège construit par le pouvoir lui-même
Si Medgaz devait connaître une interruption majeure, l’Algérie ne serait donc pas plongée dans un isolement énergétique total.
Elle conserverait Transmed, ses capacités de GNL et la possibilité de réorienter certains volumes.
Mais elle se retrouverait dans une position qu’elle a elle-même rendue plus inconfortable : une voie directe vers l’Espagne neutralisée et une seconde route, physiquement disponible, mais politiquement condamnée par quatre années d’escalade avec le Maroc.
Réutiliser le GME exigerait alors une négociation avec Rabat.
Il faudrait accepter des droits de transit, rétablir des accords techniques et reconnaître implicitement que la fermeture de 2021 avait supprimé une assurance utile.
Le pouvoir qui avait présenté l’arrêt du gazoduc comme une démonstration de force devrait demander la réouverture de la route qu’il avait lui-même condamnée.
Voilà le véritable coût des décisions prises en huis clos : elles peuvent produire une satisfaction politique immédiate tout en fabriquant une dépendance stratégique durable.
Un gazoduc est aussi une liberté de décision
L’Arabie saoudite, confrontée à la menace simultanée d’Ormuz et de Bab Al-Mandeb, découvre à quel point les routes énergétiques sont vulnérables.
Elle cherche des escortes, des coalitions, des oléoducs de contournement et des ports alternatifs. Elle tente de conserver le maximum de solutions dans un environnement où chaque voie peut être attaquée.
L’Algérie avait deux routes directes vers l’Espagne.
Elle en a sacrifié une pour envoyer un message au Maroc.
La présidence Tebboune a officiellement porté cette décision. Mais depuis 2019, la présidence ne constitue plus le centre autonome et incontestable qu’elle avait cherché à devenir sous Bouteflika. Elle demeure une institution puissante dans le contrôle de la société civile, tout en agissant, sur les dossiers stratégiques, à l’intérieur d’un rapport de forces dominé par l’appareil militaire et sécuritaire.
La fermeture du GME fut annoncée depuis le palais.
Elle fut pensée dans un système où les choix engageant la nation sont soustraits à la nation.
Un gazoduc n’est pas seulement un tube d’acier transportant des milliards de mètres cubes. C’est une assurance, une solution de rechange et une liberté de décision.
En 2021, le pouvoir algérien n’a pas uniquement fermé une vanne.
Il a fermé une issue.
Khaled Boulaziz






