Louisa Hanoune, le visage hideux de l’inutilité publique en Algérie

15 juillet 2026
13 min de lecture|2 582 mots

Depuis plus de trente ans, Louisa Hanoune dirige le Parti des travailleurs, intervient dans chaque crise et commente presque toutes les convulsions du pays. Cette exceptionnelle longévité aurait pu produire une grande force populaire, une nouvelle génération de militants ou une gauche solidement implantée dans la société. Elle laisse surtout derrière elle un appareil figé, des polémiques répétitives et une opposition devenue parfaitement compatible avec le système qu’elle prétend combattre.

Louisa Hanoune : trente ans de présence, quel bilan ?

Louisa Hanoune est là depuis si longtemps qu’elle semble avoir fini par se confondre avec le décor politique algérien.

Les présidents passent. Les gouvernements tombent. Les partis apparaissent, se divisent puis disparaissent. Elle, reste à la tête du Parti des travailleurs, répétant depuis plus de trente ans les mêmes avertissements, les mêmes dénonciations et les mêmes promesses de rupture.

Cette longévité aurait pu être celle d’une femme d’État, d’une bâtisseuse ou d’une dirigeante ayant profondément transformé la société. Elle ressemble plutôt au bilan immobile d’une opposition qui n’a ni conquis le pouvoir, ni renouvelé la gauche, ni organisé durablement les travailleurs qu’elle prétend représenter.

Louisa Hanoune parle beaucoup. Elle occupe l’espace. Elle provoque parfois le débat. Mais que reste-t-il, concrètement, de trois décennies de présence politique presque ininterrompue ?

Peu de victoires. Peu d’institutions. Peu de relève. Et un parti devenu presque impossible à distinguer de la personne qui le dirige.

Un parti réduit à un visage

Le Parti des travailleurs porte un nom immense.

Il prétend parler au nom des ouvriers, des fonctionnaires, des salariés précaires, des femmes, des chômeurs et de tous ceux que l’économie algérienne abandonne sur le bord de la route. Il revendique un héritage socialiste, internationaliste et révolutionnaire. Il dénonce les privatisations, l’impérialisme, les oligarques, la corruption et les institutions financières internationales.

Sur le papier, tout y est.

Dans la réalité, le parti est devenu une silhouette autour de Louisa Hanoune.

Qui connaît aujourd’hui les principaux cadres du PT ? Qui peut citer ses nouvelles figures, ses jeunes responsables, ses chercheurs, ses syndicalistes ou ses élus locaux capables de prendre la relève ? Quelle personnalité politique importante a émergé de cette organisation au cours des deux dernières décennies ?

La réponse tient presque toujours en un seul nom.

Un parti qui ne parvient pas à dépasser son chef cesse progressivement d’être un parti. Il devient une propriété politique, une marque personnelle, un appareil organisé autour de la conservation d’une direction.

Louisa Hanoune dénonce depuis des années la confiscation du pouvoir par les mêmes cercles. Mais son propre parti demeure dirigé par la même personne depuis les débuts du pluralisme.

Cette contradiction ne relève plus du détail. Elle résume tout le problème.

On ne peut pas dénoncer l’absence de renouvellement dans l’État tout en empêchant le renouvellement dans son organisation. On ne peut pas reprocher au régime de fabriquer des dirigeants éternels tout en occupant soi-même, pendant plus de trente ans, le sommet du même parti.

Le changement ne peut pas être exigé partout sauf chez soi.

Une présence sans construction

Il serait injuste d’effacer entièrement le parcours initial de Louisa Hanoune.

Issue d’un milieu modeste, militante féministe, opposante au code de la famille et figure de la contestation avant l’instauration du multipartisme, elle a occupé une place particulière dans un champ politique dominé par les hommes. Sa candidature à l’élection présidentielle de 2004 avait constitué un symbole important. Une femme algérienne se présentait à la magistrature suprême dans une région où cette perspective paraissait encore inimaginable.

Elle a également défendu les entreprises publiques, les salaires, les retraites et certaines catégories populaires menacées par les politiques libérales.

Mais un capital historique n’autorise pas une rente politique éternelle.

Une responsable publique ne peut pas se contenter de rappeler ce qu’elle représentait il y a trente ans. Elle doit répondre de ce qu’elle a construit depuis.

Où sont les organisations populaires nées du travail du PT ?

Où sont ses coopératives, ses réseaux d’aide juridique, ses écoles de formation politique, ses centres de recherche, ses médias, ses associations de quartier et ses structures de solidarité ?

Où sont les grandes campagnes qui auraient durablement modifié la condition des travailleurs algériens ?

Où sont les nouvelles générations formées à prendre la relève ?

Après trois décennies, on ne peut plus mesurer un bilan à la quantité de conférences de presse tenues ni au nombre de déclarations publiées.

La politique n’est pas l’art de commenter le malheur. Elle consiste à organiser les forces capables de le combattre.

Or le PT semble avoir surtout produit des positions. Des condamnations. Des mises en garde. Des analyses de la situation nationale et internationale.

Le pouvoir augmente les prix : le PT dénonce.

Le gouvernement prépare une réforme : le PT met en garde.

Une crise diplomatique éclate : le PT accuse l’impérialisme.

Une élection est organisée : le PT participe, hésite ou boycotte.

Puis vient une nouvelle conférence de presse.

La société, elle, continue d’attendre.

L’opposition dont le pouvoir a besoin

Le système algérien n’a jamais eu besoin uniquement de partis qui l’applaudissent.

Il a aussi besoin d’opposants parfaitement identifiables, prévisibles et contenus.

Une opposition qui parle fort, mais ne menace aucun équilibre fondamental. Une opposition qui critique les politiques du gouvernement sans bâtir la force sociale susceptible de les renverser. Une opposition qui occupe un espace idéologique et empêche qu’il soit investi par une génération plus jeune, plus indépendante et moins contrôlable.

C’est dans ce rôle que le Parti des travailleurs est devenu utile au régime tout en devenant inutile à la société.

Le pouvoir peut montrer Louisa Hanoune comme preuve de son pluralisme. Une femme dirige un parti trotskiste, critique les orientations économiques, condamne l’impérialisme et s’exprime régulièrement dans les médias. Le décor paraît complet.

L’opposition existe.

Elle possède un siège.

Elle tient des congrès.

Elle participe parfois aux élections.

Elle les boycotte parfois.

Elle proteste toujours.

Mais elle ne modifie jamais la structure du pouvoir.

Il n’est pas nécessaire d’affirmer, sans preuve, que Louisa Hanoune aurait été directement « créée par la police politique ». Une telle accusation est grave et ne peut être transformée en fait sur la base de simples soupçons ou de rumeurs.

La question politique est ailleurs.

Qu’elle ait été créée, tolérée, utilisée ou simplement neutralisée avec le temps importe moins que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui. Son parti donne au système l’image d’une opposition sociale et radicale sans lui imposer le moindre danger réel.

Le régime n’a plus besoin de la combattre.

Il lui suffit de lui laisser un micro.

Trois décennies pour quel résultat ?

La longévité peut être une vertu lorsqu’elle s’accompagne d’une œuvre.

Elle devient une faute lorsqu’elle sert uniquement à empêcher la succession.

Nelson Mandela avait quitté le pouvoir. Ahmed Ben Bella avait fini par céder la place dans son propre parti. Des dirigeants historiques de mouvements ouvriers ont accepté de transmettre leurs organisations à de nouvelles générations.

Au PT, la direction paraît inséparable de Louisa Hanoune.

Cette personnalisation extrême révèle la faiblesse de l’organisation. Elle montre qu’après plus de trente ans, le parti n’a pas réussi à produire un système collectif suffisamment solide pour survivre politiquement à sa fondatrice.

Une véritable dirigeante prépare celle ou celui qui la remplacera.

Une dirigeante préoccupée par sa propre permanence transforme chaque relève possible en menace.

Le Parti des travailleurs aurait pu devenir une grande formation sociale algérienne. Il aurait pu investir les bassins industriels, les universités, les hôpitaux, les communes oubliées et les quartiers populaires. Il aurait pu organiser les salariés précaires, accompagner les luttes syndicales et former une nouvelle élite politique issue du monde du travail.

Il a préféré rester un parti de déclarations nationales, centré sur une direction omniprésente.

La révolution permanente est devenue un secrétariat général permanent.

Le rendez-vous manqué avec le Hirak

Le Hirak de 2019 aurait dû constituer un moment de vérité.

Des millions d’Algériens sont descendus dans les rues pour refuser le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Ils ne réclamaient pas seulement le départ d’un président malade. Ils contestaient une manière entière de gouverner, de décider et de parler au nom du peuple.

Le mouvement exprimait aussi un rejet des partis traditionnels.

Les Algériens ne croyaient plus aux appareils qui négociaient à leur place. Ils ne voulaient plus d’intermédiaires éternels, de dirigeants autoproclamés ni de vieilles figures venant expliquer à une jeunesse révoltée ce qu’elle devait penser.

Dans ce moment historique, le PT n’a pas réussi à devenir le véhicule politique de la colère populaire.

Il n’a ni structuré le mouvement, ni formulé une stratégie convaincante de transition, ni donné naissance à une nouvelle génération capable d’incarner la rupture.

Louisa Hanoune elle-même fut arrêtée en mai 2019 après avoir participé à une réunion avec Saïd Bouteflika et d’anciens hauts responsables du renseignement. Elle fut condamnée en première instance, avant d’être libérée puis acquittée. Cet acquittement doit être rappelé clairement : les accusations pénales portées contre elle n’ont pas été retenues définitivement.

Mais politiquement, l’épisode reste lourd.

Au moment où la rue inventait une nouvelle souveraineté populaire, une partie de l’ancienne classe politique continuait à raisonner en termes de rencontres entre appareils, de solutions discutées au sommet et de transitions négociées entre personnalités issues du même monde.

Le Hirak parlait de peuple.

Les vieux partis parlaient encore de palais.

Participer, boycotter, revenir

La stratégie électorale du Parti des travailleurs est devenue difficile à suivre.

Le parti participe à certaines élections, en boycotte d’autres, dénonce les conditions politiques, annonce son retour, puis retire parfois ses candidatures. Chacune de ces décisions peut être défendue séparément. Ensemble, elles donnent l’image d’une organisation sans direction claire.

Le boycott peut constituer un acte politique puissant lorsqu’il permet de bâtir une alternative dans la société.

La participation peut être utile lorsqu’elle permet d’obtenir des victoires, d’imposer des débats ou de représenter réellement une base populaire.

Mais boycotter sans construire, puis participer sans peser, ne constitue pas une stratégie.

C’est une oscillation.

On quitte l’institution en affirmant qu’elle ne représente rien. Puis on y retourne en promettant de la reconquérir. Entre les deux, aucun rapport de force durable n’est créé.

À la fin, il ne reste que la présence médiatique de la dirigeante.

Louisa Hanoune continue de commenter l’économie, la diplomatie, les salaires, les élections, les complots et les menaces pesant sur le pays.

Mais la question demeure : qui écoute encore en dehors du cercle des habitués de la politique algérienne ?

Le masque de la radicalité

Le vocabulaire du PT demeure radical.

Il est question d’impérialisme, de souveraineté nationale, de capital financier, de classe ouvrière, de complot international et de défense de l’État social.

Pourtant, la radicalité d’un vocabulaire ne garantit pas la radicalité d’une pratique.

On peut employer des mots révolutionnaires tout en occupant une place parfaitement conservatrice dans le système. On peut dénoncer le capitalisme mondial sans modifier le quotidien d’un seul travailleur. On peut invoquer la classe ouvrière sans disposer d’une véritable implantation dans les lieux de travail.

Le discours devient alors un costume.

Il donne à l’organisation une apparence de rupture, mais masque son incapacité à agir.

La répétition remplace la pensée.

La posture remplace le résultat.

La fidélité aux formules anciennes remplace l’analyse d’une société transformée.

L’Algérie de 2026 n’est plus celle de 1990. La jeunesse a changé. Le monde du travail s’est fragmenté. L’économie informelle a explosé. Le chômage, l’émigration, le numérique et la précarité ont transformé les rapports sociaux.

Le langage politique du PT, lui, semble parfois sortir d’une brochure imprimée avant Internet.

Une responsabilité collective

Louisa Hanoune n’est évidemment pas seule responsable de la ruine de la politique en Algérie.

Elle évolue dans un système qui affaiblit les partis, ferme l’espace public, limite les libertés, contrôle une grande partie des médias et décourage la participation citoyenne. Les élections sans crédibilité et l’abstention massive ne sont pas l’œuvre du Parti des travailleurs.

Mais cette réalité ne peut pas servir d’excuse éternelle.

Un parti qui prétend combattre le système doit démontrer qu’il ne reproduit pas son fonctionnement. Il doit accepter le débat interne, le renouvellement, la critique de son chef et la circulation des responsabilités.

Il ne peut pas se présenter comme une alternative démocratique tout en conservant presque indéfiniment la même direction.

Il ne peut pas parler de souveraineté populaire sans l’appliquer à ses propres militants.

Le drame du PT tient dans cette contradiction : il prétend incarner le changement tout en donnant le spectacle de l’immobilité.

Le visage de l’inutilité publique

Le visage hideux de l’inutilité publique n’est pas celui d’une femme qui a vieilli.

Ce serait une lecture misérable, sexiste et sans intérêt.

Ce visage est celui d’une fonction politique devenue stérile. Celui d’un appareil qui survit sans convaincre, parle sans organiser, participe sans peser et proteste sans transformer.

Il est celui d’une opposition professionnelle qui semble avoir fait de sa permanence son unique victoire.

Louisa Hanoune fut peut-être, à un moment de son parcours, une figure de rupture.

Elle est devenue l’un des meubles les plus anciens du décor institutionnel algérien.

Un pouvoir intelligent ne détruit pas toujours ses opposants. Il peut aussi les laisser vieillir dans le même bureau, répéter les mêmes discours et occuper la place que d’autres auraient pu transformer en véritable force politique.

Pendant plus de trente ans, Louisa Hanoune a promis de défendre les travailleurs et de combattre le système.

Les travailleurs sont plus précaires.

La société est plus désabusée.

La gauche est plus faible.

Le système, lui, est toujours là.

Elle aussi.

Khaled Boulaziz

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