L’accession, pour la première fois, d’une femme à la présidence de l’Assemblée populaire nationale offre au pouvoir algérien une image de modernité immédiatement exploitable. Mais derrière cette promotion spectaculaire demeure le fait politique essentiel du scrutin du 2 juillet : près de quatre électeurs sur cinq ne se sont pas déplacés. Plus qu’une démonstration d’ouverture, la séquence apparaît comme une opération de diversion symbolique : éblouir par l’exception pour éviter de regarder l’abstention.
Khalida Boufedeche : une première dans une APN vide
Il fallait une image assez forte pour recouvrir les chiffres. Cette image a été trouvée : une femme, pour la première fois depuis l’indépendance, installée à la tête de l’Assemblée populaire nationale.
L’élection de Khalida Boufedeche, médecin et militante du Front de libération nationale, constitue incontestablement un événement dans l’histoire institutionnelle algérienne. Dans un pays où les principales fonctions politiques sont demeurées presque exclusivement masculines, voir une femme occuper le perchoir de la chambre basse n’est pas insignifiant. Elle offre un symbole immédiatement lisible, susceptible d’être présenté comme la preuve d’une modernisation des institutions et d’une progression de la représentation féminine.
Mais la politique ne se réduit pas aux images qu’elle produit. Elle consiste aussi à regarder ce que ces images cherchent à reléguer hors du cadre.
Or le fait majeur des élections législatives du 2 juillet 2026 n’est pas l’identité de la personne choisie pour présider l’Assemblée. C’est l’absence massive des électeurs.
Selon les résultats définitifs de la Cour constitutionnelle, la participation n’a atteint que 21,24 % à l’intérieur du pays. Sur 23,87 millions d’inscrits, seuls 5,07 millions ont voté. Parmi eux, près de 960 000 ont déposé un bulletin nul, si bien que les suffrages valablement exprimés n’ont représenté qu’un peu plus de quatre millions de voix. Dans la communauté algérienne établie à l’étranger, la participation est tombée à 10,75 %.
Autrement dit, près de huit électeurs algériens sur dix ont choisi de ne pas participer à la désignation de leurs députés. Aucun récit sur la modernisation du Parlement ne peut effacer cette réalité.
Le véritable résultat du scrutin
Dans une démocratie, l’abstention n’est jamais un simple détail statistique. Lorsqu’elle atteint près de 79 %, elle devient le résultat politique principal.
Elle indique que la majorité de la population ne se reconnaît plus suffisamment dans l’offre électorale pour considérer le vote comme un moyen d’influencer le cours des choses. Elle traduit moins une indifférence générale à la politique qu’une défiance envers des institutions dont beaucoup d’Algériens ne perçoivent plus l’utilité.
L’Algérie n’est pas un pays dépolitisé. Le Hirak a démontré, à partir de 2019, la capacité de millions de citoyens à investir pacifiquement l’espace public pour réclamer un Etat de droit, une souveraineté populaire réelle et la fin d’un système gouverné dans l’opacité. Si cette même société se détourne aujourd’hui massivement des urnes, ce n’est pas nécessairement parce qu’elle ne s’intéresse plus à son avenir. C’est peut-être parce qu’elle doute que les élections puissent encore le transformer.
Des observateurs ont ainsi présenté la participation de juillet comme un signe de désenchantement profond, dans un scrutin dont l’issue politique apparaissait largement prévisible.
Le pouvoir ne pouvait pourtant pas construire sa communication autour d’un taux de participation aussi faible. Il lui fallait déplacer le centre de l’attention : ne plus parler de ceux qui avaient refusé de voter, mais de celle qui allait présider les élus.
La première femme au perchoir devient ainsi le récit lumineux chargé de repousser dans l’ombre la crise de légitimité.
Eblouir pour faire oublier
Le procédé est classique : lorsqu’un système ne peut convaincre par les chiffres, il tente de séduire par les symboles.
La nomination politique, puis l’élection parlementaire, d’une femme à la présidence de l’APN permettent de fabriquer une séquence positive. Les médias peuvent célébrer une « première historique », raconter un parcours individuel et souligner les progrès supposés de la condition féminine. La photographie de la nouvelle présidente occupant le fauteuil jusque-là réservé aux hommes fournit une image beaucoup plus avantageuse que celle de bureaux de vote désertés.
La portée symbolique de l’événement est réelle. Mais c’est précisément parce que le symbole est positif qu’il peut servir de paravent.
La nouvelle Assemblée ne compte que 25 femmes sur 407 députés, soit un peu plus de 6 % de ses membres. Présenter l’élection d’une femme à sa tête comme la preuve d’une avancée générale revient donc à célébrer l’exception en évitant de mesurer la règle.
Une femme préside une institution presque entièrement masculine. Le sommet change de visage, mais la base demeure inchangée.
Cette contradiction illustre une méthode de gouvernement fondée sur la promotion de figures emblématiques plutôt que sur la transformation des structures. Une personnalité est placée en position de visibilité ; son accession devient la preuve supposée que le système fonctionne ; toute critique du dispositif risque ensuite d’être présentée comme un refus de reconnaître les progrès accomplis.
Pourtant, interroger la mise en scène politique de cette élection ne revient pas à contester les compétences de Khalida Boufedeche, ni à minimiser l’importance de voir une femme accéder à une fonction aussi élevée. Cela consiste à refuser que sa présence soit utilisée pour soustraire le Parlement à l’examen démocratique.
Le problème n’est pas qu’une femme préside l’APN. Le problème est qu’un symbole féminin puisse être mobilisé pour faire oublier une Assemblée élue par une fraction réduite du corps électoral.
Le FLN, minoritaire mais toujours servi
Le choix de la nouvelle présidente révèle une autre caractéristique du système.
Le FLN est arrivé en tête avec 91 sièges sur 407, soit 22,4 % de l’Assemblée. Il demeure la première formation parlementaire, mais il est très loin de disposer seul de la majorité absolue. Le RND a obtenu 74 sièges, le Front El Moustakbal 56, le MSP 43 et le Mouvement El Binaa 40.
Dans un véritable régime parlementaire, une telle fragmentation aurait pu entraîner des négociations publiques, la constitution d’une coalition fondée sur un programme et une compétition réelle pour la présidence de l’Assemblée.
Mais en Algérie, les partis réputés proches du pouvoir savent généralement se rassembler lorsque les équilibres institutionnels essentiels doivent être préservés. Le FLN, bien que minoritaire, conserve ainsi une capacité d’accès aux fonctions centrales qui dépasse largement son poids électoral.
La procédure demeure formellement démocratique : plusieurs candidats peuvent se présenter, les députés déposent leur bulletin et un résultat est proclamé. Pourtant, lorsque les principaux appareils ont déjà convergé vers un nom, l’élection ressemble moins à une compétition qu’à la ratification d’un accord décidé en amont.
Le pluralisme existe alors dans les sigles et les bulletins, mais beaucoup moins dans la distribution réelle du pouvoir.
Une Assemblée légale, mais faiblement représentative
La nouvelle APN est juridiquement constituée. Sa légalité ne fait pas débat au seul motif que la participation est faible. Dans un système sans seuil minimal de participation, l’abstention n’empêche pas la validation du scrutin.
Mais la légalité ne suffit pas à produire la légitimité politique.
Une institution dont les membres ont été choisis par à peine plus d’un électeur inscrit sur cinq devrait s’interroger sur sa représentativité. Elle devrait faire de la reconquête de la confiance sa priorité absolue. Elle devrait ouvrir un débat sur les raisons pour lesquelles des millions de citoyens ne croient plus que leur vote puisse modifier les décisions publiques.
Au lieu de cela, le système paraît préférer la substitution du récit au diagnostic.
La faible participation est présentée comme un chiffre parmi d’autres. Le président par intérim de l’Autorité nationale indépendante des élections l’a qualifiée de taux « réel », tout en appelant les partis et la société civile à regagner la confiance des électeurs.
Mais cette formulation déplace déjà la responsabilité. Comme si la défiance était seulement un problème de communication des partis, et non le résultat d’un système où les lieux de la décision restent largement opaques, où le Parlement peine à exercer un contrôle effectif et où les citoyens voient les mêmes forces se recomposer au sommet, quelle que soit la distribution des sièges.
Le pouvoir derrière le décor
Pour de nombreux critiques du régime, le véritable parti dominant en Algérie n’est ni le FLN ni le RND. C’est l’appareil de pouvoir lui-même : un ensemble formé par la présidence, la haute administration, les réseaux politiques et économiques, ainsi que les institutions militaires et sécuritaires.
Parler de « police politique » ne signifie pas nécessairement qu’un service aurait personnellement choisi chaque député ou dicté chaque bulletin lors de l’élection de la présidente. Une telle affirmation demanderait des preuves précises.
L’expression désigne plutôt un système dans lequel la surveillance, la pression judiciaire, les restrictions administratives et le contrôle de l’espace public réduisent la capacité des oppositions à s’organiser librement.
Les rapports publiés en 2025 et 2026 par Amnesty International et Human Rights Watch font état de restrictions persistantes des libertés d’expression, de réunion et d’association, ainsi que de poursuites et d’arrestations visant des journalistes, des militants et des personnes considérées comme opposantes. Freedom House décrit pour sa part un système politique dominé par une élite fermée associant l’institution militaire et le FLN, avec des processus électoraux jugés peu transparents.
Dans un tel contexte, l’autoritarisme n’a pas toujours besoin de supprimer les élections. Il peut les maintenir, dès lors qu’elles ne menacent pas le centre véritable de la décision.
Il n’a pas besoin d’interdire tous les partis. Il lui suffit de déterminer les limites dans lesquelles ils peuvent agir.
Il n’a pas non plus besoin de cacher la faiblesse de la participation par la censure. Il peut la recouvrir par un événement symbolique plus séduisant.
Une victoire d’image
La nouvelle présidente de l’APN mérite d’être jugée sur ses actes. Elle pourrait utiliser sa fonction pour renforcer les prérogatives du Parlement, protéger les droits de l’opposition, imposer davantage de transparence et ouvrir un débat sur la représentation politique des femmes.
Mais le système, lui, a déjà obtenu ce qu’il cherchait dans l’immédiat : une victoire d’image.
Au lendemain d’un scrutin marqué par une abstention considérable, il peut présenter le visage d’une femme et parler de modernité. Il peut célébrer la nouveauté sans répondre à la défiance, proclamer l’ouverture sans modifier les mécanismes de décision et vanter la représentation féminine malgré une Assemblée composée à près de 94 % d’hommes.
L’autoritarisme doux excelle dans cet art du déplacement. Il ne nie pas toujours la crise ; il lui substitue une cérémonie. Il ne répond pas à l’absence des citoyens ; il attire les regards vers le sommet de l’institution. Il ne reconstruit pas la confiance ; il produit une photographie.
Eblouir pour faire oublier : une femme sous les projecteurs, près de quatre électeurs sur cinq maintenus hors du récit.
Khaled Boulaziz






