L’Algérie contemporaine, sous le régime actuel recycle avec une constance troublante les mécanismes les plus humiliants de l’ère coloniale. En rétablissant, sous des formes modernisées et souvent informelles, des dispositifs de contrôle des déplacements et de soumission des citoyens, le pouvoir en place évoque les heures les plus sombres de l’histoire contemporaine du pays. Ce n’est pas une simple métaphore polémique : c’est une lecture historique et politique qui s’impose à quiconque examine les pratiques actuelles à la lumière des archives de la conquête et de l’administration française en Algérie.
Au début de la colonisation, dès 1833, le général Théophile Voirol, commandant en chef de l’armée d’Afrique, instaure un permis de circulation destiné aux « indigènes ». Deux ans plus tard, en 1835, le premier gouverneur d’Algérie, le général Jean-Baptiste Drouet d’Erlon, renforce ce dispositif par le laisser-passer et une réglementation stricte des déplacements. Ces mesures n’étaient pas de simples formalités administratives. Elles constituaient un outil de police politique : interdiction de quitter son lieu d’habitation ou de circuler hors de sa commune sans autorisation préalable, même pour des motifs impérieux – soins médicaux, travail, obligations familiales, enterrements. Seuls les plus soumis ou les plus chanceux obtenaient un titre administratif. Voyager sans ce document constituait une infraction passible de sanctions immédiates. L’objectif était clair : prévenir toute contestation, étouffer les mouvements susceptibles de remettre en cause l’emprise coloniale, maintenir les populations dans une extrême soumission.
Ces dispositions préfiguraient le code de l’indigénat, formalisé progressivement et consacré par la loi de 1881. Ce régime assujettissait les colonisés à un ensemble de règles répressives : emprisonnement arbitraire, obligation d’obéir aux ordres de déplacement, interdiction de quitter le territoire prescrit, interdiction de tenir des propos jugés offensants envers les autorités. La surveillance de la circulation n’était pas un détail technique ; elle formait le cœur d’une législation d’exception destinée à nier toute autonomie individuelle et collective. L’indigène n’existait qu’à l’appréciation de l’administrateur ou du militaire. Sa liberté de mouvement, sa parole, parfois même sa nationalité de fait, dépendaient du bon vouloir du pouvoir.
Quelle différence substantielle avec le régime actuel ? À Berlin, lors d’une visite officielle récente, le président algérien a formulé des déclarations sur les conditions de circulation et de retour des Algériens séjournant à l’étranger. Derrière le langage diplomatique et les appels à la « régularisation » conditionnelle de certains ressortissants en situation précaire, se dessine une réalité plus sombre : un laisser-passer virtuel, inexistant dans les textes officiels mais bien réel aux postes de contrôle des frontières, entre les mains des services de sécurité et de la police. Tel citoyen circule librement ; tel autre, au retour au pays, fait un tour en prison ; tel autre encore se voit refuser le départ ou le retour, sans explication juridique claire, sans recours effectif. La dictature ne s’embarrasse pas toujours des textes de façade, fussent-ils approuvés par des référendums ou des élections dont la sincérité est contestée. Tebboune, simple porte-parole de la caste militaro-sécuritaire, n’a d’autre rôle que de donner une façade civile à des décisions prises ailleurs.
Nous devenons des Algériens à l’appréciation de l’adjudant de la police politique. Contester la politique du pouvoir, c’est risquer de perdre de facto les attributs de la nationalité : passeport refusé, interdiction de séjour, harcèlement administratif. Le pouvoir aspire à se confondre avec l’État et la Nation. Il se présente comme l’incarnation exclusive de l’existence et de la pérennité du pays. Toute critique est alors assimilée à une trahison, toute opposition à une conspiration. Cette logique n’est pas nouvelle. Elle habite la réflexion du colon comme celle du dictateur contemporain : le peuple n’est pas une source de légitimité démocratique, mais un réservoir potentiel de contestataires, de rebelles et de dangers.
L’essence de la dictature réside précisément dans le refus de reconnaître l’opinion publique comme un interlocuteur légitime. Pour le pouvoir des « janissaires » – cette expression reprise par certains analystes pour désigner la permanence de structures militaires et sécuritaires dans la gouvernance algérienne –, le citoyen ordinaire demeure suspect par nature. La dictature ne discute pas. Elle ne reconnaît aucune autre forme de gestion que la sienne. Toute contradiction est combattue avec sévérité. Elle dicte, elle oblige, elle soumet. Et, lorsque nécessaire, elle recourt à la force. La présidence, marionnette docile, n’en est que l’exécutant visible.
Dans ses moments les plus calculés, une dictature ne dépasse guère la manipulation. Elle refuse le vis-à-vis. Elle s’emploie à le faire disparaître ou, s’il existe, à le détruire. Toute tentative de dialogue avec elle revient, inévitablement, à légitimer son emprise. C’est pourquoi, au fil des années, la distinction entre le colon d’autrefois et le gouvernant d’aujourd’hui s’estompe. Les démarches se ressemblent : exclusion, misère administrative, précarisation des droits. Les méthodes aussi : prisons, répressions, surveillance, recours à l’appareil sécuritaire. La baïonnette a changé de forme ; elle est devenue numérique, judiciaire, frontalière. Mais la logique demeure. Derrière le président affiché, c’est bien la caste militaro-sécuritaire qui décide qui peut circuler, qui peut rentrer, qui doit rester silencieux.
Cette continuité n’est pas accidentelle. Le discours révolutionnaire des congressistes de la Soummam, dont une partie est morte au combat et une autre a été éliminée par les logiques du pouvoir post-indépendance, est aujourd’hui usurpé. On invoque la mémoire de la lutte anticoloniale pour justifier des pratiques qui en rappellent les instruments les plus répressifs. L’hypocrisie atteint ici un degré rare : se draper dans les habits de la souveraineté retrouvée tout en restaurant, sous d’autres noms, les mécanismes de contrôle colonial. Tebboune, désigné par ce système, ne fait qu’en perpétuer les réflexes.
Il ne s’agit pas d’idéaliser un passé indépendant qui n’a jamais été exempt de dérives autoritaires. Il s’agit de constater que, plus de soixante ans après l’indépendance, certains outils de domination interne n’ont pas disparu. Ils se sont adaptés. Le permis de circulation matériel est devenu un contrôle discret, souvent opaque, exercé aux frontières et dans les consulats. Les « propos offensants » d’autrefois ont trouvé leur équivalent dans les accusations d’atteinte à l’unité nationale ou de collaboration avec des intérêts étrangers. Les sanctions immédiates ont cédé la place à des procédures judiciaires instrumentalisées, à des listes noires informelles, à des interdictions de quitter le territoire ou d’y revenir.
Dans ce contexte, aucune passerelle véritable n’est possible avec une dictature qui refuse par principe la reconnaissance de l’autre. On ne sollicite pas un tel pouvoir. On ne négocie pas avec lui comme avec un partenaire démocratique. On le combat, jour après jour, heure après heure, minute après minute, par tous les moyens pacifiques et civiques disponibles : la parole, l’information, la mobilisation, la solidarité internationale, le refus de la résignation. Jusqu’à ce qu’il cède. Et jusqu’à ce que la marionnette, comme le système qui la manipule, perde toute prise sur le destin du pays.
Cette tribune n’est pas un appel à la haine. Elle est un appel à la lucidité historique. L’Algérie mérite mieux que le recyclage des méthodes coloniales sous des étiquettes nationales. Elle mérite une citoyenneté pleine, une liberté de circulation réelle, une reconnaissance effective de l’opinion publique. Tant que le pouvoir confondra l’État avec sa propre pérennité, tant qu’il traitera le peuple comme une menace potentielle plutôt que comme le fondement de sa légitimité, le spectre du code de l’indigénat continuera de planer. Et le combat pour en finir restera d’une actualité brûlante.
L’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais elle rime parfois de manière terrifiante. À nous de décider si cette rime doit devenir le refrain d’un avenir fermé, ou le dernier écho d’un passé que nous refusons enfin de laisser ressusciter.
Khaled Boulaziz
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