Grand Maghreb : la parole libre sous la chape de plomb

27 juin 2026
12 min de lecture|2 207 mots

Il arrive un moment où les mots ordinaires ne suffisent plus. Répression, autoritarisme, dérive, recul démocratique : ces termes ont été tellement usés par les communiqués diplomatiques qu’ils semblent parfois impuissants à dire la violence nue qui s’abat sur nos sociétés. Ce que vit aujourd’hui le Grand Maghreb n’est pas seulement une crise de la liberté d’expression. C’est une chape de plomb. Une entreprise méthodique d’asphyxie politique, morale et intellectuelle. Du Maroc à l’Algérie, de la Tunisie à tout cet espace maghrébin blessé, les pouvoirs ne se contentent plus de gouverner sans les peuples : ils veulent gouverner contre leur parole.

Le Maghreb avait pourtant tout pour devenir un espace de renaissance. Une mémoire anticoloniale commune, des langues qui se répondent, des familles coupées par des frontières absurdes, une jeunesse instruite, connectée, impatiente, capable de penser plus vite que les appareils qui prétendent l’encadrer. Mais c’est précisément cette puissance de pensée qui effraie les régimes. Ce qu’ils redoutent n’est pas seulement l’émeute. Ils savent la contenir. Ce qu’ils redoutent, c’est la parole qui nomme. Le journaliste qui vérifie. L’avocat qui plaide. La militante qui refuse l’amnésie. L’opposant âgé qui, même diminué par la prison, continue d’incarner une objection vivante à la raison d’État.

Au Maroc, Mohamed Ziane est devenu l’image terrible de cette vengeance des systèmes contre ceux qui ne plient pas. Ancien ministre des droits humains, avocat, figure critique, octogénaire emprisonné, il concentre à lui seul l’abaissement moral d’un pouvoir qui ne supporte plus que la contestation survive à l’âge, à la fatigue, aux campagnes de diffamation et aux procédures. Que l’on partage ou non ses positions importe peu. La question est ailleurs : que dit d’un État le fait de maintenir en prison un homme de cet âge, devenu l’un des plus vieux prisonniers politiques du monde arabe, sinon du monde ? Que dit une justice lorsqu’elle semble moins chercher la vérité que l’épuisement d’un adversaire ? Dans l’enfermement de Ziane, c’est tout le pacte politique marocain qui se fissure. Le royaume veut apparaître stable, moderne, fréquentable ; mais il ne peut dissimuler cette évidence : une société où les voix critiques vieillissent derrière les barreaux n’est pas une société apaisée. C’est une société surveillée.

L’Algérie, elle, connaît depuis longtemps cette science du bâillon. Le Hirak avait rendu au peuple algérien sa voix collective. Il avait réappris aux corps à marcher ensemble, aux places publiques à respirer, aux slogans à dire ce que les institutions refusaient d’entendre. Pendant des mois, l’Algérie réelle avait parlé. Pacifiquement. Massivement. Dignement. Et c’est cela que le régime n’a jamais pardonné. Il n’a pas seulement combattu une mobilisation. Il a voulu punir une prise de conscience. Depuis, la répression n’a pas toujours le visage spectaculaire des grandes rafles ; elle a souvent celui, plus froid, de la procédure, du contrôle judiciaire, de l’interdiction de quitter le territoire, de l’accusation absurde, du dossier interminable. On ne frappe plus seulement pour faire taire. On use. On isole. On appauvrit. On épuise.

Les journalistes algériens post-Hirak connaissent cette mécanique. Ihsane El Kadi a payé de sa liberté l’obstination d’informer dans un pays où le pouvoir confond la presse avec un service administratif. D’autres noms, moins médiatisés mais tout aussi révélateurs, subissent à leur tour les mêmes méthodes : Abdelwakil Blamm, Hassan Bouras, Christophe Gleizes, et tant d’autres voix poursuivies, détenues, intimidées, empêchées. Le régime algérien sait transformer un article en menace contre la sécurité nationale, une enquête en complot, une caméra en arme, une opinion en dossier judiciaire. Dans cette logique, le journaliste n’est plus un citoyen qui informe : il devient un suspect permanent.

La patrie devient alors le nom que le régime donne à sa propre peur. Dès qu’un journaliste pose une question, il serait un agent. Dès qu’un citoyen publie une critique, il serait un conspirateur. Dès qu’un militant rappelle la souveraineté populaire, il serait une menace contre la souveraineté nationale. C’est l’inversion parfaite : ceux qui confisquent l’État accusent le peuple de l’affaiblir. Ceux qui bâillonnent la nation se présentent comme ses défenseurs. Ceux qui ont peur de la vérité prétendent protéger l’ordre public.

La Tunisie, enfin, est le désastre le plus douloureux parce qu’elle fut longtemps présentée comme l’exception. Le pays de la révolution réussie, de la constitution, du débat, de la transition, de l’espoir fragile mais réel. Aujourd’hui, cette espérance est traînée devant les tribunaux. Kaïs Saïed n’a pas seulement concentré les pouvoirs. Il a transformé la justice en théâtre disciplinaire. Les opposants sont poursuivis comme comploteurs, les journalistes comme faussaires, les avocats comme complices, les militants comme ennemis de l’intérieur. Le langage judiciaire sert à habiller une reconquête autoritaire. La procédure devient un uniforme. Le verdict devient une matraque.

Le cas de Rached Ghannouchi, condamné à une peine qui excède toute mesure humaine, relève moins de la justice que de la mise en scène politique. On peut discuter l’homme, son parcours, ses responsabilités, les ambiguïtés d’Ennahdha, les impasses de la décennie post-révolutionnaire. Mais une démocratie ne règle pas ses comptes historiques par des peines faites pour abolir symboliquement l’existence d’un adversaire. Quand un vieil opposant est condamné comme si plusieurs vies carcérales devaient s’empiler sur son corps, le tribunal ne juge plus : il efface. Il ne protège plus la société : il enseigne la peur.

En Tunisie, la contre-révolution ne se contente plus d’emprisonner les opposants : elle condamne la mémoire elle-même. Sihem Bensedrine, 75 ans, ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité, vient d’être condamnée à vingt-cinq ans de prison — une peine qui, pour une femme de son âge, équivaut à une condamnation à disparaître derrière les murs. Ce verdict vise moins une personne qu’une histoire : celle des victimes de la dictature, des torturés, des humiliés, des exilés, des familles brisées, des archives que l’on voulait ouvrir et des crimes d’État que l’on voulait nommer.

Sihem Bensedrine incarne ce que les contre-révolutions détestent le plus : l’idée que la mémoire appartient aux peuples et non aux appareils. En s’attaquant à elle, le pouvoir tunisien ne s’en prend pas seulement à une militante des droits humains. Il s’en prend à la justice transitionnelle elle-même. Il s’en prend à cette promesse née après la chute de Ben Ali : que les crimes ne seraient plus enterrés sous les tapis du pouvoir, que les victimes ne seraient plus réduites au silence, que les archives ne seraient plus les propriétés privées des polices politiques. La condamnation de Bensedrine signifie ceci : le régime ne veut pas seulement contrôler le présent ; il veut reprendre possession du passé. Il veut décider ce qui a eu lieu, ce qui doit être oublié, qui a souffert et qui doit se taire.

Voilà le point commun des régimes maghrébins : ils veulent administrer la mémoire, surveiller la parole, discipliner l’avenir. Le Maroc emprisonne l’insolence vieillissante. L’Algérie criminalise l’esprit du Hirak. La Tunisie enterre sa révolution sous des actes d’accusation. Trois histoires différentes, une même obsession : empêcher les peuples de se raconter eux-mêmes. Car un peuple qui parle devient un peuple qui compare. Un peuple qui compare devient un peuple qui juge. Et un peuple qui juge cesse d’être gouvernable par la peur.

La grande imposture consiste à présenter cette répression comme le prix de la stabilité. Mais quelle stabilité ? Celle des prisons pleines ? Celle des journaux fermés ? Celle des juges intimidés ? Celle des familles qui attendent devant les parloirs ? Celle des jeunes qui choisissent l’exil, la mer ou le silence ? La stabilité dont parlent les régimes n’est souvent que l’autre nom de leur survie. Ils ne protègent pas les États ; ils protègent les appareils. Ils ne défendent pas les nations ; ils défendent les castes qui les occupent.

Le plus grave est peut-être le silence. Silence des élites installées, qui calculent. Silence des universités, qui se replient. Silence des partis domestiqués, qui négocient les miettes. Silence des médias officiels, qui récitent. Silence d’une partie des chancelleries occidentales, qui connaissent les noms, lisent les rapports, mais préfèrent parler gaz, migration, coopération sécuritaire, marchés publics et normalisation. On s’émeut poliment, puis l’on signe. On évoque des préoccupations, puis l’on vend. Le prisonnier politique devient une variable diplomatique ; le journaliste détenu, un désagrément bilatéral ; la militante emprisonnée, un dommage collatéral du réalisme.

Mais l’histoire du Maghreb n’appartient pas aux geôliers. Elle n’appartient ni aux palais, ni aux casernes, ni aux parquets, ni aux services. Elle appartient aux peuples qui ont résisté à la colonisation, aux mères qui ont porté les disparus dans leur mémoire, aux étudiants qui ont crié dans les rues, aux avocats qui ont plaidé sans garantie, aux journalistes qui ont publié malgré la menace, aux prisonniers qui ont refusé de signer leur propre effacement. Le Maghreb profond n’est pas celui des sommets officiels et des communiqués diplomatiques. Il est dans cette fraternité souterraine des humiliés qui savent que la liberté de l’un conditionne la dignité de tous.

Il faut donc le dire sans détour : la question démocratique maghrébine ne se règlera pas pays par pays, prison par prison, procès par procès. Elle est régionale parce que la peur circule, parce que les méthodes s’imitent, parce que les régimes apprennent les uns des autres. Quand Tunis emprisonne au nom du complot, Alger observe. Quand Alger invoque la sûreté de l’État contre un journaliste, Rabat comprend. Quand Rabat épuise un opposant dans les procédures, d’autres y voient une méthode. Face à cette internationale de la répression, il faut une internationale maghrébine de la parole libre.

La première exigence est simple : libérer les prisonniers politiques et les journalistes détenus pour leurs opinions. La deuxième est non négociable : mettre fin à l’instrumentalisation antiterroriste contre la dissidence civile. La troisième est vitale : rendre aux sociétés leurs espaces de parole, leurs journaux, leurs associations, leurs universités, leurs tribunaux indépendants. Un État qui a peur d’un article, d’un post, d’un rapport ou d’une conférence n’est pas fort. Il est nu.

Le Grand Maghreb ne renaîtra pas des murs. Il ne renaîtra pas des procès fabriqués, des accusations gonflées jusqu’à l’absurde, des médias domestiqués, des élections décoratives, des vieillards humiliés, des militants traqués, des journalistes brisés. Il renaîtra lorsque la parole cessera d’être un crime. Lorsque dire “non” ne conduira plus en prison. Lorsque critiquer un président, un roi, une armée, un parti ou un service redeviendra un droit élémentaire. Lorsque l’on cessera de confondre la patrie avec ceux qui la gouvernent.

La parole libre n’est pas un luxe occidental, ni un slogan d’ONG, ni une concession accordée par les puissants lorsque tout va bien. Elle est la condition même de la dignité humaine. Elle est ce qui reste à un peuple quand on lui a confisqué ses élections, ses richesses, ses institutions et parfois même son histoire. C’est pourquoi les régimes la redoutent tant. Ils savent qu’une parole peut survivre à une prison. Qu’un nom peut traverser un mur. Qu’un vieil homme détenu peut devenir plus puissant moralement que ses juges. Qu’une femme poursuivie pour avoir défendu la vérité peut incarner plus de légitimité qu’un appareil entier. Qu’un journaliste enfermé peut révéler davantage par son silence imposé que tous les éditoriaux officiels réunis.

La chape de plomb est lourde. Mais elle n’est pas éternelle. Les peuples du Maghreb ont connu trop de nuits pour croire que l’obscurité est une fatalité. Ce qui est emprisonné aujourd’hui n’est pas seulement des hommes et des femmes. C’est une promesse. Et aucune prison, aussi froide soit-elle, ne peut enfermer indéfiniment la promesse d’un peuple qui veut reprendre la parole.

Khaled Boulaziz

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