La facilité de 200 millions de dollars accordée par Afreximbank à Shoreline et à ses coemprunteurs ne constitue pas, juridiquement, un emprunt souverain algérien. Mais son adossement à un projet pétrolier national révèle une évolution préoccupante : faute de transparence, des financements extérieurs commencent à graviter autour des actifs stratégiques du pays sans débat public ni contrôle apparent.
Endettement de l’Algérie : une dette par la porte de service
Il fallait sans doute procéder avec discrétion.
Annoncer un grand emprunt extérieur aurait réveillé de mauvais souvenirs, suscité un débat sur la souveraineté économique et contraint le gouvernement à expliquer pourquoi un pays exportateur d’hydrocarbures devait de nouveau solliciter des capitaux internationaux.
La solution retenue est plus subtile.
L’Algérie n’emprunte officiellement rien. Sonatrach ne figure pas, à ce stade, parmi les débiteurs annoncés. Le Trésor public ne signe aucune reconnaissance de dette. C’est un groupe nigérian, Shoreline Power Company Limited, accompagné de coemprunteurs dont l’entreprise italienne Arkad, qui reçoit une facilité de 200 millions de dollars d’Afreximbank.
Mais l’argent n’est pas mobilisé dans le vide. Il l’est parce qu’Arkad doit exécuter une partie d’un contrat de 980 millions de dollars portant sur le développement de Hassi Bir Rekaiz, un gisement situé en Algérie et associé à Sonatrach.
La dette est donc étrangère dans sa forme, mais algérienne dans son fondement économique.
Le débiteur est ailleurs. Le pétrole est ici.
Une dette qui ne dit pas son nom
Il serait inexact de présenter cette opération comme un prêt directement accordé à l’État algérien. Les informations disponibles ne permettent pas davantage d’affirmer que Sonatrach ou une banque publique en garantit le remboursement.
Mais cette prudence juridique ne doit pas servir de tranquillisant politique.
Quelles garanties ont été fournies à Afreximbank ? Les paiements dus au consortium sont-ils affectés au remboursement de la facilité ? Quels flux liés au projet ont été engagés ? Qui supportera les surcoûts, les retards ou la défaillance d’un contractant ? Quelle juridiction tranchera les éventuels différends ?
Aucune réponse précise n’accompagne le récit officiel.
Or l’endettement contemporain ne passe plus toujours par un prêt souverain clairement inscrit dans la loi de finances. Il peut circuler à travers les coentreprises, les contractants, les garanties de paiement, les avances, les engagements hors bilan et les revenus futurs d’un actif public.
L’État peut alors continuer à proclamer qu’il ne s’endette pas, tandis que des acteurs privés empruntent autour de ses projets, grâce à ses contrats et à la valeur de ses ressources.
La souveraineté demeure intacte dans les discours. Elle devient beaucoup plus difficile à distinguer dans les montages financiers.
Shoreline, partenaire industriel ou simple véhicule ?
La communication d’Afreximbank présente Shoreline comme l’un des futurs champions africains de l’ingénierie énergétique.
La formule est séduisante. Elle ne dispense pas d’examiner l’opération.
Pourquoi ce groupe a-t-il été choisi pour intervenir, par l’intermédiaire d’Arkad, sur un projet pétrolier algérien de cette importance ? Quelle est son expérience exacte dans des chantiers comparables ? Quels sont ses bénéficiaires effectifs ? Quels intermédiaires ont facilité son accès au marché algérien ? Quelles commissions ou rémunérations sont prévues autour du contrat ?
Le qualifier de groupe « fantoche » sans documents serait une accusation, non une démonstration. Mais l’absence de transparence nourrit inévitablement la question : Shoreline constitue-t-il le véritable centre économique de l’opération ou seulement le véhicule visible d’un dispositif dont les intérêts réels restent cachés ?
Dans un système normalement contrôlé, le doute serait facile à lever. Il suffirait de publier la structure capitalistique des sociétés concernées, les garanties accordées, les contrats de sous-traitance et l’identité des intermédiaires rémunérés.
En Algérie, le citoyen reçoit un communiqué sur l’intégration africaine et doit considérer que l’essentiel lui a été expliqué.
L’ombre persistante du pouvoir réel
Les grands contrats énergétiques algériens sont conclus dans un univers où l’entreprise publique, l’administration, l’appareil sécuritaire et les réseaux d’intermédiation entretiennent depuis longtemps des relations difficiles à démêler.
Cela ne permet pas d’affirmer, sans preuve, que Shoreline serait « la porte de service des généraux ». Une telle relation doit être établie par des documents, des participations occultes, des transferts financiers ou des témoignages vérifiables.
Mais une autre critique, plus solide, peut être formulée : tout semble organisé pour empêcher les Algériens de savoir si de tels intérêts existent.
Le public connaît le montant du marché, mais non les clauses détaillées.
Il connaît le nom du titulaire officiel, mais non toujours ceux qui ont facilité sa sélection.
Il entend parler de milliers d’emplois, mais ignore la part qui reviendra réellement aux entreprises et aux travailleurs algériens.
Il sait qu’une banque étrangère apporte de l’argent, mais ne connaît ni le prix complet de cet argent ni les sûretés qui l’accompagnent.
Dans ce contexte, l’opacité ne protège pas seulement le secret commercial. Elle protège le pouvoir contre le contrôle public.
Et lorsqu’un État refuse la transparence, il ne peut reprocher aux citoyens de soupçonner que le pouvoir visible n’est pas nécessairement le seul bénéficiaire des contrats signés en leur nom.
Cent dix millions pour le chantier, quatre-vingt-dix millions pour le groupe
La répartition de la facilité mérite également attention.
Sur les 200 millions de dollars annoncés, 110 millions doivent être consacrés aux garanties, aux avances et aux besoins de trésorerie d’Arkad pour le projet de Hassi Bir Rekaiz.
Les 90 millions restants forment une ligne renouvelable destinée à accompagner Shoreline et ses filiales dans d’autres opérations, notamment au Nigeria.
Près de la moitié de l’enveloppe présentée à travers le projet algérien pourra donc servir les ambitions internationales du groupe emprunteur.
Le gisement est algérien.
Le marché est exécuté en Algérie.
La réputation industrielle ainsi acquise bénéficiera à Shoreline.
Le financement améliorera sa capacité à répondre à d’autres appels d’offres.
Quant à l’Algérie, elle aura fourni l’actif, le contrat et la référence commerciale.
On peut appeler cela de l’intégration panafricaine. On peut aussi y voir un transfert de valeur industrielle : le pays propriétaire de la ressource permet à des entreprises étrangères de renforcer leurs capacités financières et techniques, faute d’avoir fait émerger ses propres champions.
Où sont les banques et les entreprises algériennes ?
Le projet représente près d’un milliard de dollars et doit porter la production du champ à 50 000 ou 60 000 barils par jour.
Un actif aussi rentable, adossé à des exportations en devises, devrait théoriquement constituer un financement attractif pour les banques algériennes.
Pourquoi ne sont-elles pas en mesure de structurer l’opération ?
Pourquoi les entreprises nationales ne sont-elles pas davantage présentes dans la conduite du projet ?
Après des décennies d’exploitation pétrolière et des centaines de milliards de dollars de recettes d’exportation, l’Algérie continue de fournir le sous-sol pendant que d’autres apportent l’ingénierie, les garanties et le financement.
Le problème dépasse le seul cas Shoreline. Il révèle la fragilité d’un modèle qui a consommé la rente sans bâtir les institutions financières et industrielles capables de transformer durablement cette rente en autonomie.
L’Algérie exporte son pétrole.
Elle importe les équipements.
Elle rémunère l’expertise étrangère.
Elle dépend désormais de montages financiers extérieurs pour assurer la trésorerie de certains de ses contractants.
Puis elle présente cette dépendance comme une preuve d’attractivité.
L’héritage ambigu de Bouteflika
Le règne d’Abdelaziz Bouteflika ne saurait être transformé en âge d’or de la gestion publique. Il a laissé une économie insuffisamment diversifiée, des infrastructures parfois surpayées et un système de corruption dont les procès de l’après-2019 n’ont révélé qu’une partie.
Mais son pouvoir avait fait du remboursement de la dette extérieure une priorité politique.
Profitant de la hausse des revenus pétroliers, l’Algérie avait réduit cette dette à un niveau marginal et s’était affranchie de la tutelle directe des grands créanciers internationaux.
Bouteflika n’a pas laissé un pays sans aucune dette. Il a laissé un pays très faiblement endetté à l’extérieur.
La distinction est essentielle.
Cette marge de souveraineté financière constituait l’un des rares acquis incontestables de la période. La génération aujourd’hui au pouvoir semble prête à l’entamer, non par un basculement spectaculaire, mais par une succession de mécanismes présentés comme exceptionnels.
Deux cents millions ici.
Une garantie là.
Une ligne de crédit pour une entreprise publique.
Un financement structuré autour d’un port, d’une mine ou d’un gazoduc.
Chaque opération sera déclarée marginale. Leur accumulation finira par constituer une politique.
Une générosité extérieure sans reddition de comptes
Le contraste est plus saisissant encore lorsque l’on se souvient des effacements de créances consentis par l’Algérie à plusieurs États africains.
Ces décisions ont été justifiées par la solidarité continentale et les priorités diplomatiques du pays. Mais elles ont rarement donné lieu à une reddition de comptes détaillée : montants exacts, critères retenus, contreparties obtenues et effets politiques mesurables.
Lier systématiquement ces annulations au soutien de la République arabe sahraouie démocratique exigerait des preuves précises. Il n’en demeure pas moins que le Sahara occidental occupe une place centrale dans la diplomatie africaine d’Alger et que les citoyens sont fondés à demander si l’argent public ou les créances nationales ont servi à consolider des fidélités diplomatiques.
La contradiction est alors difficile à ignorer.
Le pouvoir abandonne des créances à l’étranger au nom de la solidarité et de l’influence politique. Dans le même temps, il accepte que des projets énergétiques nationaux servent de support à des financements extérieurs dont les conditions restent opaques.
Il efface les dettes des autres sans débat.
Il laisse les mécanismes de dette s’approcher de ses propres richesses sans explication.
Publier les contrats
Cette affaire n’appelle ni exagération ni théorie du complot. Elle appelle des documents.
Le gouvernement et Sonatrach devraient rendre publics les éléments essentiels du contrat EPC, les garanties associées au financement d’Afreximbank, les bénéficiaires effectifs des entreprises engagées et les obligations assumées par chaque partie.
Ils devraient préciser si des paiements futurs liés à Hassi Bir Rekaiz sont affectés au remboursement de la facilité, si une institution algérienne supporte un risque indirect et quelles clauses s’appliqueraient en cas de défaillance.
Ils devraient aussi expliquer pourquoi les banques et les entreprises algériennes ne peuvent pas prendre en charge une part plus importante d’un projet aussi stratégique.
Emprunter n’est pas en soi une faute. Un financement extérieur peut être utile lorsqu’il est productif, transparent et négocié dans l’intérêt du pays.
La faute serait de laisser s’installer une dépendance financière tout en continuant à proclamer que l’Algérie ne doit rien à personne.
La facilité accordée à Shoreline ne prouve pas que l’État algérien vient de s’endetter de 200 millions de dollars.
Elle révèle toutefois une méthode possible : faire porter l’emprunt par d’autres, l’adosser à un actif national et tenir l’engagement financier à l’écart du débat public.
La dette n’est pas encore entrée par la grande porte.
Mais la porte de service est désormais ouverte.
Khaled Boulaziz




