Les militaires font de piètres politiciens : leur horizon s’arrête trop souvent au bout de leur fusil. Ils savent conquérir un territoire, rarement gouverner une société.
Otto von Bismarck – Chancelier impérial d’Allemagne
La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe n’a pas seulement interrompu un flux gazier. Elle a mis à nu une faillite politique. Elle a révélé, dans toute sa brutalité, la manière dont la caste militaro-sécuritaire qui gouverne l’Algérie traite l’État : non comme une République, mais comme un domaine réservé ; non comme une institution redevable devant les citoyens, mais comme une caserne opaque où l’on décide, où l’on ordonne, où l’on engage des milliards, puis où l’on exige le silence.
Le 31 octobre 2021, l’Algérie a laissé expirer l’accord qui permettait au gaz algérien d’atteindre l’Espagne et le Portugal à travers le Maroc. Le gazoduc Maghreb-Europe, le GME, n’était pas un simple tube d’acier enterré dans le sol maghrébin. C’était une infrastructure stratégique construite au prix de milliards, une route d’exportation vers l’Europe, un instrument de puissance, un capital industriel, diplomatique et commercial. En le fermant pour des raisons politiques, sans débat national connu, sans vote parlementaire, sans publication d’étude d’impact, sans audition transparente de Sonatrach, le pouvoir algérien a commis plus qu’une erreur : il a confisqué une décision relevant de la souveraineté économique du peuple.
Car le gaz algérien n’appartient pas aux généraux, ni aux cabinets de l’ombre, ni aux appareils sécuritaires, ni aux factions du régime. Il appartient à la nation. Chaque mètre cube exporté est une part de richesse collective. Chaque gazoduc est un actif de souveraineté. Chaque contrat engage non seulement Sonatrach, mais l’avenir budgétaire de l’État, les finances publiques, les écoles, les hôpitaux, les infrastructures et les générations futures.

La propagande a présenté la fermeture comme un acte de fermeté contre le Maroc. Mais une puissance véritable ne sacrifie pas ses propres leviers pour exhiber sa colère. Elle calcule. Elle arbitre. Elle négocie. Elle mesure le coût d’une décision avant de la maquiller en geste patriotique. Dans le dossier du GME, la caste a fait l’inverse : elle a transformé un actif géoéconomique en projectile diplomatique, puis elle a demandé au peuple d’applaudir l’impact.
Les chiffres sont impitoyables. Selon les données de la CORES espagnole, l’Espagne avait importé près de 178 TWh de gaz algérien en 2021. Dès 2022, après la fermeture du GME, ce volume tombe à 106,5 TWh. En 2023, il remonte à 116,3 TWh. En 2024, il atteint 131,2 TWh. En 2025, l’Algérie demeure le premier fournisseur de l’Espagne, mais avec 128,5 TWh seulement, toujours loin du sommet de 2021.
Il faut être rigoureux : ces volumes non livrés à l’Espagne n’ont pas tous disparu des comptes de Sonatrach. Certains ont pu être réorientés vers Medgaz, vers le GNL ou vers d’autres marchés, notamment l’Italie. Mais le constat reste accablant : la route ibérique historique de l’Algérie a été amputée. Le marché espagnol, où Alger disposait d’une position dominante, a été forcé de diversifier davantage ses approvisionnements. La fermeture du GME n’a pas seulement puni Rabat ; elle a réduit la profondeur stratégique de l’Algérie en Europe.
Voici l’ordre de grandeur du manque à gagner brut sur le marché espagnol, en prenant 2021 comme année de référence et un prix moyen prudent de 35 €/MWh. Ce n’est pas une perte comptable nette certifiée ; c’est une estimation de revenus bruts non captés sur le marché espagnol par rapport au niveau d’avant-fermeture.
| Année | Gaz algérien importé par l’Espagne | Écart par rapport à 2021 | Manque à gagner brut estimé à 35 €/MWh |
|---|---|---|---|
| 2021 | 177,990 TWh | — | — |
| 2022 | 106,499 TWh | -71,491 TWh | 2,50 milliards € |
| 2023 | 116,252 TWh | -61,738 TWh | 2,16 milliards € |
| 2024 | 131,202 TWh | -46,788 TWh | 1,64 milliard € |
| 2025 | 128,502 TWh | -49,488 TWh | 1,73 milliard € |
| Total 2022-2025 | — | -229,505 TWh | 8,03 milliards € |
Huit milliards d’euros de revenus bruts potentiels : voilà déjà une facture politique. À 25 €/MWh, le manque à gagner brut approcherait 5,7 milliards d’euros. À 50 €/MWh, il dépasserait 11,4 milliards. Et si l’on appliquait les prix européens de crise de 2022, le coût d’opportunité théorique deviendrait encore plus lourd. La question n’est donc pas seulement : combien l’Algérie a-t-elle perdu ? La question est : qui a eu le droit d’engager un tel risque sans rendre de comptes ?
Mais cette facture n’est pas complète. Il faut y ajouter l’autre coût, plus silencieux, plus enfoui : celui des investissements consentis pour construire cette infrastructure. Le GME a été inauguré en 1996. À l’époque, Oil & Gas Journal évaluait le coût du gazoduc Maghreb à 2,3 milliards de dollars pour environ 1 400 kilomètres. La Banque européenne d’investissement, elle, parlait du système complet de 2 200 kilomètres reliant Hassi R’Mel, le Maroc, le détroit de Gibraltar, l’Espagne et le Portugal, pour un coût de presque 3 milliards d’écus. Ce n’était donc pas un équipement secondaire. C’était un ouvrage géant, transcontinental, pensé pour durer plusieurs décennies.
Le tronçon algérien, de Hassi R’Mel à la frontière marocaine, est exploité par Sonatrach. En retenant une approche prudente par prorata kilométrique, ce seul segment représente un ordre de grandeur de 0,8 à 0,9 milliard de dollars de capital historique. En dollars actuels, cela correspond approximativement à 1,6 à 1,8 milliard de dollars. Ce chiffre ne signifie pas que tout cet investissement a été “perdu” du jour au lendemain : une partie a été amortie depuis 1996, et certains segments peuvent être réaffectés. Mais il signifie que la fermeture a immobilisé, dévalorisé ou sous-utilisé une route stratégique payée par des décennies d’effort industriel et financier.
| Poste économique | Base de calcul | Montant historique | Valeur actuelle indicative |
|---|---|---|---|
| Coût du pipeline principal GME | Estimation Oil & Gas Journal, 1996 | 2,3 milliards $ | environ 4,6 à 4,8 milliards $ |
| Coût du système complet Algérie-Maroc-Espagne-Portugal | Estimation BEI, 1997 | près de 3 milliards d’écus, soit environ 3,75 milliards $ au taux BEI | environ 7,5 milliards $ |
| Part indicative du tronçon algérien | 515 km sur environ 1 400 km | environ 0,85 milliard $ | environ 1,7 milliard $ |
| Valeur résiduelle théorique du tronçon algérien si durée économique de 40 ans | fermeture après 25 ans, reste 15 ans | environ 0,32 milliard $ | environ 0,65 milliard $ |
Ce deuxième tableau est essentiel. Il montre que le GME n’est pas seulement une affaire de flux annuels. C’est aussi une affaire de capital national. On ne ferme pas un gazoduc de cette ampleur comme on ferme un robinet dans une cuisine. Derrière le tuyau, il y a des ingénieurs, des emprunts, des contrats, des garanties, des décennies de planification, des investissements publics et privés, des engagements internationaux, une crédibilité commerciale. Fermer une telle infrastructure sans débat revient à traiter un actif stratégique comme une variable d’humeur politique.
La caste au pouvoir a voulu vendre au peuple une image de souveraineté. Mais quelle souveraineté consiste à neutraliser soi-même une route d’exportation ? Quelle souveraineté consiste à forcer son principal client ibérique à chercher ailleurs ? Quelle souveraineté consiste à transformer une infrastructure financée pour relier l’Algérie à l’Europe en monument de l’absurde stratégique ?
L’ironie est cruelle. Le GME, fermé par Alger pour sanctionner Rabat, a été partiellement réutilisé en flux inversé depuis l’Espagne vers le Maroc. Autrement dit, l’infrastructure que le régime croyait transformer en arme contre le voisin a fini par servir à arrimer davantage le Maroc au système gazier espagnol et européen. Rabat a perdu le gaz algérien direct, certes. Mais il a accéléré son raccordement indirect aux terminaux GNL espagnols. Alger, elle, a perdu une voie, une flexibilité, une partie de sa force de négociation.
La question centrale demeure : qui a décidé ? Qui a calculé ? Qui a signé l’étude d’impact ? Quel ministère a présenté les scénarios ? Quelle commission parlementaire a auditionné Sonatrach ? Quelle institution a évalué le coût du capital immobilisé ? Quelle autorité a chiffré le manque à gagner en pleine flambée européenne du gaz ? Où sont les notes ? Où sont les rapports ? Où sont les responsables ?
Dans une République normale, une telle décision aurait exigé un débat national. Le gouvernement aurait présenté les options. Le Parlement aurait convoqué les ministres. La Cour des comptes aurait demandé les projections financières. Les experts auraient évalué les scénarios alternatifs : renouvellement conditionnel, renégociation, arbitrage, suspension temporaire, maintien technique du corridor, séparation du conflit diplomatique et du transit énergétique. En Algérie, rien de tout cela n’a été visible. La décision est descendue d’en haut, enveloppée dans le langage de la dignité nationale, comme si le patriotisme dispensait de l’arithmétique.
Or, le patriotisme sans comptes est souvent le masque de l’irresponsabilité. On ne défend pas la nation en lui cachant la facture. On ne protège pas la souveraineté en confisquant la décision. On ne gouverne pas un pays gazier en traitant Sonatrach comme un bras armé de la colère politique.
Le plus grave n’est peut-être pas la perte estimée. Le plus grave est l’impunité. Car si huit milliards d’euros de revenus bruts potentiels peuvent disparaître du marché espagnol sans débat sérieux ; si un actif industriel de plusieurs milliards peut être neutralisé sans reddition de comptes ; si une route stratégique peut être sacrifiée sans que personne ne soit interrogé, alors il ne reste plus d’État. Il reste un appareil. Il reste une caste. Il reste une verticalité de commandement qui appelle “souveraineté” ce qui ressemble surtout à une privatisation du destin national.
Demander des comptes sur le GME n’est pas défendre le Maroc. Ce chantage doit cesser. Demander des comptes, c’est défendre l’Algérie. C’est défendre les revenus du peuple. C’est défendre la rationalité économique contre l’arbitraire sécuritaire. C’est défendre Sonatrach contre sa transformation en outil de posture. C’est défendre les générations futures contre la dilapidation des options stratégiques du pays.
La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe restera peut-être, dans les archives officielles, comme un acte de fermeté. Dans l’histoire économique réelle, elle risque d’apparaître comme une forfaiture : le jour où un pouvoir opaque a préféré sacrifier une infrastructure de plusieurs milliards plutôt que de gouverner selon la discipline d’un État responsable.
L’Algérie n’a pas besoin d’hommes forts. Elle a besoin d’institutions fortes. Elle n’a pas besoin d’une caste qui parle au nom du peuple tout en décidant sans lui. Elle a besoin d’un État qui sache que le gaz du pays n’est pas une propriété de régime, mais un patrimoine national. Et ce patrimoine ne doit plus jamais être brûlé dans les chaudières de l’arbitraire.
Khaled Boulaziz
Méthode du tableau : l’année 2021 a été prise comme de référence, puis le calcul de l’écart annuel avec 2022-2025 a été éffectué. La valorisation à 35 €/MWh est une hypothèse prudente de revenu brut moyen ; par rapport aux prix contractuels confidentiels de Sonatrach.
[1]: https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/natural-gas/110121-algerian-gas-supply-via-morocco-to-spain-to-end-on-contract-non-renewal




