« Sortir de l’émotion » : l’art français de faire oublier le sang

14 septembre 2026
4 min de lecture|734 mots

La mémoire algérienne se retrouve, une fois de plus, sur la table des intérêts économiques franco-français.

Il fallait oser. Il fallait, en 2026, pondre soixante-dix-huit pages sur la relation franco-algérienne sans jamais prononcer le mot qui fâche (*) : crime. Pas de génocide. Pas de nucléaire à Reggane. Pas de fours à chaux de Aïn Beïda. Pas des 45 000 morts de Sétif, Guelma et Kherrata réduits en trois lignes de bas de page, entre deux notes sur le prix du baril. L’Institut Montaigne, think tank patronné par le CAC 40 — Renault, TotalEnergies, LVMH, tous cités page 78 comme « adhérents », tous très intéressés par le marché algérien —, vient de publier son ordonnance : la France doit « sortir de l’émotion ». Traduisez : l’Algérie doit cesser de se souvenir.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Sous les habits de la neutralité technocratique — « note d’éclairage », « matter of fact », « angle volontairement sélectif » — se cache un texte qui n’a qu’un objet : dépouiller la mémoire algérienne de sa légitimité pour la ramener au rang de nuisance diplomatique. Les auteurs osent parler de « rente mémorielle » que le pouvoir algérien exploiterait à son profit. Une rente. Comme si 132 ans de dépossession des terres, de code de l’indigénat, de statut d’infériorité juridique organisée, de villages rasés au napalm dans les Aurès et de disparus jamais rendus aux familles, n’étaient qu’un fonds de commerce que Alger ferait fructifier pour humilier Paris. Ce vocabulaire n’est pas un hasard de plume : c’est la grammaire même du déni, celle qui transforme la victime en profiteuse et le bourreau en payeur de bonne foi excédé par la facture.

Le rapport pousse le cynisme jusqu’à dresser, noir sur blanc, un inventaire des leviers de pression que la France pourrait actionner en cas de « rupture » : restriction des visas, enquêtes fiscales ciblées sur les binationaux, remise en cause de la certification halal, campagnes médiatiques pour « déconsidérer les dirigeants algériens ». Et cette phrase, glaçante dans sa froideur administrative, glissée dans la recommandation finale : les pouvoirs publics doivent « identifier les foyers à risque » et « anticiper d’éventuels débordements de rue » au sein de la population d’origine algérienne en France.

Un think tank qui prétend « sortir de l’émotion » en présente une belle : la peur d’État, projetée sur des citoyens français au seul motif de leur ascendance. On croyait la note technique ; elle est en réalité un manuel de gestion de l’ordre colonial à distance, appliqué cette fois sur le sol métropolitain.

Quant au fond de l’affaire — l’argent —, l’Institut Montaigne ne le cache même plus. Sa « désensibilisation flexible » n’a qu’un objectif : débarrasser les hydrocarbures algériens, les 40 000 emplois de TotalEnergies, les 11 milliards d’euros d’échanges, de l’encombrant fardeau de l’Histoire. Normaliser, disent-ils, pour ne « pas exposer indûment les intérêts français ». Voilà l’aveu : la mémoire des colonisés dérange moins par ce qu’elle dit du passé que par ce qu’elle coûte au présent aux actionnaires. On voudrait faire payer les morts d’hier pour garantir les dividendes de demain, et l’on s’étonne ensuite que le peuple algérien refuse la transaction.

Qu’on se le dise, depuis Alger comme depuis toutes les diasporas de la Méditerranée : la mémoire ne se solde pas, elle ne s’« audite » pas au ministère des Affaires étrangères, elle ne se range pas au tiroir des contentieux commerciaux à côté de la dette hospitalière. Une France qui n’a toujours pas trouvé le courage de qualifier sa colonisation pour ce qu’elle fut — un système de spoliation, de terreur et d’extermination organisée, dont Sétif n’est qu’un jalon parmi cent autres — n’a aucune leçon de « désensibilisation » à donner à ceux qu’elle a saignés.

Ce rapport ne referme aucune plaie : il en administre une nouvelle, plus sournoise, celle d’un pays qui préfère négocier son passé plutôt que l’assumer, tant que le gaz continue de couler et que Renault continue de produire à Oran. Le peuple algérien n’a pas de mémoire à vendre. Il a une Histoire à faire reconnaître — et elle ne sera pas soldée au prix du baril.

Khaled Boulaziz

(*) https://www.institutmontaigne.org/publications/scenarios-france-algerie-sortir-de-lemotion

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