L’Algérie, orpheline d’un Salvador Allende

12 septembre 2026
6 min de lecture|1 056 mots

Camarades, la situation est critique : nous faisons face à un coup d’État soutenu par la majorité des forces armées.

Je ne prétends pas être un martyr ; je suis un combattant de la cause sociale, accomplissant la tâche que le peuple m’a confiée. Mais que ceux qui veulent renverser l’histoire et nier la volonté majoritaire du Chili m’écoutent : même si je ne suis pas un martyr, je ne reculerai pas d’un seul pas. Qu’ils le sachent, qu’ils l’entendent, qu’ils le gravent dans leur esprit : je quitterai le palais présidentiel seulement quand le mandat que m’a confié le peuple sera achevé. Je défendrai la révolution chilienne et le gouvernement, car c’est pour cela que le peuple m’a élu. Je n’ai pas d’autre choix. Seules les balles pourraient m’empêcher d’accomplir la mission que le peuple m’a confiée.

Salvador Allende — homme d’État chilien (1908 – 1973)

Allende face aux putschistes

Cette année encore, l’histoire déploie ses ailes majestueuses et solennelles. Nous nous inclinons, le cœur serré et l’âme debout, devant le souvenir éclatant de Salvador Allende, président martyr, héros de la dignité humaine et ultime défenseur de la souveraineté populaire chilienne. Cinquante-trois ans se sont écoulés depuis ce 11 septembre 1973, jour d’infamie où un coup d’État militaire, ourdi dans les ténèbres de la trahison intérieure et de l’impérialisme extérieur, a tenté d’écraser une expérience démocratique unique. Cet événement, gravé à jamais dans la mémoire des peuples, n’est pas seulement une tragédie chilienne : c’est un crime contre l’espoir, un attentat contre la volonté des déshérités, un rappel brûlant que la liberté se paie parfois du sang des justes.

Salvador Allende n’était pas un homme politique parmi d’autres. Élu en 1970 par le suffrage populaire, il incarnait la vía chilena al socialismo : une voie pacifique, légale, profondément humaine, qui visait à rendre au peuple ce que le peuple avait produit. Nationalisation du cuivre, réforme agraire, redistribution des richesses, accès aux soins et à l’éducation pour les plus pauvres : son projet n’était pas une utopie abstraite, mais la traduction concrète d’une justice longtemps niée. Face à lui se dressèrent les forces de l’ombre : l’oligarchie chilienne, l’armée félonne, et surtout l’impérialisme nord-américain, dont Henry Kissinger fut l’architecte cynique. Le capital étranger, les multinationales, la CIA et leurs relais locaux virent dans cette expérience une menace existentielle. Ils ne pouvaient tolérer qu’un peuple du Sud ose reprendre ce qui lui appartenait. La démocratie, cimentée par les urnes, fut donc assassinée par les chars.

Lorsque l’aube sanglante du 11 septembre 1973 se leva sur Santiago, Allende savait. Il aurait pu fuir. Il aurait pu négocier une capitulation honorable. Il choisit au contraire de rester. Debout dans La Moneda, entouré de ses fidèles du GAP, casqué, AK-47 à la main — cette même arme que Fidel Castro lui avait offerte —, il refusa la reddition. Les bombes tombaient, les Hawker Hunter rayaient le ciel, les murs s’écroulaient. Et pourtant, il prit le micro de Radio Magallanes pour prononcer l’un des discours les plus sublimes de l’histoire contemporaine. D’une voix calme, grave, presque fraternelle, il s’adressa à son peuple une dernière fois : il ne démissionnerait pas, il ne trahirait pas le mandat que les travailleurs lui avaient confié. Yo no voy a renunciar, dit-il. Ces mots, lancés au milieu des explosions, sont devenus un cri universel. Allende ne tomba pas en vaincu. Il s’éleva en martyr. Son sacrifice n’est pas une défaite : c’est une victoire morale éclatante sur la lâcheté et la barbarie.

La démission de Chadli Bendjedid

L’histoire, implacable, aime parfois placer côte à côte les figures de la grandeur et celles de l’abdication. C’est ici qu’apparaît, dans toute sa médiocrité, Chadli Bendjedid. En 1992, alors que l’Algérie basculait vers l’abîme, ce président sans souffle, sans vision et sans courage, choisit de démissionner. Là où Allende se dressa, casque vissé sur la tête, pour affronter les putschistes jusqu’au bout, Chadli s’éclipsa. Il abandonna son pays à une décennie de terreur, à une guerre civile qui fit deux cent cinquante mille morts. Son geste ne fut pas celui d’un homme d’État : ce fut celui d’un administrateur fatigué, plus soucieux de sauver sa personne que de sauver la République.

Chadli n’avait jamais possédé la flamme. Homme de compromis, de palais et de calculs, il manquait de cette fougue algérienne, de cette fierté farouche qui avait porté Ben Bella et Boumédiène. Face à la montée de l’intégrisme et aux pressions de l’armée, il préféra reculer. Allende, lui, avait compris que certains principes ne se négocient pas. L’un est mort debout, l’autre s’est retiré assis. L’un est devenu un phare pour les opprimés du monde entier ; l’autre un symbole de l’indécision qui coûte des fleuves de sang.

Une leçon d’histoire

Aujourd’hui, en 2026, alors que nous commémorons Allende, le contraste entre ces deux destinées n’a jamais été aussi éclairant. Le Chili a survécu à Pinochet. Il a recouvré la démocratie, et le nom d’Allende brille toujours comme une étoile polaire pour tous ceux qui refusent que les urnes soient balayées par les baïonnettes. L’Algérie, elle, porte encore les cicatrices de 1992. La leçon est implacable : le courage n’est pas une option. C’est la condition même de la survie des peuples.

Salvador Allende nous a montré qu’un homme seul, fidèle à son serment, peut défier les empires, les chars et la mort elle-même. Son exemple n’est pas une relique : c’est une exigence. Que les dirigeants d’aujourd’hui s’en souviennent. Face aux putschistes de toutes espèces — militaires, financiers ou idéologues —, il n’y a qu’une attitude digne : rester. Rester jusqu’au bout. Comme Allende.

Khaled Boulaziz

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