L’Algérie, l’été 2026 : l’été de toutes les catastrophes

6 septembre 2026
8 min de lecture|1 578 mots

Un pays ne s’effondre pas en un jour. Il s’effondre par accumulation, statistique après statistique, jusqu’à ce que la somme devienne un réquisitoire que plus aucun communiqué officiel ne peut désamorcer. L’été 2026 restera celui où l’Algérie a présenté, chiffres à l’appui, l’addition complète d’un pouvoir qui gouverne sans rendre de comptes : un scrutin déserté, deux vagues d’incendies meurtriers, onze enfants et éducateurs carbonisés dans un centre de l’État, cinquante-sept morts sur les routes en une semaine, des noyés par dizaines, des harraga engloutis, des coupures d’eau et d’électricité en pleine canicule — et pour seule réponse, le silence sur les morts, la peine de mort brandie contre des boucs émissaires, et une polémique de variété pour occuper l’écran.

Le premier verdict est tombé des urnes — ou de leur désertion

Aux législatives du 2 juillet 2026, la participation définitive n’a atteint que 21,24 % à l’intérieur du pays, 10,75 % dans la diaspora. Près de quatre électeurs sur cinq ont boycotté, de fait, un scrutin déjà en recul sur les 23 % de 2021 : la plus forte abstention de l’histoire politique algérienne. La caste militaro-sécuritaire a compté ses sièges, célébré sa « nouvelle carte politique », et refermé le dossier sans jamais interroger ce qu’un tel chiffre dit de sa légitimité réelle. Un exécutif marionnette ne s’interroge pas sur son absence de mandat populaire : il continue de gouverner comme si de rien n’était.

Été 2026 : Les flammes ont parlé, deux fois

Un premier bilan, communiqué le 21 juillet, faisait état de six morts, de 154 incendies en vingt-quatre heures et de 913 foyers éteints depuis le 8 juillet. Ce n’était qu’un prélude. Entre le 26 et le 30 août, une seconde vague, bien plus meurtrière, a frappé le pays : jusqu’à 174 incendies actifs en une seule journée, douze morts supplémentaires et cinquante-quatre blessés — cinq à Jijel, quatre à Béjaïa, trois à Tizi-Ouzou, dont un enfant de huit ans. Bilan cumulé de l’été : dix-huit morts officiellement reconnus.

« Officiellement reconnus » est la formule qui compte. Car depuis la nuit du 26 au 27 août, date du dernier bilan chiffré, l’État algérien n’a plus communiqué le moindre décompte des morts — alors même que les incendies se sont poursuivis plusieurs jours encore. L’administration continue pourtant de compter, avec une précision méticuleuse, les foyers actifs, les hectares patrouillés, les avions mobilisés. Sur les cercueils, en revanche, silence total. Ce vide n’est jamais resté vide bien longtemps : faute de chiffre officiel, des rumeurs ont circulé, avançant tour à tour 151, puis jusqu’à 500 morts, sans qu’aucune autorité ne les confirme ni ne les démente. Un pouvoir qui refuse de compter ses morts inflige à leurs familles une double peine : le deuil, puis l’incertitude organisée.

Face à cette exigence de vérité, la caste au pouvoir n’a pas choisi la transparence. Elle a choisi le spectacle punitif. Le 30 août, le président — exécutif marionnette d’un système qui décide ailleurs — a ordonné une modification du code pénal pour introduire la peine de mort contre les incendiaires, donnant au ministère de la Justice jusqu’au 15 septembre pour rédiger le texte, dans un pays sous moratoire de fait sur les exécutions depuis 1993. Annoncer la peine capitale se voit et s’entend ; publier un bilan des morts engage. Le régime a choisi ce qui se voit. Pendant ce temps, l’espace public algérien s’est retrouvé happé par une polémique de diversion — une controverse nationale déclenchée par le concert d’un chanteur à Rabat — pendant qu’un débat autrement plus urgent, celui du nombre réel de morts, disparaissait des écrans.

Le 29 août, le chef de l’État s’est rendu au centre des grands brûlés de Zéralda et a déclaré : « Il y a un acte criminel, et les enquêtes révèleront tout. » C’est le réflexe constant de ce système : invoquer la main criminelle plutôt que publier l’état réel des moyens de prévention, le bilan des campagnes de débroussaillement ou les conclusions des étés précédents. Les moyens engagés — deux bombardiers Beriev Be-200, quatre AT-802, des hélicoptères Mi-26, trois mille agents recrutés — furent réels ; l’Algérie ne possède toujours aucun Canadair. Le 30 août, la Protection civile a proclamé la « maîtrise totale » de la situation. Ni la superficie brûlée, ni le bilan matériel, ni les conclusions d’enquête promises n’ont, à ce jour, été rendus publics.

Entre les deux vagues de feu, l’État a brûlé ses propres enfants.

Le 16 juillet à l’aube, un incendie a ravagé l’établissement de l’enfance assistée de Mohammadia, à Alger : onze morts, dix-neuf blessés, une éducatrice de 52 ans parmi les victimes. La Sûreté nationale a évoqué une étincelle électrique provenant d’un climatiseur. Mais une étincelle n’explique pas, à elle seule, l’ampleur du bilan : alarmes défaillantes, issues bloquées, personnel insuffisant, normes non respectées — sur chacun de ces points, aucune réponse publique. Pendant que les cercueils de ces enfants confiés à l’État étaient portés en terre, le président se trouvait en visite officielle à Berlin.

La route a dressé, elle aussi, son acte d’accusation

Entre le 12 et le 18 juillet, 57 personnes sont mortes et 2 183 ont été blessées dans 2 582 accidents à travers le pays — cinquante-sept morts en sept jours, une hécatombe traitée comme un fait divers plutôt que comme une urgence de santé publique nécessitant l’examen des routes, de la signalisation, du contrôle technique et des transports collectifs. Invoquer la seule imprudence des conducteurs permet, une fois de plus, d’éviter la question qui dérange : celle de l’état réel des infrastructures que ce pouvoir administre depuis des décennies.

L’eau, elle, a englouti

Début juillet, la Protection civile recensait déjà au moins quarante morts par noyade depuis le début de la saison, malgré plus de dix mille agents mobilisés sur les plages — insuffisants là où les zones surveillées restent éloignées, saturées ou inaccessibles aux plus modestes. Et la mer a englouti d’autres vies encore : le 15 juin, au large de Cherchell, une embarcation de harraga transportant seize Algériens a fait naufrage — deux morts, sept disparus, sept survivants. Chaque barque qui prend la mer est un bulletin de vote sans urne : celui d’une jeunesse qui préfère risquer sa vie en Méditerranée plutôt que d’attendre un avenir que la caste au pouvoir ne lui offre pas.

Même l’eau du robinet et le courant électrique sont devenus des épreuves

Le 10 juillet, une baisse de production à la station de dessalement de Fouka 2 a coupé l’eau potable dans plusieurs communes de l’ouest d’Alger, en pleine canicule. Dans la nuit du 14 au 15 juillet, une panne à Sidi Okba, dans la wilaya de Biskra, a plongé plusieurs wilayas dans le noir. Le Premier ministre a qualifié la rapidité du rétablissement de « fierté nationale » — transformant une défaillance structurelle en trophée de communication, sans jamais publier le rapport technique qu’exigerait une panne de cette ampleur.

les instances censées veiller sur la sécurité des Algériens sont restées, pour l’essentiel, silencieuses.

Le Conseil des ministres s’est bien réuni le 12 juillet — pour parler services numériques, coopération avec le Niger et le Tchad, start-up et saison touristique. Le Haut Conseil de sécurité, lui, ne s’était plus réuni publiquement depuis le 11 juin. Face à l’accumulation des morts, des coupures et des accidents, aucune réunion de crise, aucune réponse globale et vérifiable n’a été annoncée. Ce conseil ne semble mobilisé que lorsque la caste militaro-sécuritaire estime son propre pouvoir menacé — jamais lorsque ce sont les Algériens qui meurent.

Ce sont là les faits, chiffres à l’appui, et non des impressions : 21,24 % de participation, dix-huit morts dans les incendies au bilan officiel arrêté depuis le 26 août, onze morts dans un centre pour enfants, cinquante-sept morts sur la route en une semaine, quarante noyés au moins, des harraga engloutis, deux pannes majeures de services essentiels. Aucun de ces chiffres n’est contesté par le pouvoir lui-même — c’est leur accumulation, et le silence organisé qui l’entoure, qu’il refuse d’assumer.

Un système peut survivre longtemps à l’abstention, aux incendies et aux pénuries s’il maîtrise l’information et transforme chaque réparation en victoire nationale. Il ne peut pas indéfiniment prétendre que tous ces effondrements sont séparés, accidentels, extérieurs à sa responsabilité. La caste militaro-sécuritaire qui gouverne réellement le pays, à travers un exécutif qui n’en est que la façade, a choisi cet été de répondre à chaque drame par le même triptyque : compter ce qui l’arrange, taire ce qui l’accable, et punir plutôt que rendre des comptes.

L’Algérie ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de courage populaire — les pompiers, les secouristes, les médecins de cet été 2026 l’ont assez prouvé. Elle manque d’institutions obligées de répondre de leurs décisions devant les citoyens qu’elles prétendent servir. Ce qui a brûlé cet été 2026 n’est pas seulement la forêt : c’est le dernier crédit d’un pouvoir qui exige encore la confiance d’un peuple dont il refuse de compter les morts.

La nation algérienne est en danger de mort.

Khaled Boulaziz

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