Les interminables remaniements ministériels, interminables faillites

4 septembre 2026
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Le 1er septembre 2026, au lendemain d’un deuil national de trois jours et tandis que les cendres étaient encore chaudes dans le nord-est du pays, Abdelmadjid Tebboune a procédé à un remaniement ministériel partiel. Quatre portefeuilles ont changé de titulaire : les Finances, le Travail, l’Agriculture et la Communication. Le lendemain, un second ajustement a suivi. Loin d’être un accident de calendrier, ce ballet ministériel, le énième depuis 2019, s’inscrit dans une séquence désormais familière : la catastrophe, le silence sur les chiffres, la menace pénale, puis le remaniement. Comme si changer les hommes suffisait à masquer l’immobilisme de la machine.

Mardi 1er septembre, Mohamed Lamine Lebbou, gouverneur de la Banque d’Algérie depuis seulement février, est promu ministre des Finances, en remplacement d’Abdelkrim Bouzred. Mohamed Hattab prend le Travail, l’Emploi et la Sécurité sociale. Sid Ali Khaldi, déjà ministre de la Jeunesse et des Sports entre 2020 et 2021, récupère l’Agriculture, le Développement rural et la Pêche à la place de Yacine El-Mahdi Oualid. Mohamed Bouslimani, qui avait déjà occupé le même poste entre 2021 et 2023, revient à la Communication. Le mercredi, Farid Kourtel, conseiller économique de la Présidence, devient ministre de l’Industrie et Fouzia Naâma, ancienne wali de Boumerdès, ministre déléguée aux Collectivités locales. Deux vagues en vingt-quatre heures. Le communiqué officiel se contente de lister les noms. Aucune explication n’est donnée sur le lien entre ces nominations et les incendies qui viennent de ravager le pays.

Ce n’est pas un gouvernement de crise. C’est un gouvernement de rotation. Depuis l’arrivée de Tebboune, les équipes se succèdent sans que la doctrine de l’État change. Un remaniement majeur en novembre 2024 avait déjà gonflé l’exécutif à 38 membres. Un autre, en septembre 2025, avait installé Sifi Ghrieb à Matignon avec dix nouveaux ministres, des fusions et des scissions de portefeuilles. Chaque fois, on annonce le « cap », la « rupture », la « priorité nationale ». Chaque fois, l’été suivant, les collines de Kabylie et de Jijel brûlent à nouveau.

Les incendies de 2026 n’ont rien d’une surprise climatique isolée. Dès le 1er mai, la saison des feux avait commencé fort. Au 25 juillet, La Nation avait déjà recensé 3 719 départs de feu depuis le 1er mai, contre 1 501 sur la même période en 2025. Depuis le 8 juillet seulement, 1 555 foyers avaient été comptabilisés. Le 22 juillet, la Protection civile annonçait 195 incendies en vingt-quatre heures, dont 142 éteints. Le bilan officiel de cette première vague s’était arrêté à six morts. Des villages de Béjaïa, El Tarf, Guelma et Bouira s’étaient vidés. À Séraïdi, plus de cent patients avaient dû être évacués. Environ 150 habitations avaient été endommagées.

Puis est arrivée la seconde vague, fin août, plus meurtrière. Officiellement, le 26 août, le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud a annoncé 12 morts — cinq à Jijel, quatre à Béjaïa, trois à Tizi Ouzou — et 54 blessés, dont six dans un état critique. Trois jours de deuil national ont été décrétés. Le président a parlé d’un « grand malheur ». La réponse politique a consisté à brandir la peine de mort contre les incendiaires. La corde plutôt que des comptes, comme l’écrivait déjà ce journal.

Le chiffre officiel de 12 morts n’a jamais été actualisé alors que les feux continuaient. Sur le terrain, les écarts sont abyssal. L’agence italienne ANSA, dont le correspondant se trouvait dans la région, a cité l’hôpital d’El Milia faisant état d’au moins 69 morts. La commune de Djemâa Beni Habibi a publié une liste nominative de 73 victimes. Des compilations indépendantes, à partir de communiqués locaux, de publications de familles et de médias, atteignent 98 noms confirmés rien que dans la région de Jijel, puis près de 130 en élargissant le décompte. Certaines sources proches des services parlent de plusieurs centaines. Un enterrement collectif a eu lieu le 28 août à Djemâa Beni Habibi. Vingt et une personnes d’une même famille y auraient péri. Le pouvoir refuse d’actualiser le bilan. Il compte les feux presque en temps réel — 193 incendies un jour, 174 le lendemain — mais fige le nombre des morts.

Cette opacité n’est pas nouvelle. En 2021, 90 personnes, dont 33 militaires, avaient péri. Plus de 100 000 hectares de couvert végétal avaient été touchés, 1 631 foyers dans 21 wilayas, dont 72 006 hectares en une seule semaine d’août. En 2022, 44 morts, plus de 250 blessés, 6 000 hectares. En 2023, 34 morts, plus de 700 blessés, 30 000 personnes affectées. En 2025, les autorités avaient célébré une « nette amélioration » : 5 289 hectares brûlés, soit 90 % de moins que la moyenne décennale d’environ 40 000 hectares. Une bonne saison ne constitue pas une politique. L’année suivante, le pays a de nouveau brûlé.

Les moyens existent. Après 2021, l’Algérie a commandé quatre Beriev Be-200, capables d’emporter 12 000 à 13 000 litres d’eau. Seulement deux ont été livrés, avec des retards liés à la guerre en Ukraine. Le reste du dispositif repose sur des Air Tractor AT-802 de 3 000 litres, des hélicoptères et des drones. En juillet 2026, on parlait de 510 postes de vigie, 544 brigades, 40 colonnes mobiles, 19 000 agents, 700 camions. Une vingtaine d’appareils aériens pour 4,1 millions d’hectares de forêts. Le budget de la défense 2025 atteignait 3 349 milliards de dinars, soit environ 25 milliards de dollars, un cinquième du budget national. Quatre bombardiers d’eau de nouvelle génération coûtent moins de 1 % de cette somme. Les réserves de change s’élevaient à 67,8 milliards de dollars fin 2024. Les exportations d’hydrocarbures avaient rapporté 50 milliards de dollars en 2023. L’argent n’est pas le problème. L’anticipation l’est.

Le remaniement de septembre 2026 touche précisément les secteurs qui auraient dû être en première ligne : l’Agriculture, responsable des forêts via la Direction générale des forêts, les Finances, qui arbitrent les crédits, le Travail, qui concerne les indemnisations et l’emploi des sinistrés, la Communication, chargée de la parole officielle. Yacine Oualid quitte l’Agriculture après avoir présidé, en mars 2026, l’installation de la Commission nationale de protection des forêts et annoncé le lancement de la campagne 2026. Six mois plus tard, les collines de Jijel sont calcinées. Le remplacer par un ancien ministre des Sports n’est pas une stratégie forestière. C’est un geste de cour.

Ces rotations perpétuelles produisent l’illusion du mouvement. Depuis 2019, les ministres de l’Agriculture, de l’Intérieur, des Finances et de la Communication ont changé plusieurs fois. Les services de renseignement interne ont vu six responsables se succéder en six ans. Le gouvernement gonfle, se contracte, fusionne des ministères puis les scinde. Le Premier ministre change. Les mêmes logiques demeurent : verticalité, opacité, gestion par l’urgence, criminalisation des causes plutôt que traitement des causes. Neuf feux sur dix sont d’origine humaine, répètent les autorités. La conclusion qu’elles en tirent n’est pas un plan pluriannuel de débroussaillement, de pistes forestières, de flotte aérienne pérenne et de commandement unifié. C’est la peine capitale.

Le pouvoir traite chaque été comme une épreuve de communication. Cellules de crise, déplacements ministériels, hommages aux victimes, convois de solidarité de la diaspora, puis remaniement. Les sinistrés attendent des permis de reconstruire, des indemnisations, de l’eau, de l’électricité, des terres agricoles remises en état. Ils reçoivent un nouveau ministre et la menace de la corde pour les « incendiaires ». Le bilan humain reste figé à 12 alors que les listes locales s’allongent. Les hectares brûlés de la vague d’août ne sont toujours pas consolidés officiellement de manière transparente.

Cette répétition n’est pas une malédiction. C’est une méthode. Un État qui dispose de réserves, d’une rente hydrocarbure et d’un budget militaire colossal mais qui, année après année, laisse ses forêts et ses villages partir en fumée n’est pas victime du climat. Il est victime de sa propre conception du pouvoir : le contrôle plutôt que la capacité, la nomination plutôt que la responsabilité, le secret plutôt que le compte rendu. Les remaniements interminables ne sont pas le signe d’un exécutif qui s’adapte. Ils sont le symptôme d’un système qui ne sait plus gouverner autrement qu’en déplaçant les hommes pour ne jamais déplacer les lignes.

Les faillites, elles, s’accumulent. 2021, 2022, 2023, 2026. Chaque fois plus prévisible, chaque fois plus coûteuse en vies et en territoire. Changer le ministre de l’Agriculture après que les montagnes de Jijel ont brûlé ne reconstitue pas une forêt. Nommer le gouverneur de la Banque centrale aux Finances ne crée pas une doctrine de prévention. Ramener un ancien ministre de la Communication ne transforme pas un bilan contesté en vérité publique. L’interminable ballet ministériel n’est que le décor d’une faillite d’un régime en quete de sa propre survie; qui, elle, ne se remanie jamais.

Khaled Boulaziz

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