Il y a quatorze ans, le journal Le Soir d’Algérie gratifiait le peuple algérien d’un article qui pourrait bien constituer une pièce à charge dans le tribunal de l’histoire contre la junte putschiste d’Alger.
Ce texte, publié le 13 août 2012 sous la plume du journaliste Maâmar Farah, (*) avait pourtant été écrit dans une intention inverse : défendre la junte et l’un de ses généraux, alors poursuivi devant un tribunal suisse, et justifier « le redressement républicain de 1992 ». Mais au détour d’un paragraphe, sans même sembler mesurer la portée de ce qu’il révélait, l’auteur a lâché une phrase qui mérite d’être isolée, répétée, et jamais oubliée : « Les prévisions faisaient état de 60 000 morts. »
Soixante mille morts. C’est le chiffre que la junte militaire d’Alger avait en tête avant même d’agir, en janvier 1992 — non pas estimé après coup, non pas déploré a posteriori dans un bilan officiel qu’on aurait cherché à minimiser, mais anticipé, prononcé, entendu, au moment précis où se préparait la décision d’interrompre le processus électoral. Cet aveu, ce n’est pas un opposant qui le formule, ni un historien étranger, ni un rapport d’ONG : c’est le fondateur même du journal qui l’a publié, dans ses propres colonnes.
Reprenons les faits tels qu’il les rapporte lui-même. À la veille de l’interruption du processus électoral, le directeur de la publication du Soir d’Algérie est convié à une réunion au ministère de l’Information, alors dirigé par feu M. Belkaïd. Les patrons de presse y sont consultés sur « le prochain et imminent arrêt du processus électoral ». De retour de cette réunion, il convoque en urgence les actionnaires du journal pour les « mettre au parfum ». Et c’est là, dans cette salle fermée, avant que rien ne commence sur le terrain, que le chiffre circule : 60 000 morts attendus. Autrement dit, au moment où les décideurs de la junte militaire d’Alger s’apprêtaient à agir, ils savaient déjà, précisément, qu’un grand nombre d’Algériens allaient mourir des suites de leur décision. Ce n’était pas un risque théorique évoqué du bout des lèvres : c’était un ordre de grandeur discuté, partagé avec les patrons de presse, et donc suffisamment établi pour être communiqué en interne comme une donnée de planification.
Ce n’est pas un détail d’archive. C’est le cœur du problème. Car ce que cette phrase révèle, ce n’est pas seulement qu’une intervention armée allait coûter des vies — cela, n’importe quel décideur politique le sait de toute opération de sécurité d’une certaine ampleur. Ce qu’elle révèle, c’est qu’un chiffre précis a circulé, qu’il a été entendu, discuté, intégré au calcul avant que la décision ne soit prise, et que cette décision a malgré tout été prise. Soixante mille morts n’était pas un risque marginal qu’on accepte en fermant les yeux : c’était un ordre de grandeur connu, pesé, et in fine avalé comme le prix jugé acceptable d’un objectif politique. Il y a une différence morale et juridique considérable entre une tragédie qui échappe à ceux qui la déclenchent, et une tragédie dont l’ampleur a été chiffrée à l’avance par ceux-là mêmes qui ont ensuite choisi d’agir.
Et le plus glaçant, c’est que la junte militaire d’Alger a été, de son propre aveu relayé par Maâmar Farah, très en deçà de la réalité. « Ils étaient loin du compte, écrit-il. On parle aujourd’hui de 200 000 morts. » Plus de trois fois la prévision initiale. Ce n’est plus une marge d’erreur : c’est soit un effondrement total de toute maîtrise des événements par ceux qui prétendaient les contrôler, soit la preuve que ce qui devait rester une opération de sécurité s’est transformé, année après année, en une décennie d’exécutions sommaires, de tortures et de disparitions que même les défenseurs les plus résolus de cette période ne songent plus sérieusement à nier. L’auteur lui-même parle, sans ciller, de cette « époque » qui « ne fut pas exempte d’erreurs, de dépassements, d’exécutions sommaires, de tortures, etc. » Ce « etc. » a de quoi glacer : il range dans une énumération lasse et presque administrative ce qui constitue, pour des dizaines de milliers de familles algériennes, une plaie ouverte depuis plus de trois décennies.
Ce qui frappe, dans ce texte, c’est aussi la mécanique rhétorique déployée pour empêcher qu’on pose la question autrement. « Il y a deux camps et pas trois », écrit Maâmar Farah : ceux qui auraient voulu un État islamiste, et ceux qui ont soutenu l’intervention de la junte militaire d’Alger. Refuser cette alternative, vouloir comprendre autrement, poser des questions sur le prix humain accepté d’avance — tout cela devient, dans cette logique binaire, une coquetterie d’intellectuel déconnecté, une « gesticulation » dont profiteraient « les ennemis de la démocratie ». C’est un procédé vieux comme le pouvoir lui-même : sommer chacun de choisir son camp, pour dispenser les décideurs de rendre compte de leurs choix. Or on peut, sans habiter aucun des deux camps désignés, poser une question simple et parfaitement légitime : un pouvoir a-t-il le droit d’accepter d’avance un bilan de 60 000 morts — et d’en produire, en réalité, plus de trois fois davantage — sans qu’aucune vérité officielle, aucune commission réellement indépendante, aucune reddition de comptes ne vienne, plus de trente ans plus tard, éclairer ce choix ?
Ce réflexe n’est d’ailleurs pas propre à janvier 1992. Depuis le coup d’État de 1965, la junte militaire d’Alger s’est installée comme l’instance ultime de décision derrière chaque façade civile, imposant le primat du militaire sur le politique à chaque moment de bascule de l’histoire nationale — la capture de l’État à l’été 1962, le coup d’État de 1965 lui-même, l’arrêt du processus électoral de 1992, le parrainage contesté de 1999. Ce n’est donc pas la personnalité de tel ou tel général qui est ici en cause : c’est une méthode de gouvernement, reconduite de génération en génération, où la décision de vie ou de mort sur des dizaines de milliers de citoyens se prend dans une salle fermée, entre quelques hommes, sans qu’aucun mandat populaire ni aucun contrôle judiciaire n’en encadre jamais l’exercice. Le chiffre de 60 000 morts prévus n’est que la trace la plus explicite, la plus documentée, de ce mode de fonctionnement resté, pour l’essentiel, invariant.
Car c’est bien ce qui manque, et l’article le confirme lui-même, presque malgré son auteur. Sur l’assassinat de Mohamed Boudiaf, en juin 1992, Maâmar Farah écrit : « Je ne crois pas à la thèse de l’acte isolé. Il y avait un complot, c’est certain ! » Il s’agit d’une conviction personnelle, qu’il présente honnêtement comme telle — mais elle souligne combien, des décennies après les faits, la vérité sur la mort du président algérien reste à établir, y compris pour ceux qui ont défendu la junte militaire d’Alger sur d’autres dossiers. Il en va de même pour le jeune Algérois de vingt ans tué sous les chars en Octobre 1988, pour les 127 jeunes Kabyles dont il évoque le sort sans plus de précision, et pour les disparus et les torturés de l’après-janvier 1992. Sur chacun de ces dossiers, l’auteur en appelle lui-même à une « commission indépendante ». Sa conclusion, on ne peut que la partager : « Il nous faut la vérité. Il nous faut surtout la justice. »
C’est là tout le paradoxe de ce texte : rédigé pour défendre un système et ses hommes, il finit par démontrer, malgré lui, l’ampleur de ce qui n’a jamais été éclairci. Et ce paradoxe ne concerne pas seulement 1992. Il éclaire une méthode qui a traversé, depuis, toute l’histoire récente de l’Algérie : la violence d’un moment se referme non pas par la vérité, mais par le silence institué en politique. La Concorde civile de 1999, puis la réconciliation nationale de 2005, ont acheté la paix sociale au prix d’une amnistie qui a sommé les familles de victimes de se taire. Le Hirak de 2019 a montré qu’une génération entière refusait cette équation. La réponse qui a suivi — arrestations, contrôle des médias, surveillance de la diaspora, déchéances de nationalité — montre que le réflexe du pouvoir reste, encore aujourd’hui, de déplacer le conflit plutôt que de l’éclairer.
On ne demande pas de rejuger 1992 avec les yeux de 2026, ni de nier qu’un pouvoir a dû, à un moment donné, choisir entre plusieurs issues toutes périlleuses. On demande que le chiffre de 60 000 morts prévus par la junte militaire d’Alger — et celui, bien plus lourd, de 200 000 morts réellement enregistrés — cesse d’être une ligne noyée dans une chronique nostalgique, pour devenir ce qu’il doit être : une question posée frontalement à une histoire nationale qui continue de vivre sous le régime du silence plutôt que sous celui de la vérité. Comprendre cette décision, ce n’est pas l’excuser. C’est justement lui retirer l’alibi qu’on lui a trop longtemps accordé — celui d’une fatalité qu’on aurait subie, plutôt que d’un calcul qu’on a assumé.
Quatorze ans après la parution de cet article, aucune commission réellement indépendante n’a vu le jour. Les familles des disparus attendent toujours. Et le chiffre — 60 000 morts annoncés, 200 000 enregistrés — reste, à ce jour, l’un des aveux les plus lourds jamais publiés dans la presse algérienne sur la manière dont s’est prise, en janvier 1992, la décision qui allait coûter à l’Algérie une décennie entière.
Khaled Boulaziz
(*) https://www.lesoirdalgerie.com/pdf/2012/08/13082012.pdf
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