Le 2 septembre 2026, le Haut Conseil de sécurité, présidé par Abdelmadjid Tebboune, a tranché. Une caserne militaire du Tanezrouft, ce désert quasi inhabité de l’extrême sud-ouest, à la frontière du Mali, surnommé le « pays de la soif », où le thermomètre dépasse 50 °C, sera transformée en prison de haute sécurité pour « barons de la drogue et trafiquants ». Dans le même temps, un organisme sécuritaire spécialisé verra le jour, calqué, dit le communiqué de la Présidence, sur des agences étrangères, à commencer par la Drug Enforcement Administration américaine. Deux annonces, un même décor : l’État qui frappe fort, loin, dans le sable. Deux mesures qui, dans un pays où la justice n’est pas un pouvoir distinct de l’exécutif, ont toutes les chances de remplir le désert avec les petits, pas avec les caïds.
Le récit officiel est rodé : gravité du fléau, réponse spectaculaire, institution nouvelle. Il manque l’essentiel. Une prison isolée et une agence ne valent que si le parquet n’est pas une courroie de l’exécutif, si le Conseil supérieur de la magistrature n’est pas présidé par le chef de l’État, si les dossiers des réseaux protégés peuvent aboutir sans feu vert politique. Or ce n’est pas le cas.
Les chiffres officiels, eux, sont massifs. Ils servent d’abord à justifier l’arsenal. En 2025, selon le directeur de l’ONLCDT s’exprimant sous le patronage du Premier ministre, les services ont saisi 37,239 tonnes de cannabis, 1 461,9 kg de cocaïne, 2 037 kg d’héroïne et 43 413 420 comprimés de psychotropes. La Prégabaline — le « saroukh », le « taxi » — domine encore largement ce dernier poste. Le bilan DGSN pour la même année, plus restrictif car limité à la police, donne plus de 7 tonnes de cannabis, 665 kg de cocaïne, 2,7 kg d’héroïne, plus de 20 millions de comprimés, 175 920 affaires traitées et 192 252 suspects. Autre compilation : 143 968 affaires, dont 71 546 liées au cannabis et 66 839 aux psychotropes. Les ordres de grandeur divergent selon l’institution qui parle, mais le message est le même : record, pression, succès.
Le 21 août 2026, nouveau « plus grand coup » : 10,4 millions de capsules de Prégabaline, 33,4 kg de cocaïne, 19 véhicules, plus de 1,5 milliard de centimes saisis, une cinquantaine de membres identifiés, 25 arrêtés, les autres en fuite, dont des profils présentés comme marocains, émiratis, français. Valeur marchande affichée : près de 1 000 milliards de centimes. Sur les cinq premiers mois de 2026, la Sûreté nationale annonce déjà plus de 89 000 affaires, plus de 96 000 personnes mises en cause, 3,5 tonnes de kif, près de deux quintaux de cocaïne, 9,5 millions de comprimés. La machine à dossiers tourne. Elle avale surtout des jeunes, des revendeurs de quartier, des convoyeurs, des consommateurs. C’est le gisement statistique. Ce n’est pas forcément le sommet de la pyramide.
Trois millions de consommateurs, chiffre colporté depuis 2024 et attribué à l’ONLCDT, repris sans enquête publique indépendante, dessinent un marché intérieur. L’Algérie n’est plus seulement un couloir entre le kif marocain, les psychotropes du Sahel et de Libye, et la cocaïne d’Amérique latine qui remonte par l’Afrique de l’Ouest. Elle est devenue un débouché. Les moins de 35 ans paient le prix sanitaire. Les quinze centres de sevrage officiels, déjà saturés, n’absorberont pas une telle masse. Ouvrir une prison dans le Tanezrouft ne soigne personne. Créer une agence ne crée pas non plus, à elle seule, une police judiciaire autonome.
Dans les pays où une agence de type DEA a un sens, celle-ci enquête, le parquet poursuit selon des critères légaux opposables, le juge statue sans recevoir d’instructions du palais, les saisies d’avoirs visent les structures financières, et les « barons » peuvent tomber même s’ils ont des relais. En Algérie, le ministre de la Justice reste le chef hiérarchique du parquet. Le président de la République préside le Conseil supérieur de la magistrature. Les affaires sensibles — corruption, réseaux transnationaux, complicités à l’intérieur de l’appareil — ne voyagent pas sans arbitrage politique. La Constitution proclame l’indépendance du juge. La pratique en fait un rouage. Une agence « à l’américaine » branchée sur ce circuit ne sera pas une administration autonome. Ce sera une direction de plus, placée sous le même toit sécuritaire qui a déjà l’armée, la gendarmerie, la DGSN, les douanes et l’ONLCDT.
C’est là que le décor se fissure. De forts soupçons pèsent, depuis des années, sur des pans des services de sécurité comme complices, protecteurs ou intermédiaires de ce large trafic : routes du sud, facilitations portuaires, aveuglement sélectif, recyclage. Ces soupçons ne sont pas une légende de café. Ils circulent précisément parce que jamais une enquête publique, contradictoire et indépendante n’a été menée jusqu’au bout contre des relais internes. Le contraste est accablant. Dans ce pays, un post Facebook, une vidéo, une phrase sur « l’unité nationale » ou « les corps constitués » peut mener à la prison, au tribunal correctionnel, parfois à des qualifications terroristes. En revanche, les filières qui font entrer des dizaines de tonnes et des dizaines de millions de comprimés trouvent rarement le même zèle lorsqu’il s’agit de remonter au-delà du mulet et du dealer de cité. L’État qui entend tout, filme tout, punit l’opinion, se montre soudain sourd dès que le dossier touche ses propres zones d’ombre. Une nouvelle agence placée dans le même appareil ne dissipera pas ce soupçon. Elle risque de l’administrer.
Dès lors, la géographie du Tanezrouft n’est pas anodine. Envoyer des condamnés à 1 500 kilomètres d’Alger, dans un ancien camp militaire, au milieu d’un désert sans témoins, n’est pas seulement une mesure de « haute sécurité ». C’est une mise à l’écart. Qui y sera envoyé ? Les communiqués parlent de barons. L’histoire des prisons algériennes, des procès pour stupéfiants et des files d’attente des tribunaux dit autre chose : la chair à statisticiens, ce sont les petits revendeurs, les mulets, les toxicomanes récidivistes, parfois des mineurs devenus majeurs. Les vrais organisateurs — ceux qui tiennent les routes du sud, les caches portuaires, le change parallèle, les relais à Marseille, Dubaï ou au Sahel — ne se promennent pas avec 200 grammes dans la poche. Ils ont besoin d’une justice qui distingue le fusible du réseau. Sans séparation des pouvoirs, cette distinction n’est pas juridique. Elle est politique.
Le trafic n’est pas seulement un fléau social. Dans un système où l’État profond et les économies parallèles s’enchevêtrent, il peut devenir un mode de gestion, de rente et de contrôle. Les saisies records coexistent avec la persistance des flux. 37 tonnes de cannabis en un an, 43 millions de comprimés, des centaines de kilos de cocaïne : si ces tonnages étaient le sommet de l’iceberg détruit, le marché intérieur de trois millions de consommateurs se tarirait. Il ne se tarit pas. Les psychotropes explosent. La cocaïne s’installe dans les villes. Les routes du Tanezrouft, précisément, sont aussi des routes de transit. Transformer une caserne de cette zone en prison, c’est habiller d’un symbole un espace que les réseaux connaissent mieux que les communiqués.
On retrouve ici la même grammaire que pour les incendies de l’été. Catastrophe visible, bilan humain contesté ou figé, réponse pénale maximale — peine de mort pour les incendiaires, bagne saharien pour les narcotrafiquants — puis institution nouvelle et remaniement. Le 1er et le 2 septembre, le gouvernement changeait encore de ministres des Finances, du Travail, de l’Agriculture, de la Communication, de l’Industrie. Le même 2 septembre, le Haut Conseil de sécurité inaugurait la prison du désert et l’agence antidrogue. La cadence n’est pas celle d’une politique publique évaluée. C’est celle d’un pouvoir qui annonce pour occuper l’espace, sans rendre de comptes sur qui protège quoi.
Une stratégie crédible exigerait d’autres chiffres que les seuls tonnages saisis : nombre de réseaux financiers démantelés, avoirs confiscés définitivement, peines exécutées contre des donneurs d’ordre identifiés, audits indépendants des ports et des postes-frontières, capacité réelle des centres de soins, taux de récidive, publication des condamnations par niveau hiérarchique dans les filières. Rien de tout cela n’accompagne l’annonce du Tanezrouft. On a le décor, le désert, le modèle américain cité comme talisman. On n’a pas l’indépendance du juge.
Le problème est réel. Les millions de comprimés, les tonnes de kif, la cocaïne qui n’est plus seulement de transit, les trois millions de consommateurs évoqués, les jeunes qui occupent les 89 000 affaires des cinq premiers mois de 2026 : tout cela existe. Les solutions brandies, elles, sont fausses parce qu’elles confondent l’affichage et l’institution. Sans séparation des pouvoirs, la prison du Tanezrouft n’est pas un outil contre les caïds. C’est une destination pour ceux qui n’ont pas de protecteur. Les petits dealers paieront. Ils remplissent déjà les statistiques : 192 000 suspects en une année pour la seule police. Les grands organisateurs ne craignent une caserne du pays de la soif que si le dossier peut les atteindre. Dans ce système, ce n’est pas la loi qui décide qui est « baron ». C’est le rapport de force. Un post Facebook envoie un citoyen en détention. Un réseau de tonnes traverse le pays. Tant que cette inégalité devant la répression durera, la nouvelle prison et la nouvelle agence ne seront que de fausses solutions à un vrai problème.






