Algérie-Maroc : des frontières fermées, des arsenaux ouverts et une jeunesse livrée à l’exil

4 juillet 2026
7 min de lecture|1 393 mots

Eurostat vient de mettre des chiffres sur une faillite que les peuples du Maghreb connaissent depuis longtemps. Au premier trimestre 2026, les Algériens et les Marocains figurent en tête des nationalités visées par des décisions de quitter le territoire de l’Union européenne : 11 105 décisions pour les ressortissants algériens, 6 435 pour les ressortissants marocains. Au total, 17 540 destins administrativement renvoyés vers l’incertitude, entre centres de rétention, recours, laissez-passer consulaires et expulsions rarement exécutées.

Ce classement n’est pas seulement une statistique migratoire. C’est un acte d’accusation contre deux États qui se disputent la puissance régionale pendant qu’une partie de leur jeunesse cherche son salut ailleurs.

Pendant que les jeunesses algérienne et marocaine prennent la mer, dorment sous les ponts d’Europe, attendent une convocation de préfecture ou une décision de justice, Alger et Rabat s’épuisent dans la seule industrie où leurs imaginaires politiques semblent encore fertiles : l’hostilité. Deux États voisins, deux peuples liés par l’histoire, la langue, la mémoire, la religion, les familles, les blessures coloniales et les humiliations sociales, mais deux régimes enfermés dans une rivalité stérile qui a transformé le Maghreb en couloir fermé, en promesse avortée, en carte postale de ce qui aurait pu être.

Les chiffres migratoires d’Eurostat ne racontent pas seulement l’irrégularité administrative. Ils racontent un divorce. Celui de la jeunesse avec ses gouvernants. Celui des peuples avec les discours officiels. Celui de la vie réelle avec les communiqués triomphants.

Car il faut poser la question dans sa brutalité : pourquoi tant d’Algériens et de Marocains cherchent-ils à s’arracher à leur pays, parfois au péril de leur vie, pendant que leurs États prétendent incarner la souveraineté, la grandeur, la stabilité et la puissance régionale ? À quoi sert une souveraineté qui ne retient plus ses enfants que par la police, la peur ou le manque de visas ? À quoi sert un drapeau brandi à longueur de discours si ceux qui devraient le porter rêvent d’un titre de séjour ailleurs ?

La réponse est connue, mais les palais et les casernes refusent de l’entendre : le Maghreb est malade de ses régimes, de ses frontières fermées, de ses économies bridées, de ses bureaucraties humiliantes et de sa guerre froide permanente entre Alger et Rabat.

Depuis des décennies, l’Algérie et le Maroc s’offrent le luxe obscène de la paralysie. La frontière terrestre est fermée. Le commerce régional est anémique. L’Union du Maghreb arabe n’est plus qu’un cadavre diplomatique que personne n’enterre, parce que chacun espère encore l’utiliser comme décor dans un discours. Les routes, les rails, les universités, les marchés, les ports, les énergies, les complémentarités agricoles, industrielles et humaines restent prisonniers d’un conflit dont les peuples paient le prix pendant que les appareils d’État en tirent profit.

Et pendant que tout est bloqué — la circulation, la coopération, la confiance, les échanges, l’avenir — une seule chose avance : la dépense militaire.

Près de 42 milliards de dollars peuvent être mobilisés, selon les enveloppes budgétaires annoncées pour 2026, par l’Algérie et le Maroc dans leur course à l’armement. Quarante-deux milliards pour acheter, moderniser, entretenir, impressionner, surveiller, dissuader. Quarante-deux milliards pour nourrir l’angoisse stratégique d’un voisinage devenu absurde. Quarante-deux milliards dans les chars, les avions, les drones, les missiles, les radars, les systèmes de défense, pendant que les hôpitaux publics suffoquent, que les écoles déclinent, que les universités se vident de leur substance, que les jeunes rêvent de Marseille, Madrid, Bruxelles ou Milan.

On dira, bien sûr, que la sécurité n’a pas de prix. On parlera du Sahel, du terrorisme, des trafics, des menaces hybrides, des frontières immenses, de la souveraineté nationale. Tout cela existe. Mais l’argument sécuritaire devient une escroquerie morale lorsqu’il sert à justifier l’abandon du social, l’étouffement du politique et la ruine de toute perspective régionale.

La vraie menace, aujourd’hui, n’est pas seulement à la frontière. Elle est dans les quartiers sans avenir. Elle est dans les écoles désertées par l’espérance. Elle est dans les familles qui vendent bijoux, bétail ou terrain pour financer une traversée. Elle est dans ces jeunes qui ne demandent plus à changer leur pays, mais simplement à le quitter. Elle est dans cette génération qui ne croit plus ni aux slogans d’Alger ni aux promesses de Rabat.

Les décisions d’éloignement recensées par Eurostat sont la face européenne d’un désastre maghrébin. L’Europe classe, notifie, expulse ou tente d’expulser. Mais avant d’être un dossier européen, cette tragédie est une faillite algérienne et marocaine. Si tant de jeunes partent, ce n’est pas parce qu’ils ignorent les dangers de l’exil. C’est parce qu’ils ont comparé ces dangers à l’impasse de leur quotidien.

Le plus indécent est peut-être là : Alger et Rabat excellent à produire du récit national, mais échouent à produire de l’avenir. L’Algérie officielle parle de dignité, mais sa jeunesse vote par la mer contre la caste militaro-bureaucratique. Le Maroc officiel parle d’émergence, mais une partie de sa jeunesse continue de voir l’Europe comme l’unique sortie de secours. Dans les deux cas, le patriotisme de façade ne suffit plus. Les peuples ne mangent pas les discours. Les diplômés ne vivent pas de parades militaires. Les chômeurs ne se logent pas dans les communiqués de souveraineté.

Et que l’on ne se trompe pas : il ne s’agit pas de fustiger les Algériens ou les Marocains. Ils sont les victimes de cette impasse, non ses architectes. Ce qu’il faut fustiger, ce sont les appareils politiques qui ont confisqué l’idée maghrébine. Ce sont les élites qui transforment chaque tension en rente. Ce sont les médias de propagande qui fabriquent l’ennemi quotidien. Ce sont les bureaucraties qui savent fermer une frontière plus vite qu’elles ne savent ouvrir une usine. Ce sont les nationalismes de consommation interne, utiles pour détourner les colères sociales vers le voisin.

Le drame est que l’Algérie et le Maroc auraient tout à gagner à sortir de cette logique. Une coopération minimale sur la migration, l’énergie, l’agriculture, les infrastructures, l’enseignement supérieur, l’industrie et la sécurité régionale serait déjà une révolution. Un marché maghrébin intégré offrirait des emplois, des débouchés, des échanges, une respiration historique. Une frontière ouverte ne réglerait pas tout, mais elle briserait le symbole le plus visible de l’absurdité actuelle.

Mais pour cela, il faudrait du courage politique. Il faudrait reconnaître que la rivalité permanente est devenue une prison. Il faudrait admettre que l’obsession de la puissance militaire ne remplace pas la puissance économique, scientifique, culturelle et sociale. Il faudrait surtout cesser de gouverner par la peur de l’autre.

Aujourd’hui, le verdict est terrible : les États s’arment, les peuples s’exilent, l’Europe expulse, et le Maghreb s’enfonce.

L’Algérie et le Maroc peuvent continuer à compter leurs avions, leurs blindés, leurs drones et leurs budgets militaires. Eurostat, lui, compte déjà autre chose : les enfants perdus du Maghreb, ceux que leurs pays n’ont pas su retenir, ceux que l’Europe ne veut pas garder, ceux qui incarnent, dans leur errance même, l’échec retentissant de deux régimes qui ont préféré la confrontation à l’avenir.

Le vrai champ de bataille n’est pas entre Alger et Rabat. Il est dans les écoles, les hôpitaux, les universités, les ports, les zones industrielles, les quartiers populaires, les villages abandonnés, les familles brisées par l’exil.

Et sur ce front-là, les deux pays sont en train de perdre.

Version prête à publier, avec un ton éditorial dur mais centré sur les régimes et les choix politiques, pas sur les peuples.

Khaled Boulaziz

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