Julien Odoul, l’indécence d’une mémoire à sens unique

2 juillet 2026
9 min de lecture|1 773 mots

Julien Odoul porte-parole actuel du Front National, a encore trouvé une mémoire à exploiter. Dans un message publié sur Facebook, il convoque le 5 juillet 1962 à Oran, parle de “sang”, d’“atrocités”, de “victimes méprisées”, et annonce une proposition de résolution à l’Assemblée nationale. Très bien : parlons donc de mémoire. Mais parlons d’abord de la manière dont certains élus s’en servent. Car il ne s’agit pas ici de trancher, dans un article d’opinion, la réalité précise, l’ampleur ou la qualification historique des événements d’Oran. Ce travail appartient aux historiens, aux archives, aux familles, aux chercheurs, aux institutions compétentes. Ce qui nous intéresse ici est ailleurs : dans l’indécence politique d’un député qui sélectionne dans l’histoire coloniale les douleurs utiles à son récit, tout en passant sous silence celles qui dérangent son camp.

Le problème n’est donc pas de savoir si la mémoire d’Oran mérite ou non d’être étudiée. Toute mémoire douloureuse mérite vérité, rigueur et dignité. Le problème, c’est que Julien Odoul ne cherche ni la rigueur, ni la dignité, ni l’apaisement. Il cherche une scène. Il cherche une accusation. Il cherche un angle d’attaque. Il ne parle pas de l’histoire franco-algérienne pour l’éclairer, mais pour l’enflammer. Il ne demande pas une reconnaissance mutuelle : il réclame une reconnaissance à sens unique, construite comme un réquisitoire contre l’autre et comme une amnistie implicite de la violence coloniale française.

Car s’il doit y avoir reconnaissance, elle ne peut être ni sélective, ni instrumentalisée, ni confisquée par Julien Odoul. Elle doit être mutuelle, documentée, équilibrée, et replacée dans l’ensemble de l’histoire coloniale. Elle ne peut pas commencer et finir là où l’extrême droite a décidé de planter son drapeau. Elle ne peut pas transformer un épisode historique complexe, disputé dans ses chiffres comme dans ses responsabilités, en projectile politique contre l’Algérie, contre les descendants de l’immigration algérienne, contre tous ceux que le Rassemblement national aime assigner à une culpabilité héréditaire.

Car avant le 5 juillet 1962, il y eut 132 ans de colonisation française en Algérie. Cent trente-deux ans de conquête, de dépossession, de villages écrasés, de populations humiliées, de corps administrés, déplacés, punis. Ce passé-là, Julien Odoul ne le convoque pas avec la même ardeur. Il n’en fait pas des publications vibrantes. Il n’en tire pas des propositions de résolution. Il ne s’y attarde pas, parce que cette mémoire-là abîme le roman national dont son camp se nourrit. Elle empêche la posture commode de la France éternellement offensée, éternellement innocente, éternellement victime.

Alors parlons des enfumades du Dahra. En juin 1845, pendant la conquête de l’Algérie, environ sept cents membres de la tribu des Ouled Riah périssent asphyxiés dans les grottes où ils s’étaient réfugiés, après que les troupes du colonel Pélissier y eurent fait allumer des feux. Voilà aussi une mémoire. Voilà aussi un nom. Voilà aussi une horreur que la France officielle a longtemps laissé dormir dans les marges de ses manuels et de ses cérémonies.

Parlons de Zaatcha, en 1849. L’oasis, près de Biskra, devient le symbole d’une insurrection anéantie par le pouvoir militaire français. Une étude universitaire consacrée au siège décrit un épisode “cruel et féroce” et rappelle qu’aucun révolté ne survécut à l’assaut final. Les images, les récits, les ruines, les têtes exposées, les corps effacés : tout cela appartient aussi à l’histoire franco-algérienne. Mais cette histoire-là ne sert pas les entrepreneurs de ressentiment. Elle ne leur offre pas une tribune facile. Elle demande de regarder la violence coloniale française en face, et c’est précisément ce qu’ils refusent.

Parlons de Sétif, Guelma et Kherrata, en mai 1945. Pendant que la France célébrait la victoire sur le nazisme, la répression coloniale frappait des Algériens manifestant notamment pour l’indépendance. Les estimations varient selon les historiens et les sources, mais Le Monde rappelait en 2025 que les chiffres avancés par les historiens se situent souvent entre plusieurs milliers et plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que l’Algérie retient le chiffre de 45 000 victimes. Voilà une mémoire massive, brûlante, centrale. Voilà une mémoire qu’il faudrait reconnaître avec autant d’énergie que toutes les autres.

Parlons encore du 17 octobre 1961, à Paris. Des Algériens manifestent contre un couvre-feu discriminatoire. La répression policière est meurtrière. L’Élysée a reconnu, sous Emmanuel Macron, que les faits commis sous l’autorité de Maurice Papon étaient “inexcusables pour la République”. Là encore, ce n’est pas une lubie militante. C’est une mémoire française, sur le sol français, sous autorité française. C’est un pan de notre histoire nationale. Pas un supplément étranger. Pas une note en bas de page.

Voilà ce qui rend la sortie de Julien Odoul si insupportable : non pas le fait d’évoquer Oran, mais le fait de l’évoquer comme s’il existait une mémoire pure, utilisable contre l’autre, et une mémoire sale, celle des colonisés, qu’il faudrait laisser au placard. Chez lui, l’histoire devient un marché aux victimes. Celles qui servent son récit sont exposées en vitrine. Celles qui obligent la France coloniale à rendre des comptes disparaissent dans l’arrière-boutique.

Cette méthode est obscène. Elle trie les souffrances. Elle hiérarchise les larmes. Elle transforme la reconnaissance en arme de guerre idéologique. Ce n’est plus de la mémoire, c’est du ciblage. Ce n’est plus de la justice, c’est de la récupération. Ce n’est plus un appel à la vérité, c’est une mise en scène de la rancœur.

La vraie reconnaissance, si elle doit avoir lieu, ne peut pas être portée par un homme qui confond mémoire et propagande. Elle ne peut pas être menée par un député qui semble découvrir l’histoire franco-algérienne uniquement lorsqu’elle lui permet d’accuser l’Algérie. Elle ne peut pas être confiée à ceux qui veulent faire parler certains morts pour mieux bâillonner les autres. Elle doit être mutuelle, complète, courageuse. Elle doit dire Oran si les historiens, les archives et les institutions l’exigent. Mais elle doit aussi dire Dahra, Zaatcha, Sétif, Guelma, Kherrata, le 17 octobre, les harkis abandonnés, les pieds-noirs déracinés, les Algériens colonisés, torturés, humiliés, effacés.

Mais Julien Odoul n’est pas l’homme de cette complexité. Il est l’homme de la séquence. L’homme de l’outrance calculée. L’homme du coup médiatique. Il siège aujourd’hui comme député RN de l’Yonne et membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation : deux mots, culture et éducation, qui supposent précisément ce que son usage de l’histoire piétine, c’est-à-dire la nuance, la transmission, l’honnêteté intellectuelle.

Son parcours politique lui-même ressemble moins à une fidélité idéologique qu’à une succession de vestes retournées selon la météo. Le Monde rappelait son passage par le Parti socialiste, puis par l’UDI, avant son arrivée au Front national en 2014. Ce n’est pas un itinéraire, c’est un déplacement opportuniste vers le meilleur haut-parleur disponible. Il n’a pas traversé les familles politiques comme un homme en quête de cohérence ; il les a traversées comme un professionnel de la carrière en quête de rendement.

Et quand il ne manipule pas la mémoire, il fabrique des scènes. En 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, il interpelle publiquement une accompagnatrice scolaire voilée et réclame qu’elle retire son voile. La séquence devient virale. Le symbole est parfait : choisir une femme dans le public, l’exposer, créer l’humiliation, puis présenter cela comme un acte de courage républicain. Ce n’est pas de la laïcité. C’est de la brutalité mise en spectacle.

Et puisqu’il aime tant parler de dignité publique, rappelons aussi que Julien Odoul a été condamné en première instance en mars 2025, dans l’affaire des assistants parlementaires du FN/RN au Parlement européen, à huit mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité, sans exécution provisoire ; il a fait appel, donc la décision n’est pas définitive. Mais politiquement, le symbole est déjà lourd : l’homme qui distribue les certificats de morale historique a lui-même été rattrapé par une affaire de fonds publics.

Voilà donc Julien Odoul : un gardien autoproclamé de la mémoire quand elle sert son camp, un pyromane mémoriel quand elle peut enflammer les rancœurs, un élu qui brandit l’histoire comme d’autres brandissent un tract. Il ne répare rien. Il ne réconcilie rien. Il ne cherche pas la vérité : il cherche l’effet. Il ne veut pas une mémoire partagée : il veut une mémoire dressée au garde-à-vous devant son agenda politique.

La France et l’Algérie n’ont pas besoin de ce genre de bateleur. Elles ont besoin d’archives ouvertes, de travaux historiques sérieux, de reconnaissance mutuelle, de gestes équilibrés, de courage politique. Elles ont besoin d’une mémoire adulte, capable de regarder toutes les violences, toutes les responsabilités, toutes les victimes. Pas d’une mémoire de meeting, taillée pour les réseaux sociaux et les indignations de circonstance.

La mémoire n’est pas une arme de parti. Les morts ne sont pas des arguments électoraux. Et l’histoire franco-algérienne ne peut pas être abandonnée aux mains d’un député qui semble n’y voir qu’un champ de bataille supplémentaire. S’il doit y avoir reconnaissance, elle devra être mutuelle. Elle devra être digne. Elle devra être complète. Et elle ne devra sûrement pas passer par l’appel sans honte de Julien Odoul.

Khaled Boulaziz

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