Ferhat Abbas, l’État confisqué et la question inachevée de la souveraineté populaire

12 août 2026
9 min de lecture|1 696 mots

En septembre 1963, Ferhat Abbas mettait en garde contre un État qui se construirait sans le peuple et contre un provisoire appelé à durer. Plus de six décennies après l’indépendance, son texte continue d’éclairer l’une des grandes questions politiques algériennes : comment transformer une souveraineté conquise au prix de la guerre en une souveraineté réellement exercée par les citoyens ?

En septembre 1963, l’Algérie indépendante n’a guère plus d’un an. Le pays sort d’une guerre dévastatrice, l’État est encore en construction et les rapports de force issus de la lutte de libération ne sont pas stabilisés. C’est dans ce contexte que Ferhat Abbas, figure centrale du nationalisme algérien, formule l’une de ses mises en garde les plus fortes. Un État « confisqué », écrit-il en substance, est un État condamné avant même d’avoir pleinement pris forme.

Derrière la controverse constitutionnelle de l’époque se trouve une interrogation autrement plus profonde. L’indépendance suffit-elle à faire d’un peuple un peuple souverain ? La disparition de la tutelle coloniale garantit-elle que les citoyens deviennent effectivement les acteurs de leur propre destin politique ?

Pour Ferhat Abbas, la réponse est clairement négative. La souveraineté nationale n’a de sens, à ses yeux, que si elle se traduit par la souveraineté des citoyens. Un peuple qui vient de mener une guerre longue et meurtrière pour son indépendance ne peut être considéré, au lendemain de la victoire, comme incapable de décider lui-même de ses institutions, de ses représentants et de ses gouvernants.

L’argument est d’une simplicité redoutable. Les Algériens ont été jugés assez mûrs pour supporter les sacrifices de la guerre, mais pourraient-ils ne pas l’être assez pour exercer leurs droits politiques ?

C’est cette contradiction que Ferhat Abbas refuse.

Son texte de 1963 dépasse ainsi le désaccord personnel ou institutionnel. Il constitue une réflexion sur la nature même de l’État qui se met en place. Pour lui, la construction nationale ne peut être séparée de la construction démocratique. Le nouvel État ne saurait simplement reprendre les attributs de la souveraineté – un drapeau, une administration, une armée, une diplomatie, une Constitution – sans donner un contenu politique réel à la citoyenneté.

Cette question est d’autant plus importante que les États issus des guerres de libération sont souvent confrontés au même dilemme. Ceux qui ont conduit le combat disposent d’une légitimité historique incontestable. Ils ont payé le prix de la lutte, parfois de leur liberté ou de leur vie. Mais cette légitimité peut-elle, à elle seule, fonder durablement l’exercice du pouvoir ?

Ferhat Abbas semble déjà répondre par la négative.

La légitimité révolutionnaire est, par définition, liée à un moment de l’histoire. Elle peut permettre de fonder un État. Elle ne peut suffire à organiser indéfiniment la vie d’une nation. A mesure que les générations se renouvellent, d’autres formes de légitimité deviennent nécessaires : celle des urnes, du droit, de la responsabilité politique, de la transparence institutionnelle et de la possibilité de l’alternance.

Autrement, la révolution risque de devenir non plus une source de légitimité, mais une justification permanente du pouvoir.

C’est précisément ici que prend tout son sens la notion d’« État confisqué ».

La confiscation ne suppose pas forcément la disparition complète des institutions. Elle peut au contraire se développer à l’intérieur d’un appareil institutionnel apparemment normal. Des élections peuvent être organisées, des assemblées siéger, des gouvernements se succéder et des Constitutions être adoptées. La question demeure pourtant entière : où se trouve réellement la décision ?

Un État commence à être confisqué lorsque la distance entre les institutions formelles et les lieux réels du pouvoir devient trop grande. Lorsque le citoyen est régulièrement convoqué à participer mais peine à percevoir les conséquences de cette participation. Lorsque les procédures électorales existent mais que la confiance dans leur capacité à produire un véritable changement s’érode.

La confiscation peut également prendre une forme plus insidieuse : celle du provisoire.

Ferhat Abbas utilise, à ce sujet, une formule remarquable : « c’est toujours le provisoire qui dure ».

L’histoire politique est pleine de situations présentées comme exceptionnelles et devenues permanentes. L’urgence permet de suspendre une règle, puis la suspension devient une habitude. La stabilité justifie une restriction, puis celle-ci s’installe. Les institutions temporaires se transforment en structures durables. Peu à peu, l’exception cesse d’être perçue comme telle.

Dans un pays tout juste sorti d’une guerre, les arguments en faveur de la centralisation étaient nombreux. Il fallait reconstruire, unifier, organiser, administrer et prévenir de nouvelles fractures. Mais Ferhat Abbas pointait déjà le risque de voir ces nécessités devenir des principes permanents de gouvernement.

Son raisonnement repose sur une conviction essentielle : la stabilité véritable ne vient pas de l’effacement de la société, mais de son intégration dans le processus politique.

Un État peut obtenir le silence. Il ne peut pas décréter la confiance.

Or c’est bien la confiance qui constitue le cœur du problème.

Lorsque le citoyen estime que sa voix compte peu, il ne disparaît pas nécessairement de la société. Il peut simplement disparaître de la vie publique. Il ne vote plus, ne s’engage plus, ne croit plus à la possibilité de changer les choses par les mécanismes institutionnels. La politique devient alors une affaire extérieure à lui, presque un spectacle auquel il assiste sans considérer qu’il puisse en modifier le cours.

Cette désaffection est probablement plus dangereuse, à long terme, que la contestation ouverte.

La contestation témoigne encore d’une attente à l’égard de l’État. L’indifférence, elle, traduit une rupture.

Le citoyen qui ne croit plus à la capacité des institutions à répondre à ses aspirations cherche d’autres voies. Il se replie sur la sphère privée, mise sur les réseaux familiaux, contourne l’administration ou envisage son avenir ailleurs. Ce retrait fragilise progressivement le lien collectif et nourrit une défiance réciproque : l’État se méfie de la société, tandis que la société se méfie de l’État.

Ferhat Abbas défendait au contraire l’idée d’une confiance accordée au citoyen.

Il allait même plus loin. Le peuple, estimait-il, devait avoir le droit de se tromper.

Cette affirmation reste l’une des plus fortes de son texte. Elle touche au cœur même du principe démocratique. La démocratie ne repose pas sur la conviction que les électeurs ont toujours raison. Les peuples peuvent commettre des erreurs, choisir des responsables médiocres, être séduits par des promesses irréalistes ou sanctionner injustement un gouvernement.

Mais l’erreur démocratique possède une caractéristique essentielle : elle peut être corrigée.

Une majorité peut revenir sur son choix. Un responsable peut être battu. Une politique peut être abandonnée. Le système contient ses propres mécanismes de rectification.

A l’inverse, lorsqu’un pouvoir considère qu’il doit protéger le peuple contre ses propres choix, il se place dans une position où ses propres erreurs deviennent beaucoup plus difficiles à corriger. Le problème n’est alors plus celui de la compétence des citoyens, mais celui de l’absence de contre-pouvoirs.

C’est pourquoi l’État fort que semble défendre Ferhat Abbas est très différent d’un État autoritaire.

Un État fort n’est pas celui qui réduit les espaces de contradiction. C’est celui qui peut les supporter.

Il n’a pas peur d’une presse indépendante, d’une justice autonome, d’un Parlement qui débat, d’une opposition organisée ou d’une société civile active. Il ne confond pas critique du gouvernement et hostilité envers la nation. Il distingue la stabilité institutionnelle de l’immobilisme politique.

La solidité de l’État se mesure alors moins à l’étendue de son contrôle qu’à la confiance accordée à ses règles.

Cette réflexion reste au cœur de l’histoire politique algérienne. De décennie en décennie, les mêmes questions reviennent sous des formes différentes : comment organiser la représentation ? Comment restaurer la confiance ? Quelle place accorder aux partis, à la société civile, à la presse et aux corps intermédiaires ? Comment faire en sorte que les institutions ne soient pas seulement respectées parce qu’elles disposent de l’autorité, mais parce qu’elles apparaissent comme légitimes ?

Ces interrogations ne peuvent être résolues par la seule invocation de l’histoire.

La guerre de libération demeure le socle fondateur de l’État algérien. Elle appartient à la mémoire nationale et constitue l’un des événements majeurs du XXe siècle. Mais une société ne peut vivre indéfiniment dans le seul prolongement de son acte de naissance.

Chaque génération doit pouvoir produire sa propre légitimité politique.

C’est peut-être là que le texte de Ferhat Abbas acquiert sa dimension la plus contemporaine. Il ne demandait pas que l’histoire soit oubliée. Il demandait que le peuple ne soit pas enfermé dans cette histoire.

L’indépendance avait fait des Algériens les citoyens d’un État souverain. Restait à faire de cet État celui de ses citoyens.

Plus de soixante ans après, cette distinction conserve toute sa force. Un État peut survivre grâce à ses institutions, son administration, ses ressources et son appareil de puissance. Une République, elle, ne peut réellement vivre que si le citoyen croit qu’elle lui appartient.

C’est peut-être cela, au fond, que Ferhat Abbas voulait dire en 1963 : un État cesse d’être pleinement vivant lorsqu’il ne fait plus confiance au peuple au nom duquel il prétend gouverner.

Khaled Boulaziz

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