Il avait trouvé les mots pour défier le FIS et promettre de lui barrer l’accès au pouvoir. Aujourd’hui, alors que le MAK appelle à détacher la Kabylie de l’Algérie et que d’anciens cadres du RCD sont présentés comme la matrice humaine du mouvement, Saïd Sadi garde-t-il la même détermination ? Son silence devient une question politique.
Il fut un temps où Saïd Sadi ne mâchait pas ses mots.
Face à Abbassi Madani, dans une Algérie traversée par la poussée islamiste, le dirigeant du RCD avait assumé une confrontation directe. Il ne s’était pas réfugié derrière les nuances, les circonlocutions ou les prudences diplomatiques. Il avait annoncé, avec la fermeté qui a fait une partie de sa réputation, que la route du pouvoir serait barrée au FIS.
La formule était brutale.
La position était claire.
L’adversaire était désigné.
Saïd Sadi estimait que le projet islamiste menaçait les libertés, la démocratie et l’avenir de l’Algérie. Il avait donc choisi de se présenter comme un rempart. On peut discuter ses méthodes, son positionnement et ses alliances. Mais on ne peut nier qu’il avait alors publiquement tracé une ligne rouge.
Aujourd’hui, une autre question se pose.
Le MAK ne se contente plus de réclamer la reconnaissance de l’identité kabyle, l’enseignement de tamazight ou une réforme démocratique de l’État. Il défend un projet de séparation de la Kabylie du reste de l’Algérie.
Saïd Sadi aura-t-il le même courage pour lui dire non ?
Aura-t-il la même détermination pour déclarer à Ferhat Mehenni :
« Nous récusons votre appel à la sécession. Nous vous barrerons la route lorsque vous chercherez à détacher la Kabylie de l’Algérie » ?
Hier, Abbassi Madani ; aujourd’hui, Ferhat Mehenni
La comparaison dérangera certainement.
Elle ne consiste pas à assimiler idéologiquement le FIS et le MAK. Leurs projets, leurs références et leurs histoires sont différents.
Mais ils posent tous deux, à leur manière, une question fondamentale à Saïd Sadi : jusqu’où est-il prêt à aller pour défendre la conception de l’Algérie qu’il affirme avoir toujours portée ?
Face au FIS, Saïd Sadi estimait que la République était menacée par un projet religieux autoritaire.
Face au MAK, l’intégrité territoriale de l’Algérie est désormais contestée par un mouvement qui revendique ouvertement la séparation de la Kabylie.
Pourquoi la première menace aurait-elle mérité une opposition spectaculaire, tandis que la seconde susciterait des formules prudentes, des silences ou des condamnations sans éclat ?
Pourquoi l’ancien chef du RCD, si prompt à dénoncer les ambiguïtés des autres, ne formulerait-il pas une réponse catégorique ?
La Kabylie appartient-elle, selon lui, à l’ensemble national algérien ?
Rejette-t-il sans réserve la sécession ?
Considère-t-il le MAK comme un adversaire politique dès lors qu’il appelle à rompre l’unité territoriale du pays ?
Ces questions appellent des réponses simples.
Le MAK ne vient pas de nulle part
Le silence serait déjà problématique si le MAK constituait un phénomène totalement extérieur à l’histoire de Saïd Sadi.
Mais ce n’est précisément pas le cas.
Des anciens militants affirmant avoir connu de l’intérieur le RCD et les débuts du MAK soutiennent qu’une grande partie des premiers cadres du mouvement de Ferhat Mehenni provenait du parti fondé par Saïd Sadi.
Certains avancent même le chiffre spectaculaire de 99 %.
Ce pourcentage n’est accompagné d’aucune liste exhaustive permettant de le vérifier. Il ne doit donc pas être présenté comme une statistique définitivement établie. Il s’agit du témoignage d’anciens acteurs politiques affirmant avoir participé à cette trajectoire.
Mais même si le chiffre exact reste contestable, le phénomène qu’ils décrivent mérite d’être pris au sérieux.
Selon ces témoignages, le MAK n’aurait pas été construit par des militants inexpérimentés découvrant soudainement la politique. Il aurait bénéficié d’hommes déjà formés, structurés et aguerris au sein du RCD.
Ces cadres savaient organiser des réunions.
Ils savaient rédiger des textes.
Ils savaient créer des sections, conduire des campagnes, encadrer des militants et articuler un discours politique.
Ils avaient été initiés aux congrès, aux débats internes, aux rapports de force et aux méthodes d’organisation.
Ferhat Mehenni n’aurait donc pas construit son mouvement sur du sable.
Il aurait trouvé une partie de son personnel politique déjà debout.
Et ce personnel aurait été, dans une proportion importante selon les anciens militants qui témoignent, formé dans l’école de Saïd Sadi.
Saïd Sadi ne peut pas être le père des succès et l’étranger aux dérives
Voilà le cœur du problème.
Saïd Sadi aime être présenté comme un formateur de cadres, un intellectuel ayant structuré la pensée démocratique kabyle et un dirigeant ayant donné à une génération les instruments de l’action politique.
Mais on ne peut revendiquer la paternité de la formation lorsque les militants réussissent et nier tout lien avec leur trajectoire lorsqu’ils se radicalisent.
On ne peut pas dire :
« Ce sont les cadres que nous avons formés » lorsqu’il s’agit de célébrer l’histoire du RCD.
Puis déclarer :
« Je n’y suis pour rien » lorsque certains de ces cadres se retrouvent dans un mouvement séparatiste.
Saïd Sadi n’a peut-être pas fondé officiellement le MAK.
Aucun des éléments disponibles ne démontre qu’il aurait ordonné sa création, financé ses activités ou préparé secrètement son orientation indépendantiste.
Mais la responsabilité politique ne se limite pas à une signature au bas d’un acte fondateur.
Elle concerne aussi les hommes que l’on forme, les discours que l’on produit, les tensions que l’on laisse grandir et les conséquences que l’on refuse ensuite d’assumer.
Saïd Sadi était un dirigeant majeur.
Il était adulte, expérimenté et parfaitement conscient de la portée de son action.
Il connaissait Ferhat Mehenni.
Il connaissait les cadres de son parti.
Il connaissait les fractures du mouvement kabyle.
Il connaissait les frustrations de militants considérant que les partis traditionnels avaient échoué.
Il ne peut donc pas être présenté comme un homme totalement surpris par une radicalisation surgie de nulle part.
Le séparatisme comme échec du projet Sadi
Pendant des années, Saïd Sadi a prétendu incarner une synthèse.
Il voulait concilier l’identité amazighe, la démocratie, la laïcité et l’appartenance à l’Algérie.
Le RCD devait être la preuve qu’il était possible de défendre la Kabylie sans sortir du cadre national.
Or l’émergence du MAK et le départ d’anciens cadres du RCD vers le mouvement de Ferhat Mehenni constituent un désaveu majeur pour cette ambition.
Si tant de militants formés dans son parti ont fini par rejoindre une organisation séparatiste, deux hypothèses apparaissent.
Soit Saïd Sadi n’a pas compris la dynamique qui traversait son propre espace politique.
Soit il l’a comprise, mais n’a pas réussi à l’empêcher.
Dans les deux cas, son bilan est engagé.
Le MAK est ainsi devenu le miroir cruel de l’échec du RCD.
Plus les anciens militants insistent sur le rôle formateur de l’école Sadi, plus ils révèlent l’incapacité de son fondateur à conserver ces cadres dans un projet algérien.
Saïd Sadi aurait donc formé des militants techniquement efficaces, mais sans réussir à transmettre durablement l’adhésion à sa ligne nationale.
Il leur aurait donné les instruments de l’action politique.
Ferhat Mehenni aurait récupéré une partie de ces instruments pour les retourner contre l’unité de l’Algérie.
Une « armée prête à l’emploi »
L’un des témoignages les plus sévères affirme que Ferhat Mehenni aurait trouvé, en créant son mouvement, « une armée prête à l’emploi ».
La formule est polémique.
Mais elle résume une accusation politique lourde.
Le dirigeant du MAK n’aurait pas eu à former seul l’ensemble de ses premiers cadres. Il aurait récupéré des militants ayant déjà appris ailleurs la discipline organisationnelle, le discours identitaire, la mobilisation et la confrontation politique.
Cette école aurait été celle du RCD.
Et son principal maître aurait été Saïd Sadi.
Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les anciens cadres du RCD ont rejoint le MAK, ni que tout militant culturel ou démocrate serait destiné à devenir séparatiste.
Il s’agit de constater, sur la base des témoignages disponibles, qu’une continuité humaine et organisationnelle aurait existé entre les deux espaces.
Le MAK serait alors à la fois l’héritier et le négateur du RCD.
L’héritier, parce qu’il aurait récupéré une partie de ses hommes et de ses méthodes.
Le négateur, parce qu’il aurait rejeté l’objectif d’une Algérie démocratique pour lui substituer celui d’une Kabylie séparée.
Cette filiation politique rend le silence de Saïd Sadi encore plus difficile à comprendre.
Pourquoi cette fermeté sélective ?
Saïd Sadi avait su trouver une formule définitive contre Abbassi Madani.
Pourquoi n’en trouve-t-il pas une aussi claire contre Ferhat Mehenni ?
Est-ce parce que le premier était un adversaire idéologique extérieur à son milieu, alors que le second appartient à une histoire politique et culturelle beaucoup plus proche de la sienne ?
Est-ce parce qu’il est plus facile de défier un rival islamiste que d’affronter les contradictions nées de son propre espace militant ?
Est-ce parce qu’une condamnation nette du MAK l’obligerait à reconnaître publiquement l’échec de son école politique ?
Ou considère-t-il que l’appel à la séparation de la Kabylie ne mérite pas la même mobilisation que la menace islamiste ?
Saïd Sadi ne peut pas exiger des autres une clarté qu’il refuserait de s’imposer.
Il a passé sa carrière à dénoncer les demi-mesures, les compromis douteux et les calculs politiciens.
Il lui appartient aujourd’hui d’appliquer à lui-même les exigences qu’il adressait à ses adversaires.
Dire clairement que la Kabylie est algérienne
La question ne demande pas un long traité constitutionnel.
Elle exige une position intelligible.
Saïd Sadi doit dire clairement si, pour lui, la Kabylie fait partie intégrante de l’Algérie.
Il doit dire s’il considère que l’identité kabyle peut et doit s’épanouir dans le cadre national.
Il doit dire s’il rejette catégoriquement toute proclamation unilatérale de séparation.
Il doit dire si le MAK franchit une ligne rouge lorsqu’il transforme la revendication culturelle en rupture territoriale.
Il doit enfin dire à Ferhat Mehenni ce qu’il avait dit, en substance, à Abbassi Madani :
« Votre projet menace l’Algérie que nous voulons construire. Nous vous barrerons la route politiquement. »
Il ne s’agit pas d’appeler à la répression.
Il ne s’agit pas d’interdire le débat ou de criminaliser toute opinion.
Il s’agit de demander à un ancien dirigeant national de prendre une position politique claire face à un projet qu’il est en droit de combattre démocratiquement.
Le silence n’est plus une neutralité
Saïd Sadi pourrait répondre qu’il n’exerce plus de responsabilité partisane et qu’il n’a aucun compte à rendre sur les choix du MAK.
Cette défense serait insuffisante.
Il continue d’intervenir dans l’espace public.
Il publie ses mémoires.
Il commente l’histoire nationale.
Il revendique un héritage politique.
Il accepte d’être présenté comme une référence morale et intellectuelle.
On ne peut pas réclamer le statut de conscience politique tout en refusant de répondre aux questions les plus embarrassantes de son propre héritage.
Plus encore, lorsque d’anciens collaborateurs affirment que les premiers cadres du MAK venaient massivement de son parti, le silence cesse d’être une absence de commentaire.
Il devient lui-même un fait politique.
Il alimente les interrogations.
Il permet à chacun d’y projeter ses soupçons.
Il donne l’impression qu’une condamnation trop nette du séparatisme reviendrait, pour Saïd Sadi, à condamner une partie de sa propre descendance militante.
Une responsabilité politique, pas une condamnation judiciaire
Il faut toutefois préserver une distinction essentielle.
Les témoignages disponibles ne prouvent pas que Saïd Sadi ait participé directement à la création du MAK.
Ils ne démontrent pas qu’il ait souhaité la séparation de la Kabylie.
Ils ne permettent pas de lui attribuer les décisions prises aujourd’hui par Ferhat Mehenni.
La responsabilité directe du projet indépendantiste appartient à ceux qui le défendent et le conduisent.
Mais Saïd Sadi porte une responsabilité politique dans la formation de l’environnement dont une partie de ces acteurs est issue.
Il doit répondre de l’échec de son parti à retenir certains cadres.
Il doit répondre des raisons pour lesquelles des militants formés au RCD ont considéré que le projet algérien ne leur suffisait plus.
Il doit répondre de la manière dont un discours initialement présenté comme national et démocratique a pu être récupéré, radicalisé et transformé en argument séparatiste.
Cette responsabilité n’est pas pénale.
Elle est historique.
Et c’est précisément parce qu’elle est historique qu’un dirigeant comme Saïd Sadi ne peut pas l’écarter d’un revers de main.
Le courage ne peut pas être à géométrie variable
Saïd Sadi fut admiré par certains parce qu’il avait osé affronter Abbassi Madani.
Il avait alors choisi la confrontation plutôt que l’ambiguïté.
Il avait estimé que le danger exigeait des paroles fortes.
Aujourd’hui, le MAK lui offre l’occasion de démontrer que son courage n’était pas réservé à un adversaire particulier.
La défense de la République ne peut pas être à géométrie variable.
L’unité nationale ne peut pas être sacrée face aux islamistes et négociable face aux séparatistes.
La clarté ne peut pas être exigée du pouvoir, du FIS et de tous les autres acteurs, puis abandonnée lorsque la question touche d’anciens compagnons et d’anciens cadres.
Saïd Sadi doit parler.
Non pour sauver son image.
Non pour régler des comptes avec Ferhat Mehenni.
Mais pour établir la cohérence de son propre parcours.
La question qui le poursuivra
Les Algériens ont entendu Saïd Sadi promettre de barrer la route au FIS.
Ils sont aujourd’hui en droit de lui demander :
Barrerez-vous également la route politique à ceux qui veulent séparer la Kabylie de l’Algérie ?
La réponse ne peut pas être remplacée par des mémoires, des hommages ou des rappels de ses combats passés.
Elle ne peut pas être noyée dans des considérations générales sur la démocratie.
Elle doit être formulée clairement.
Saïd Sadi n’est peut-être pas le fondateur du MAK.
Mais d’anciens collaborateurs le décrivent comme le dirigeant de l’école dont seraient issus nombre de ses premiers cadres.
Il ne peut donc pas être totalement étranger à cette histoire.
Ferhat Mehenni porte la responsabilité directe du séparatisme.
Saïd Sadi porte celle de la matrice politique, de la fuite des cadres et du silence actuel.
Hier, il avait trouvé les mots pour Abbassi Madani.
Aujourd’hui, l’Histoire attend de savoir s’il aura le courage de dire à Ferhat Mehenni :
« Nous récusons votre appel à la sécession. La Kabylie n’est la propriété d’aucun chef ni d’aucun mouvement. Elle appartient à son peuple et demeure une partie de l’Algérie. Votre projet de rupture trouvera devant lui notre opposition politique. »
S’il le dit, il pourra revendiquer une certaine cohérence.
S’il ne le dit pas, son silence parlera à sa place.
Khaled Boulaziz






