Gaza, la vie contre la machine d’anéantissement

27 juillet 2026
7 min de lecture|1 377 mots

Ils ont bombardé les maisons, éventré les routes, pulvérisé les écoles, rendu les hôpitaux exsangues et transformé les quartiers en montagnes de gravats. Ils ont détruit les vergers, labouré les champs avec les chenilles des chars et verrouillé les passages par lesquels entraient nourriture, médicaments et carburant. Ils ont voulu faire de Gaza un territoire inhabitable, puis présenter le départ de ses habitants comme une fatalité. Pourtant, entre les tentes de déplacés, une graine perce encore la terre. Cette graine dit : nous sommes toujours ici.

Dans les Mawasi de Khan Younès, comme dans les zones où s’entassent les familles déplacées, de petites parcelles deviennent des potagers de survie. Quelques mètres carrés suffisent pour faire pousser tomates, poivrons, aubergines, choux, oignons, persil ou menthe. Dans Gaza assiégée, cette initiative domestique devient un acte politique. Cultiver, c’est refuser que l’occupant décide de la nourriture disponible, du prix d’un légume et, finalement, du droit même de vivre.

Wadha Awad, mère palestinienne de 57 ans, a transformé le pourtour de sa tente en jardin. Avec presque rien, elle nourrit son mari âgé, ses enfants et parfois ses voisins. Faute de pesticides, elle répand les cendres du feu sur les plantes pour éloigner les insectes. Faute de marchés accessibles, elle récolte et partage. Ce jardin n’est pas un décor : il est une brèche ouverte dans le siège.

L’image résume la disproportion de cette guerre coloniale. D’un côté, une puissance militaire soutenue, armée et protégée par les capitales occidentales. De l’autre, une femme, quelques plants, une poignée de cendres et une volonté de ne pas disparaître. La machine de guerre sioniste possède avions, drones, bulldozers et bombes. Le peuple palestinien possède sa mémoire, sa solidarité et cette relation à la terre que près de huit décennies de dépossession n’ont pas réussi à abolir.

Au 23 juillet 2026, le bilan communiqué à Gaza atteignait 73 311 Palestiniens tués et 173 924 blessés depuis le 7 octobre 2023. Ce bilan reste incomplet : des victimes demeurent sous les décombres ou dans des secteurs auxquels les ambulances et les équipes de secours ne peuvent accéder. Plus de 21 000 enfants figurent parmi les morts recensés. Derrière chaque nombre, il y a un visage, une famille décimée, un enfant dont le cartable est resté sous les pierres.

Le cessez-le-feu annoncé le 10 octobre 2025 et entré en vigueur le lendemain n’a pas mis fin au massacre. Au 23 juillet 2026, au moins 1 185 Palestiniens avaient encore été tués et 3 816 blessés depuis son entrée en vigueur, tandis que 803 corps avaient été retirés des ruines. Entre le 13 et le 20 juillet seulement, au moins 57 Palestiniens ont été tués, dont des femmes et des enfants. L’armée d’occupation a continué de frapper des immeubles résidentiels, des tentes de déplacés, des funérailles et des zones densément peuplées. Le mot « cessez-le-feu » sert de paravent diplomatique à une violence presque quotidienne.

Neuf mois après l’annonce de la trêve, la population demeure enfermée dans moins de la moitié de la bande de Gaza. La prétendue « ligne jaune », imposée sans démarcation claire, avance vers l’ouest et réduit encore l’espace accessible. Des Palestiniens sont abattus pour s’en être approchés, parfois sans savoir qu’ils avaient franchi une limite invisible. Dans les zones contrôlées par l’armée israélienne, destructions, dynamitages et nivellement des terres se poursuivent. Ce n’est pas une paix imparfaite : c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens.

La catastrophe est écologique. Environ 78 % des quelque 250 000 bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits, générant près de 61 millions de tonnes de débris. Une partie importante de ces gravats peut contenir de l’amiante, des métaux lourds, des déchets industriels, médicaux ou des résidus de munitions. À la poussière des bombardements s’ajoutent les particules toxiques respirées par les familles installées au pied des ruines. La pollution prolonge le bombardement dans les poumons, l’eau et les sols.

Les réseaux d’assainissement ont été dévastés. En juillet 2026, 60 % de la population vivait à moins de dix mètres d’eaux usées ou de déchets humains, et plus de 900 000 personnes étaient exposées à des amas d’ordures dans les secteurs résidentiels. Les stations de pompage fonctionnent au ralenti faute de carburant, de pièces et d’huile moteur. Les eaux sales débordent dans les rues et contaminent les abords des tentes. Gale, parasites et infections se répandent dans des camps surpeuplés où l’eau potable manque.

La destruction vise aussi l’avenir alimentaire. Environ 87 % des terres cultivées de Gaza restent endommagées. Les vergers, oliviers, serres, puits agricoles, élevages et réseaux d’irrigation ont été frappés. La grande majorité des arbres fruitiers a disparu ; des sols sont compactés par les véhicules militaires, contaminés par les explosifs et privés de leur capacité à absorber l’eau. Détruire l’agriculture palestinienne, c’est tenter de transformer un peuple de producteurs en population dépendante de colis humanitaires soumis au bon vouloir de l’occupant.

Gaza, la vie contre la machine d’anéantissement

C’est pourquoi les potagers entre les tentes ont une portée immense. Ils ne remplacent ni les terres confisquées ni les exploitations rasées, mais ils restaurent un fragment d’autonomie. Une tomate cueillie devant une tente devient une victoire sur le siège. Une botte de persil donnée au voisin rétablit la communauté que les déplacements forcés cherchent à disperser. Un olivier replanté affirme que la présence palestinienne ne dépend pas d’une autorisation militaire.

Le discours occidental préfère parler de « résilience ». Le mot permet d’admirer les Gazaouis sans condamner ceux qui leur imposent l’insupportable. Mais le peuple palestinien n’est pas simplement résilient : il résiste. Il résiste lorsque le médecin opère sans anesthésiant, lorsque l’enseignante réunit les enfants sous une bâche, lorsque le père marche des kilomètres pour remplir un bidon, lorsque la mère pétrit le pain avec les dernières poignées de farine. Il résiste aussi lorsqu’il plante, récolte et partage.

La responsabilité des puissances occidentales est écrasante. Elles parlent de droit international tout en fournissant armes, couvertures diplomatiques et impunité à l’État colonial. Elles annoncent leur inquiétude après chaque massacre, puis refusent les mesures susceptibles de l’arrêter. Elles financent quelques convois humanitaires tout en préservant le système de siège qui les rend nécessaires. Cette hypocrisie nourrit la tragédie.

Wadha Awad dit que s’asseoir parmi les légumes apporte du repos. Dans Gaza martyrisée, cette phrase est un manifeste. S’asseoir près d’une pousse de menthe, regarder mûrir une aubergine, offrir un oignon à une famille voisine, c’est reprendre quelques instants au règne de la terreur. C’est affirmer que la vie palestinienne ne sera jamais réduite à une statistique, à une file d’attente ou à l’image d’un corps sous un linceul.

L’occupant peut raser un champ, mais il ne peut effacer la mémoire du champ. Il peut déraciner un olivier, mais il ne peut empêcher qu’une main le replante. Il peut imposer la tente, mais il ne peut transformer le déplacement en renoncement. Entre les abris de Khan Younès, les pousses vertes proclament déjà l’échec historique du projet d’anéantissement.

Un peuple qui sème au bord de l’abîme ne prépare pas sa disparition. Il prépare son retour, sa liberté et son lendemain. Gaza demeure debout, non parce que la souffrance serait une vertu, mais parce que son peuple refuse de céder sa terre, son histoire et son droit à l’existence. Sous les bombes, parmi les morts et les ruines, la Palestine continue de germer.

Khaled Boulaziz

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