Cent ans après la reddition du chef rifain, l’histoire officielle continue de marcher autour de sa mémoire comme autour d’un explosif oublié. Résistant à la colonisation espagnole et française, fondateur d’un embryon d’État et figure tutélaire des luttes de libération, Abdelkrim El Khattabi appartient au Maroc. Mais il appartient aussi à ce que le pouvoir marocain redoute le plus : une histoire écrite hors du palais, une souveraineté née dans les montagnes et une dignité populaire qui ne demande pas l’autorisation de régner.
Abdelkrim El Khattabi : le Rif contre deux empires
Il existe des héros que les États élèvent sur des piédestaux. Et il en existe d’autres qu’ils enferment dans des manuels scolaires, entre deux paragraphes soigneusement limés, après avoir retiré de leur vie tout ce qui pourrait encore brûler.
Abdelkrim El Khattabi appartient à cette seconde catégorie.
Son nom est désormais donné à des rues, des établissements et des espaces publics. Son portrait est connu. La bataille d’Anoual est évoquée. Sa résistance à l’occupation coloniale n’est plus officiellement niée. Mais entre reconnaître un homme et raconter son histoire, il existe parfois un gouffre. Dans ce gouffre se trouvent une république, une armée populaire, une région humiliée, une monarchie inquiète et un siècle de silence administratif.
Le 27 mai 1926, Abdelkrim se rendait aux Français après cinq années d’une guerre qui avait mobilisé contre les combattants rifains deux puissances européennes. Cent ans plus tard, sa défaite militaire demeure une victoire politique que ni le Maroc, ni l’Espagne, ni la France ne savent pleinement regarder.
Une montagne contre deux empires
Au début des années 1920, le Rif n’est pas encore une carte postale méditerranéenne. C’est une région montagneuse soumise à la pression de l’expansion coloniale espagnole, dans un Maroc divisé depuis 1912 entre zones d’influence française et espagnole.
Abdelkrim n’est pourtant pas né étranger au système colonial. Formé notamment à l’université Al-Quaraouiyine de Fès, il avait travaillé à Melilla comme enseignant, interprète, journaliste et juge au service de l’administration espagnole. Il connaissait la langue, les méthodes et les fragilités de l’occupant. C’est peut-être ce qui le rendit si dangereux : il ne combattait pas un ennemi abstrait. Il en connaissait les bureaux, les raisonnements et l’arrogance.
En juillet 1921, à Anoual, les forces rifaines infligèrent à l’armée espagnole l’un des plus grands désastres militaires de son histoire contemporaine. Des milliers de soldats furent tués ou portés disparus en quelques jours. Un appareil militaire européen, certain de sa supériorité, venait d’être défait par des combattants que les imaginaires coloniaux présentaient comme primitifs et désorganisés.
Anoual ne fut pas seulement une bataille. Ce fut une profanation.
Elle détruisit le mythe de l’invincibilité coloniale. Elle démontra qu’une armée régulière pouvait être battue par des forces connaissant leur territoire, disposant du soutien de la population et capables d’adapter leur organisation à une guerre asymétrique. La guerre du Rif devint ainsi l’une des grandes références de la résistance anticoloniale du XXe siècle. Ses méthodes et son retentissement circulèrent bien au-delà du Maroc, jusque dans les mouvements révolutionnaires d’Asie et d’Amérique latine.
Face à cette humiliation, la réponse coloniale fut massive. L’Espagne employa dans le Rif des gaz toxiques, notamment de l’ypérite. Des témoignages de pilotes espagnols, des articles de presse de l’époque et des travaux historiques ont documenté ces bombardements chimiques, dont les populations civiles furent également victimes. Les recherches consacrées à la guerre évoquent aussi les préparatifs et l’implication française dans la guerre chimique en 1925.
L’Europe qui prétendait apporter le droit et la civilisation répondit donc à la résistance d’un peuple par des poisons largués du ciel.
Les mots changent. Les méthodes restent.
Une république que le palais ne peut digérer
La principale difficulté posée par Abdelkrim ne réside pourtant pas uniquement dans ses victoires militaires.
Il ne s’est pas contenté de repousser une armée. Il a tenté d’organiser un pouvoir.
Dans le territoire contrôlé par les Rifains apparurent une administration, une assemblée représentant différentes tribus, une armée régulière, une justice réorganisée et des institutions destinées à dépasser les anciennes rivalités locales. Des documents diplomatiques de l’époque parlent explicitement d’un « gouvernement de la République du Rif », même si les historiens débattent encore de la nature exacte du régime et des intentions d’Abdelkrim envers le sultan.
Cette ambiguïté historique est précisément ce qui rend sa mémoire politiquement incandescente.
Le combattant anticolonial peut être intégré au récit national. Le fondateur d’un pouvoir autonome est beaucoup plus difficile à absorber. Le résistant peut être présenté comme un serviteur de l’unité marocaine. Le républicain, ou même celui qui a rendu imaginable une forme républicaine, menace le monopole du palais sur la fabrication de la nation.
Le pouvoir chérifien de l’époque considérait d’ailleurs Abdelkrim comme une menace. À mesure que son influence progressait, la rébellion rifaine ne mettait plus seulement en danger les positions de la France et de l’Espagne. Elle remettait en cause l’ordre politique marocain que le protectorat prétendait administrer au nom du sultan.
La guerre contre Abdelkrim devint donc une étrange coalition des conservations : deux empires européens défendaient leurs possessions, tandis que le pouvoir monarchique cherchait à préserver sa centralité.
En septembre 1925, le débarquement franco-espagnol d’Al-Hoceima, combiné à l’avancée française depuis le sud, finit par prendre les Rifains en tenaille. Abdelkrim se rendit aux Français en mai 1926. Il fut déporté avec sa famille à La Réunion, où il demeura pendant vingt ans.
La République du Rif avait été vaincue.
Son idée, elle, venait de commencer son voyage.
D’Anoual à la libération du Maghreb
En 1947, alors qu’il devait être transféré vers la France, Abdelkrim profita d’une escale à Port-Saïd pour rejoindre l’Égypte. Au Caire, il ne se transforma pas en notable exilé contemplant ses anciennes batailles. Il poursuivit le combat.
En 1948, il prit la tête du Comité de libération du Maghreb arabe, structure destinée à coordonner et soutenir les mouvements indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie. Abdelkrim ne pensait donc pas la liberté comme une affaire strictement rifaine. Son horizon était maghrébin.
C’est peut-être là que sa trajectoire prend aujourd’hui sa dimension la plus douloureuse.
En juin 1959, cinq mois après la victoire de la révolution cubaine, Ernesto « Che » Guevara se rendit au Caire à la tête d’une délégation du nouveau pouvoir révolutionnaire. Selon plusieurs récits, il profita de ce séjour pour rencontrer Abdelkrim El Khattabi, alors exilé dans la capitale égyptienne. La scène, dont les détails demeurent mal documentés, porte néanmoins une immense force symbolique : le jeune commandant de la Sierra Maestra venait saluer celui qui, près de quarante ans auparavant, avait démontré à Anoual qu’une armée populaire pouvait vaincre une puissance coloniale.
Entre le vieux chef rifain et le révolutionnaire cubain se dessinait ainsi une filiation que les frontières ne pouvaient contenir. Les méthodes de guérilla élaborées dans les montagnes du Rif avaient d’ailleurs circulé jusqu’à Cuba, notamment par l’intermédiaire d’Alberto Bayo, ancien officier de la guerre du Rif devenu l’un des instructeurs militaires de Fidel Castro et du Che. Abdelkrim n’avait donc pas seulement libéré un territoire pendant quelques années : il avait transmis aux peuples dominés la certitude que les empires pouvaient être battus.
L’homme qui rêvait d’un front commun des peuples du Maghreb serait confronté, un siècle plus tard, à une région découpée par les rancœurs d’État, les frontières fermées, les propagandes concurrentes et les nationalismes administratifs. Alger et Rabat invoquent l’anticolonialisme, mais se disputent l’héritage, les cartes, les symboles et jusqu’aux costumes traditionnels, comme si l’histoire n’avait servi qu’à fournir des munitions aux ministères.
Abdelkrim, lui, avait compris que l’occupation étrangère ne pouvait être vaincue durablement si chaque peuple du Maghreb demeurait enfermé dans sa cage nationale.
Après l’indépendance officielle du Maroc en 1956, il refusa de rentrer. Il estimait que la libération était inachevée tant que des forces coloniales demeuraient présentes en Afrique du Nord. Il mourut au Caire en 1963. Sa dépouille n’a jamais été rapatriée au Maroc.
Même mort, Abdelkrim reste donc en exil.
Le passé qui revient dans les manifestations
Pendant des décennies, la mémoire rifaine survécut moins dans les institutions que dans les familles, les chants, les poèmes et les récits transmis d’une génération à l’autre. Le pouvoir central finit par réintégrer Abdelkrim dans le panthéon national à partir des années 1990, mais en privilégiant la figure consensuelle du résistant marocain au détriment du dirigeant rifain, de l’homme d’État et du symbole républicain.
Des travaux récents montrent comment cette mémoire a été progressivement nationalisée : l’identité amazighe d’Abdelkrim, la singularité politique du Rif et le projet institutionnel né pendant la guerre sont atténués au profit d’un héros anticolonial compatible avec la continuité monarchique.
Mais les mémoires ne se laissent pas toujours administrer.
En 2011, puis durant le Hirak du Rif de 2016-2017, le portrait d’Abdelkrim et le drapeau de la République du Rif reparurent dans les manifestations. Les protestataires réclamaient des hôpitaux, des universités, des emplois, la justice sociale et la fin de la marginalisation. Le pouvoir y vit pourtant la possibilité d’une contestation séparatiste.
La vieille confusion recommença : demander la dignité fut assimilé à menacer l’unité nationale.
Nasser Zefzafi, figure du Hirak, purge toujours une peine de vingt ans de prison. Amnesty International considère qu’il a été emprisonné pour avoir exercé pacifiquement son droit à la protestation et rapporte des allégations de torture, de mauvais traitements et de privation de soins.
Un siècle sépare Anoual du Hirak. Pourtant, une même question traverse les générations : quelle place un État accorde-t-il à une région lorsqu’elle refuse de confondre l’unité avec le silence ?
La mémoire ne demande pas une statue
Le Maroc peut continuer à baptiser des avenues du nom d’Abdelkrim. L’Espagne peut organiser quelques colloques universitaires. La France peut ranger la guerre du Rif derrière l’Algérie et l’Indochine dans l’immense débarras de sa mémoire coloniale.
Cela ne suffira pas.
La mémoire ne demande pas seulement une plaque, une stèle ou un portrait. Elle exige des archives ouvertes, des lieux préservés, des responsabilités nommées, des victimes reconnues et une histoire enseignée sans mutilation.
Elle exige que l’Espagne regarde l’usage des armes chimiques. Que la France examine son rôle dans l’écrasement du Rif. Que la monarchie marocaine cesse de considérer toute mémoire autonome comme une menace contre le trône. Et que les Maghrébins retrouvent en Abdelkrim non un trophée national à brandir contre le voisin, mais l’un des fondateurs d’une conscience commune.
Car la véritable puissance d’Abdelkrim ne tient pas à ce qu’il ait vaincu une armée espagnole.
Elle tient à ce qu’il ait rendu la victoire pensable.
Il a montré qu’un paysan pouvait cesser d’avoir peur de l’uniforme, qu’une montagne pouvait humilier un empire, qu’un peuple divisé pouvait s’organiser et qu’une domination présentée comme éternelle pouvait soudain apparaître fragile.
C’est pour cette raison qu’un siècle après sa reddition, Abdelkrim reste plus vivant que ceux qui l’ont vaincu.
Et c’est pour cette raison que son histoire demeure dangereuse.
Khaled Boulaziz




