Du Caire à Alger : la mort lente des prisonniers politiques des régimes autoritaires

9 juin 2026
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Les dictatures militaires ne commencent jamais par dire qu’elles vont tuer. Elles commencent par dire qu’elles vont sauver. Sauver l’État. Sauver la nation. Sauver la République. Sauver l’identité. Sauver la stabilité. Puis elles annulent les élections, remplissent les prisons, dressent des listes d’ennemis, inventent des complots, militarisent la justice, et finissent par faire de la mort lente un mode de gouvernement.

L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi est aujourd’hui l’un des visages les plus brutaux de cette mécanique. Mais elle n’est pas une anomalie tombée du ciel. Elle appartient à une famille politique bien connue dans le monde arabe : celle des régimes militaro-sécuritaires qui confisquent la souveraineté populaire au nom de la souveraineté nationale. L’Algérie connaît cette matrice depuis l’interruption du processus électoral en janvier 1992. L’Égypte l’a rejouée, avec une violence de masse, après le coup d’État du 3 juillet 2013 contre Mohamed Morsi, premier président civil élu de son histoire.

On peut discuter Mohamed Morsi, son bilan, ses erreurs, son parti, ses ambiguïtés. Mais une vérité demeure : il avait été élu. Sa chute par les chars a signifié une chose simple et terrible : le vote du peuple ne vaut rien lorsque l’armée décide qu’il a mal voté. C’est la même logique qui, en Algérie, avait conduit les décideurs de l’ombre à interrompre les élections législatives que le Front islamique du salut était en voie de gagner. Deux pays, deux contextes, deux histoires différentes, mais une même sentence prononcée par la caserne : la démocratie est tolérée tant qu’elle ne menace pas le pouvoir réel.

En Égypte, le coup d’État de 2013 n’a pas seulement renversé un président. Il a ouvert une saison de massacres. Le premier sang coule dès juillet, devant le siège de la Garde républicaine, puis sur Nasr Road. Mais le nom qui résume l’abîme est Rabaa. Le 14 août 2013, la place Rabaa al-Adawiya devient le théâtre d’une opération d’écrasement. Des milliers de partisans de Morsi y campaient pour dénoncer le coup d’État et réclamer le retour du président élu. Le pouvoir n’a pas choisi la négociation. Il a choisi le feu.

Rabaa n’est pas une bavure. Ce n’est pas une dispersion qui aurait dégénéré. C’est une démonstration de terreur d’État. Les forces de sécurité ouvrent le feu, les corps tombent, les hôpitaux de fortune débordent, les familles cherchent les leurs. Human Rights Watch parle d’au moins 817 morts sur cette seule place, probablement plus de 1 000. L’Égypte moderne venait de connaître sa grande tuerie fondatrice.

Après Rabaa, le régime Sissi pouvait encore prétendre organiser des élections, écrire des constitutions, parler de modernisation, promettre des routes, des ponts, des mégaprojets et des capitales administratives. Mais le pacte réel était déjà signé dans le sang : la rue ne décidera plus ; la caserne décidera. Le peuple sera convoqué pour acclamer, jamais pour gouverner.

La deuxième phase du régime fut judiciaire. Les procès de masse se succédèrent, souvent grotesques, expéditifs, cruels. Des centaines de condamnations à mort furent prononcées dans des affaires où la justice semblait moins chercher la vérité que produire de la soumission. Les cages de verre remplacèrent les tribunes politiques. Les accusations devinrent des formules automatiques : terrorisme, appartenance à une organisation interdite, diffusion de fausses nouvelles, atteinte à la sécurité nationale, incitation au désordre.

Puis vint la troisième phase : la prison comme instrument de mort lente.

Mohamed Morsi meurt le 17 juin 2019 dans une salle d’audience. Ancien président élu, il avait été détenu pendant des années dans des conditions que les experts de l’ONU ont qualifiées de brutales. Sa mort n’est pas seulement celle d’un homme malade abandonné par ses geôliers. Elle est le symbole absolu d’une démocratie enterrée vivante. L’État qui avait renversé son président élu l’a ensuite laissé dépérir jusqu’à ce que son corps s’effondre devant les juges.

Le régime peut appeler cela une mort naturelle. Mais dans les prisons politiques, la mort naturelle est souvent le dernier camouflage de la violence d’État. Quand un homme est isolé, privé de soins adéquats, privé d’accès normal à sa famille, privé de lumière politique, privé de dignité, sa mort n’est jamais simplement biologique. Elle est administrative. Elle est pénitentiaire. Elle est politique.

Essam el-Erian, haut responsable des Frères musulmans et ancien vice-président du Parti Liberté et Justice, meurt à son tour en prison en août 2020. Là encore, le pouvoir parle de crise cardiaque. Mais que valent les mots officiels dans un système où les détenus politiques sont coupés du monde, où les avocats peinent à vérifier, où les familles sont tenues à distance, où les prisons sont des territoires fermés à la vérité ?

Aujourd’hui, le cas de Khairat al-Shater, premier adjoint du Guide des Frères musulmans, résume cette obscénité. Des rumeurs de mort circulent, les autorités démentent, des journaux relaient, d’autres contestent, les familles et les défenseurs des droits humains réclament des visites, et l’opinion publique reste suspendue à des communiqués sécuritaires. Voilà le vrai scandale : dans l’Égypte de Sissi, l’état de vie ou de mort d’un prisonnier politique devient une affaire de rumeur policière. Un homme détenu depuis 2013, âgé, isolé, privé de communication indépendante, ne devrait pas avoir à “prouver” qu’il respire encore par la bouche du ministère de l’Intérieur.

La question n’est donc pas seulement : Khairat al-Shater est-il mort ? La question est plus grave : pourquoi l’Égypte est-elle devenue un pays où l’on ne peut pas vérifier librement l’état d’un prisonnier politique ? Pourquoi les familles doivent-elles dépendre de fuites, de rumeurs, de démentis ? Pourquoi les prisons sont-elles devenues des zones d’opacité totale ?

Le chiffre donne le vertige. Les estimations internationales parlent depuis des années d’au moins 60 000 prisonniers politiques ou détenus pour raisons politiques en Égypte. Le système carcéral total, lui, a dépassé les 100 000 détenus dans les estimations disponibles des années Sissi. Le régime ne publie pas de chiffres transparents. Il construit de nouvelles prisons, inaugure des complexes pénitentiaires, produit des vidéos de propagande, mais refuse l’essentiel : dire combien de citoyens il enferme, où ils sont, dans quel état, sous quelle procédure, avec quel accès aux soins et à leurs familles.

Cette opacité n’est pas une faiblesse du système. Elle est le système.

Le prisonnier politique n’est pas seulement puni pour ses actes. Il est utilisé comme message. Son corps devient un panneau d’avertissement adressé à toute la société : voilà ce qui arrive à celui qui conteste. Voilà ce qui arrive à celui qui vote mal. Voilà ce qui arrive à celui qui écrit, manifeste, organise, critique, documente, témoigne, refuse.

C’est ici que l’Algérie entre dans le miroir.

L’Algérie de 1992 a connu sa propre scène originelle : l’arrêt du processus électoral. Le pouvoir a présenté l’annulation comme une opération de sauvegarde de la République face à un danger islamiste. Mais cette justification ne peut pas effacer l’acte fondateur : le choix militaire de suspendre la volonté populaire au lieu de la laisser se déployer dans les institutions, les contre-pouvoirs, le droit et le débat politique.

Là encore, on peut critiquer le FIS, ses ambiguïtés, ses discours, ses menaces, ses contradictions démocratiques. Mais la réponse d’un État de droit à un risque politique n’est pas l’annulation de la souveraineté populaire. C’est la construction d’institutions capables d’encadrer, de limiter, de sanctionner légalement les abus, et de protéger les libertés de tous. En Algérie, le pouvoir a choisi autre chose : l’état d’urgence, la dissolution, les rafles, les prisons, les camps.

Dès 1992, des centaines puis des milliers de militants, sympathisants, élus locaux, imams, cadres du FIS et opposants réels ou supposés sont arrêtés. Des journalistes sont poursuivis. Des manifestations sont réprimées. L’appareil sécuritaire s’arroge le droit de décider qui peut parler, prêcher, se réunir, écrire, exister politiquement. La guerre civile commence aussi par là : par la fermeture brutale de l’espace politique.

Les camps du Sud restent l’un des chapitres les plus sombres et les moins assumés de cette histoire. Des milliers d’hommes sont envoyés dans le Sahara, dans des “centres de sûreté” qui furent en réalité des camps d’internement. Reggane, In Amguel, Oued Namous, Ouargla, Aïn Salah : ces noms devraient hanter la mémoire nationale. L’État algérien y enferme sans procès des hommes dont beaucoup ne sont pas condamnés, parfois même pas formellement accusés. Leur tort est d’être du mauvais côté du moment politique.

Les chiffres disponibles parlent de plusieurs milliers d’internés. Les travaux historiques évoquent 6 786 personnes internées, avec près de 9 766 placements cumulés en raison des transferts entre camps. Derrière ces chiffres, il y a des vies suspendues, des familles sans nouvelles, des jeunes radicalisés par l’injustice, des hommes qui ne savent pas combien de temps ils resteront, ni pourquoi ils sont là, ni devant quel juge ils pourront se défendre.

La guerre civile algérienne n’a évidemment pas eu un seul responsable. Les groupes armés islamistes ont commis des crimes atroces : assassinats, massacres de civils, enlèvements, violences contre les femmes, terreur dans les villages. Ces crimes doivent être nommés sans aucune complaisance. Mais l’existence de la violence armée ne blanchit pas la violence d’État. Elle ne justifie ni les disparitions forcées, ni la torture, ni les détentions arbitraires, ni les camps d’internement, ni l’impunité organisée.

Entre 1992 et 1998, des milliers d’Algériens disparaissent après arrestation ou enlèvement. Human Rights Watch a parlé d’au moins 7 000 disparitions forcées imputées aux forces de sécurité et à leurs alliés. Les familles des disparus attendent encore. Elles ont vieilli devant des commissariats, des casernes, des tribunaux, des ministères. Elles ont demandé une tombe, un dossier, une vérité, un nom. L’État leur a souvent répondu par le silence, la compensation administrative ou la menace.

Puis vint la “réconciliation” sans vérité. Le pouvoir algérien a voulu tourner la page sans la lire. Il a promis la paix, mais il a verrouillé le récit. Il a demandé aux victimes de se taire au nom de la stabilité. Il a fait de la mémoire une affaire de sécurité nationale. Or une nation ne guérit pas par l’amnésie imposée. Elle guérit par la vérité, la justice et la reconnaissance.

Ce lien entre l’Égypte et l’Algérie est fondamental. Dans les deux pays, le pouvoir militaire s’est présenté comme le dernier rempart contre le chaos. Dans les deux pays, il a utilisé la peur de l’islamisme pour suspendre ou vider la souveraineté populaire. Dans les deux pays, la prison politique est devenue un instrument de gouvernement. Dans les deux pays, la justice a été appelée à protéger le régime plus que le citoyen. Dans les deux pays, les familles des détenus et des disparus ont été traitées comme des perturbatrices de l’ordre public.

La différence existe, bien sûr. L’Égypte de Sissi a produit après 2013 un massacre de masse concentré, visible, immédiat, puis un univers carcéral gigantesque. L’Algérie des années 1990 a basculé dans une guerre civile diffuse, longue, opaque, où la violence d’État et la violence des groupes armés ont plongé la société dans une nuit de sang. Mais la matrice demeure : quand l’armée devient l’arbitre suprême du politique, la citoyenneté devient conditionnelle.

Le Hirak algérien a montré que cette matrice n’avait pas disparu. Des millions d’Algériens sont sortis pacifiquement dans la rue en 2019 pour dire non au cinquième mandat, non à la confiscation, non au pouvoir des coulisses. Ils n’ont pas brûlé le pays. Ils n’ont pas appelé à la guerre. Ils ont marché, chanté, écrit, débattu. Mais l’appareil militaro-sécuritaire a fini par revenir à ses réflexes : arrestations ciblées, poursuites, accusations d’atteinte à l’unité nationale, criminalisation de publications, pression sur les avocats, les journalistes, les militants, les associations.

De 1992 au Hirak, la continuité est là : l’État algérien accepte le citoyen lorsqu’il applaudit ; il le soupçonne lorsqu’il s’organise. Il tolère l’opinion lorsqu’elle ne dérange pas ; il la poursuit lorsqu’elle menace le récit officiel. Il parle de souveraineté populaire dans les discours ; il la neutralise dans les tribunaux.

L’Égypte et l’Algérie ne sont pas identiques. Mais elles se répondent. Rabaa répond aux camps du Sud. La mort de Morsi répond aux disparus de la décennie noire. Les prisonniers de Badr et de Tora répondent aux détenus du Hirak. Les mères égyptiennes devant les prisons répondent aux mères algériennes devant les administrations. Partout, le même cri : où est mon fils ? pourquoi est-il détenu ? qui l’a jugé ? qui l’a vu ? est-il vivant ?

Le monde occidental porte aussi sa part de honte. Les chancelleries savent. Elles lisent les rapports. Elles connaissent les noms. Elles savent ce qu’est Rabaa. Elles savent ce que sont les prisons de Sissi. Elles savent ce qu’a été la décennie noire algérienne. Mais l’Égypte garde Gaza, contrôle une frontière, achète des armes, protège des intérêts. L’Algérie vend du gaz, sécurise la Méditerranée, parle migration, terrorisme, stabilité. Alors les droits humains deviennent une note de bas de page diplomatique.

On “exprime des préoccupations”. On “encourage les réformes”. On “salue les efforts”. Puis on signe des contrats.

Il faut refuser ce langage. Un prisonnier politique n’est pas une “préoccupation”. Une disparition forcée n’est pas un “dossier sensible”. Une mort en détention n’est pas un “incident regrettable”. Rabaa n’est pas une “opération de sécurité”. Les camps du Sud ne sont pas une “mesure exceptionnelle”. La mort lente n’est pas une politique pénitentiaire. C’est une violence d’État.

La Nation doit le dire clairement : la dignité arabe ne renaîtra pas des casernes. Elle ne renaîtra pas des services. Elle ne renaîtra pas des constitutions écrites sous surveillance. Elle ne renaîtra pas des élections sans liberté, des parlements décoratifs, des médias domestiqués, des juges sous pression, des prisons pleines et des cimetières sans vérité.

Elle renaîtra quand aucun général ne pourra annuler un vote. Quand aucun président élu ne pourra mourir dans une cage judiciaire après des années de détention brutale. Quand aucun opposant ne disparaîtra dans un camp du désert. Quand aucune mère ne devra supplier l’État pour savoir si son fils est vivant. Quand aucune société ne sera sommée de choisir entre la dictature et le chaos.

Rabaa n’est pas seulement une tragédie égyptienne. Les camps du Sud ne sont pas seulement une tragédie algérienne. Ce sont deux avertissements lancés au monde arabe : lorsqu’une caste militaro-sécuritaire s’empare de la souveraineté, elle ne gouverne pas seulement les institutions ; elle finit par administrer les corps, les mémoires et les morts.

Les prisonniers politiques d’Égypte et d’Algérie ne demandent pas la charité. Ils exigent le droit. Le droit à un procès équitable. Le droit aux soins. Le droit aux visites. Le droit de ne pas être torturés. Le droit de ne pas disparaître. Le droit de ne pas mourir lentement dans une cellule pour avoir cru qu’un peuple pouvait décider de son destin.

Et nous, journalistes, citoyens, témoins, n’avons qu’une obligation : ne pas laisser les geôliers écrire seuls l’histoire.

Khaled Boulaziz

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