Monsieur Mouloud Hamrouche,
Un pays ne s’effondre pas d’un seul coup. Il s’effondre par sédiments. Une statistique s’ajoute à une autre, un silence à un autre silence, jusqu’à ce que la somme cesse d’être un tableau et devienne un réquisitoire.
L’été 2026 a donné de cette loi une démonstration implacable. 24% de participation à des législatives que quatre citoyens sur cinq ont désertées. Dix-huit morts reconnus dans deux vagues d’incendies, dont le bilan réel n’a plus été mis à jour depuis le 26 août. Onze enfants et éducateurs carbonisés dans un centre de l’État, à Mohammadia. Cinquante-sept morts sur les routes en sept jours. Des dizaines de noyés. Des harraga engloutis au large de Cherchell. Des coupures d’eau et d’électricité en pleine canicule. Et, pour toute réponse de la caste militaro-sécuritaire : le mutisme sur les morts, la peine capitale brandie contre des boucs émissaires, une polémique de variété pour occuper l’écran.
Aucun dialogue n’a été ouvert. Le président ne conduit pas une présidence en mouvement. Il préside un exécutif aux abonnés absents : silencieux sur les morts, silencieux sur les moyens, silencieux jusque sur ses propres intentions. Ce silence-là, à lui seul, dit ce qu’il faut attendre d’un système qui préfère l’absence à la parole, et l’absence de parole à la vérité.
C’est à vous, Monsieur Mouloud Hamrouche, que nous nous adressons aujourd’hui. Sans détour. Sans ornement de circonstance. L’heure n’est plus aux appels éthérés lancés vers des figures sans nom, ni aux méditations lointaines sur l’ordre de Westphalie. L’heure est à vous nommer, vous, et à vous demander des comptes autant qu’un engagement. Nous le faisons au nom du peuple — le peuple simple, celui qui craint pour l’avenir, qui n’a d’autre titre que d’avoir, cet été encore, enterré ses morts dans des fosses communes, cherché en vain un bilan officiel, et regardé ses enfants choisir la mer plutôt que l’attente.
Ce n’est pas la première fois que ce système répond par le silence au moment précis où il vient d’échouer à protéger les siens. Depuis 1962, la même architecture de pouvoir convertit chaque crise en prétexte pour resserrer l’étau plutôt que pour le desserrer. Capture de l’État à l’été 1962. Coup d’État de 1965 érigé en mode de gouvernement. Interruption du processus électoral de 1992, dont le bilan humain — plus de deux cent mille morts — n’a jamais été établi avec sincérité. Parrainage présidentiel de 1999, qui évince six candidats sur sept. Concorde civile et réconciliation nationale achetant une paix sociale au prix du silence imposé aux familles de disparus. Aujourd’hui, ce même système demeure muet après avoir laissé brûler des enfants, tué le nombre de ses morts et brandi la peine capitale plutôt que la vérité. Sans homme libre pour rompre ce silence, aucun dialogue ne naîtra de lui-même. Il devra être arraché. Ou il ne sera pas.
Car ce n’est pas le hasard qui fait que les mêmes causes produisent, chaque été, les mêmes effets. En 2021, les incendies avaient déjà fait cent vingt-six morts — dont trente-trois militaires — et détruit quatre-vingt-neuf mille hectares sur trente-cinq wilayas. En 2023 : trente-quatre morts, dont dix militaires, trois cent vingt-cinq blessés, onze mille hectares partis en fumée dans la seule wilaya de Béjaïa. En 2026, le pays a enregistré trois mille sept cent dix-neuf incendies depuis le mois de mai, contre mille cinq cent un sur l’ensemble de l’année 2025. Un pays qui brûle davantage, année après année, sans que la réponse structurelle change jamais.
Pour combattre ces feux, l’État algérien a dû affréter un unique bombardier d’eau russe, emprunter des Canadair à la France et des hélicoptères à la Tunisie, réquisitionner des tracteurs agricoles reconvertis en pare-feu de fortune. Le même État consacrait pourtant, en 2025, vingt-cinq virgule quatre milliards de dollars à son budget militaire — huit virgule huit pour cent de son PIB — dont près de deux milliards pour l’achat de quatorze chasseurs russes Su-57. Une flotte de dix Canadair coûterait, selon les estimations, entre quatre cent quatre-vingt-quatorze millions et un peu plus d’un milliard d’euros : à peine deux à quatre pour cent de ce même budget. Ce choix n’est pas un manque de moyens, Monsieur Mouloud Hamrouche. C’est un ordre de priorités. Et cet ordre de priorités porte un nom que ce peuple, à travers nous, assume de prononcer : la non-assistance à un peuple en danger.
Vous avez dirigé le gouvernement algérien de septembre 1989 à juin 1991. En moins de deux ans, vous avez fait plus pour desserrer l’étau du parti unique et de l’économie administrée que trois décennies de discours révolutionnaires : autonomie des entreprises publiques, ouverture à l’investissement privé, loi sur la monnaie et le crédit, naissance de la presse privée, libéralisation des médias publics. Vous avez été, de l’aveu même de vos adversaires, l’homme qui a ouvert le plus d’espaces de liberté dans l’Algérie indépendante. En 1999, lorsqu’il apparut que l’élection présidentielle ne serait pas libre, vous eûtes la lucidité — et le courage, rare en ce pays — de vous retirer plutôt que de prêter votre nom à une mascarade. Vous aviez déjà refusé, en 1995, de servir de caution à un scrutin verrouillé. Ce n’est pas peu, dans une terre où la plupart de ceux qui ont approché le pouvoir y sont retournés en rampant.
Cette double abstention — 1995, 1999 — vous a valu, pendant plus de vingt-cinq ans, une forme d’exil intérieur. On vous a dit hors-jeu. Trop lié à l’ancien système pour incarner la rupture. Trop réformateur pour être digéré par lui. Mais l’histoire n’efface pas ce que vous avez refusé de signer. Elle retient que vous êtes l’un des très rares hommes de cet appareil à avoir dit non, publiquement, au bon moment, et à en avoir payé le prix par la mise à l’écart plutôt que par la compromission.
C’est précisément pour cela que nous nous tournons vers vous. Non vers un énième technocrate adoubé par la caste. Non vers un opposant sans surface. Non vers un général en habit civil. L’Algérie n’a pas besoin d’un nouveau visage pour la même architecture de pouvoir. Elle a besoin d’un homme dont le passé constitue, à lui seul, un désaveu vivant du système qui a produit l’été 2026 — et qui possède l’autorité morale, la mémoire institutionnelle et la crédibilité historique pour s’adresser à la fois à l’armée, aux élites administratives, à l’opposition et à une jeunesse qui préfère aujourd’hui la Méditerranée à l’attente.
Nous vous demandons de prendre l’initiative d’un Comité de salut public.
Non pas un comité de plus. Non pas une commission consultative que le pouvoir instrumentalisera pour gagner du temps. Une instance de transition dont le mandat sera aussi étroit que non négociable. Non pas pour prendre le pouvoir, Monsieur Mouloud Hamrouche — nous insistons sur ce point, car tout le reste en dépend —, mais pour initier un retour du politique dans un pays déserté par la politique elle-même. Ce comité ne serait pas une nouvelle prétention à gouverner. Il serait une planche tendue aux millions d’Algériennes et d’Algériens qui n’aspirent, au fond, qu’à la paix : celle des urnes plutôt que celle des cimetières, celle du débat plutôt que celle du silence imposé.
Son SMIC politique — le seuil, le plancher, le minimum vital en dessous duquel il n’existe pas — tiendra en un seul mot : le sauvetage de l’Algérie. Rien de moins. Rien d’autre. Pas la conquête du pouvoir pour vous-même ni pour quiconque le composerait. Pas la revanche d’un courant contre un autre. Pas la restauration nostalgique d’un « redressement » de plus. Le sauvetage, au sens le plus strict : mettre fin à l’opacité qui condamne les familles des victimes des incendies à ne jamais connaître le nombre exact de leurs morts ; imposer la transparence sur les moyens réels de l’État face aux catastrophes qui reviendront, chaque été, tant que rien ne change ; rendre au peuple algérien un droit de vote qui ne soit pas déserté par quatre citoyens sur cinq ; engager enfin la dissociation entre l’institution militaire et le pouvoir politique que vous-même, dans les années 1989-1991, aviez commencé à esquisser avant que d’autres n’y mettent un terme brutal.
Ce comité devrait rassembler, sous votre autorité morale, des compétences plutôt que des allégeances : magistrats non compromis, économistes capables de dire la vérité des finances publiques, représentants authentiques de la société civile et du Hirak, élus qui n’ont jamais renié leur mandat et, s’il s’en trouve, des officiers convaincus que la survie de l’institution militaire passe par son retrait du champ politique. Il devrait avoir un horizon temporel clair, un mandat borné, et pour seule légitimité la confiance d’un peuple à qui l’on n’aura, cette fois, rien imposé.
On nous objectera que l’appareil ne laissera jamais un tel comité voir le jour, qu’il l’étouffera avant sa première réunion, ou qu’il en récupérera la forme pour en vider le fond, comme il l’a fait de tant d’autres promesses depuis l’indépendance. L’objection n’est pas absurde. Elle est même probable. Elle ne dispense de rien. Un appel que l’on tait par crainte de l’échec ne produit jamais que l’échec redouté. Il vous appartient de le lancer, dussiez-vous n’être entendu, dans un premier temps, que par ce peuple qui n’a plus d’autre tribune que le silence des urnes et le désespoir des embarcations.
Nous savons ce que cet appel a de vertigineux. Nous savons qu’il place une responsabilité écrasante sur les épaules d’un homme de plus de quatre-vingts ans, qui a déjà donné, et qui pourrait légitimement choisir le silence de la retraite. Mais l’Histoire ne retient pas ceux qui ont eu raison en privé. Elle retient ceux qui, au moment où leur pays vacillait, ont accepté de porter, une dernière fois, un fardeau qu’ils auraient pu refuser.
Il ne s’agit plus, aujourd’hui, de réformer à la marge un système fatigué. Il s’agit d’empêcher que l’Algérie ne bascule dans ce que ni la génération de l’indépendance, ni celle de Tripoli, ni celle du Hirak n’ont jamais accepté : la dissolution silencieuse d’une nation par l’accumulation de ses propres renoncements. Une nation qui ne compte plus ses morts, qui ne peut plus voter avec confiance, dont la jeunesse préfère la noyade à l’attente et dont les enfants brûlent dans les établissements que l’État lui-même administre, n’est pas une nation qui traverse une mauvaise passe. C’est une nation en danger de mort.
Monsieur Mouloud Hamrouche, vous avez déjà, une fois, refusé de prêter votre nom à l’illusion. Nous vous demandons aujourd’hui l’inverse : prêtez-le, cette fois, à la vérité et au sauvetage. L’Algérie n’a pas besoin d’un nouveau sauveur providentiel — l’histoire de ce pays en a assez souffert. Elle a besoin d’un homme capable de convoquer, une dernière fois, ce qui reste de conscience nationale dans les institutions, et de le mettre au service d’un seul objectif, borné et vérifiable : que l’Algérie ne meure pas de ce que ses propres dirigeants lui infligent, été après été, dans l’indifférence organisée du silence.
La nation algérienne est en danger de mort. Vous avez la possibilité, et donc le devoir, de répondre à cet appel.
Khaled Boulaziz





