La Méditerranée n’est pas seulement devenue un cimetière. Elle est devenue un bulletin de vote. Chaque embarcation qui quitte les côtes algériennes vers l’Espagne transporte plus que des corps serrés dans le noir : elle transporte un verdict politique. Celui d’une jeunesse qui ne croit plus aux discours officiels, qui ne croit plus aux élections sans pouvoir, aux institutions sans souveraineté, aux ministres sans décision, aux promesses sans lendemain. Quand un pays pousse ses enfants à préférer la mer à la patrie, ce n’est plus une crise migratoire. C’est une faillite nationale.
L’arrestation de neuf passeurs par les forces espagnoles et Europol aurait pu être traitée comme une opération policière de plus. Un réseau démantelé, quelques suspects arrêtés, une logistique criminelle interrompue. Mais les chiffres disent autre chose. Près de 30 000 traversées enregistrées en 2025 sur la route de la Méditerranée occidentale, plus de 600 arrestations liées au trafic de migrants, plus de 40 réseaux démantelés, environ 14 000 départs depuis les côtes algériennes. Ces données ne décrivent pas seulement une activité criminelle. Elles révèlent l’industrialisation du désespoir.
Car la harga n’est pas née dans les ports clandestins. Elle est née dans les administrations closes, dans les universités humiliées, dans les hôpitaux dégradés, dans les tribunaux domestiqués, dans les mairies paralysées, dans les casernes qui décident et les ministères qui exécutent. Elle est née dans cette Algérie confisquée par une caste militaro-bureaucratique qui a méthodiquement bouché tous les horizons du pays. Cette caste a remplacé le projet national par la gestion sécuritaire, la compétence par l’allégeance, la citoyenneté par la soumission, l’économie par la rente, la politique par le communiqué.
On nous dira que les passeurs sont responsables. Oui, ils le sont. Ce sont des criminels qui exploitent la détresse humaine, qui vendent la mort comme une promesse de vie, qui transforment les plages algériennes en quais clandestins et les familles en veuves potentielles. Mais les passeurs ne créent pas seuls le marché. Ils prospèrent sur une demande. Et cette demande, qui l’a fabriquée ? Qui a vidé l’Algérie de ses possibles ? Qui a fait de l’avenir une marchandise introuvable ? Qui a transformé un pays immense, riche, jeune, stratégique, en salle d’attente sans portes ?
Le pouvoir algérien aime parler de souveraineté. Mais quelle souveraineté reste-t-il lorsqu’une partie de la jeunesse ne rêve plus de construire son pays, mais de le fuir ? Quelle souveraineté reste-t-il lorsque des milliers d’Algériens considèrent qu’un canot pneumatique offre plus d’avenir qu’un passeport national, un diplôme, une carte d’électeur ou un dossier d’investissement ? La souveraineté n’est pas un slogan récité devant des caméras. Elle se mesure à la capacité d’un État à retenir ses enfants par l’espérance, non par la peur.
Or l’Algérie officielle ne retient plus par l’espérance. Elle retient par les frontières, par les interdictions, par les convocations, par les blocages administratifs, par la surveillance sociale, par l’étouffement politique. Elle ne produit plus un horizon ; elle produit de l’empêchement. Elle ne gouverne plus un peuple ; elle administre une population. Elle ne parle plus à une nation ; elle parle à des sujets.
La consolidation de la route algérienne vers l’Espagne dit exactement cela. L’Algérie est devenue à la fois pays de départ et espace de transit. Ses propres enfants partent, et d’autres, venus d’Afrique subsaharienne, traversent son territoire pour tenter la même issue. Le pays qui devait être une puissance d’accueil, d’influence, de production, de rayonnement, devient une plateforme de fuite. Non pas parce que le peuple algérien manquerait d’énergie, d’intelligence ou de courage. Mais parce qu’un système verrouillé neutralise ces forces avant même qu’elles puissent s’exprimer.
La caste militaro-bureaucratique a construit un pays où tout dépend de l’autorisation, du réseau, du tampon, du supérieur, de l’intermédiaire, du silence. Elle a militarisé l’imaginaire national et bureaucratisé la vie quotidienne. Elle parle au nom de Novembre, mais elle a peur de la jeunesse de Novembre. Elle brandit les martyrs, mais elle humilie les vivants. Elle célèbre l’indépendance, mais elle empêche l’autonomie du citoyen. Elle invoque le peuple, mais elle redoute sa parole.
Le drame migratoire n’est donc pas une anomalie. Il est le produit logique d’un ordre politique qui a fermé les routes intérieures. Quand l’ascenseur social est bloqué, quand l’université ne mène plus à la dignité, quand l’entreprise est étranglée par l’administration, quand la justice inspire la crainte plus que la confiance, quand la politique est confisquée par les appareils, alors la mer devient une route. Terrible, criminelle, meurtrière, mais route quand même.
Les chiffres des morts et disparus achèvent de déchirer le voile. Plus de 1 300 migrants morts ou disparus en cinq mois, dont plus de 500 sur la route algérienne selon les données citées. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des vies avalées par l’eau. Ce sont des mères sans tombe. Ce sont des pères qui attendent un appel qui ne viendra jamais. Ce sont des quartiers entiers qui savent, en silence, que la mer a pris un enfant de plus. Et pendant ce temps, le pouvoir continue de parler de stabilité.
Mais quelle stabilité ? La stabilité des cimetières ? La stabilité des ports clandestins ? La stabilité d’un pays où l’on arrête les passeurs sans interroger les causes qui leur livrent une clientèle inépuisable ? La stabilité d’un régime qui confond l’absence d’alternative organisée avec l’adhésion populaire ? Cette stabilité-là est une fiction dangereuse. Elle tient par la peur, par la fatigue, par l’exil, par la fragmentation sociale. Elle ne fonde rien. Elle reporte seulement l’effondrement moral.
La vraie question n’est donc pas seulement : comment démanteler les réseaux de passeurs ? La vraie question est : comment démanteler le système politique qui produit la fuite comme horizon ? Comment rendre au peuple algérien le droit de décider, de créer, d’entreprendre, de contester, d’élire, de contrôler, de respirer ? Comment sortir l’État des mains d’une oligarchie d’appareils qui a confondu la nation avec sa propre survie ?
L’Algérie n’est pas pauvre. Elle est empêchée. Elle n’est pas condamnée. Elle est confisquée. Elle n’est pas sans jeunesse. Elle est gouvernée contre sa jeunesse. Voilà le cœur du drame. Les harraga ne fuient pas seulement le chômage. Ils fuient l’humiliation. Ils fuient l’arbitraire. Ils fuient l’impression d’être nés dans un pays où tout est déjà décidé ailleurs, par d’autres, dans des cercles fermés, au nom d’une légitimité historique devenue rente politique.
On peut arrêter neuf passeurs, six cents passeurs, mille passeurs. D’autres surgiront tant que la demande restera intacte. On peut renforcer les patrouilles, multiplier les coopérations policières, surveiller les côtes, criminaliser les départs. Rien de tout cela ne suffira si l’Algérie continue de produire du désespoir en série. La harga n’est pas seulement un problème de sécurité. C’est un référendum silencieux contre le régime des appareils.
Chaque départ dit : je ne vous crois plus.
Chaque traversée dit : vous m’avez volé mon avenir.
Chaque disparition dit : votre stabilité tue.
Le pays n’a pas besoin d’un nouveau discours officiel sur la jeunesse. Il a besoin que la jeunesse cesse d’être traitée comme une menace. Il n’a pas besoin d’une nouvelle campagne contre les passeurs. Il a besoin d’une rupture avec l’ordre politique qui a transformé les passeurs en entrepreneurs du désespoir. Il n’a pas besoin de maquiller les chiffres. Il a besoin de regarder en face cette vérité brutale : un État qui ne donne plus d’horizon à son peuple finit par regarder son peuple partir.
La mer n’est que le miroir. Le naufrage est à Alger.
Khaled Boulaziz
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