Bernard Lugan écrit l’histoire comme d’autres rallument les braises : avec méthode, rancune et une étrange fidélité aux fantômes de l’empire. Sous sa plume, l’archive ne sert pas à comprendre, mais à condamner. La carte ne sert pas à situer, mais à disputer. Le passé n’est pas un champ d’étude, c’est un champ de bataille.
Depuis des années, le même refrain revient, monotone, venimeux, presque mécanique : l’Algérie n’aurait pas existé avant la France, l’Algérie ne serait qu’un accident administratif, l’Algérie ne devrait sa forme, son nom, ses frontières et jusqu’à son souffle qu’à la colonisation. Voilà donc le vieux catéchisme colonial repeint aux couleurs d’une fausse érudition. On ne dit plus “mission civilisatrice”, on dit “analyse historique”. On ne dit plus “indigènes sans nation”, on dit “absence de construction étatique préalable”. Le vocabulaire s’est amidonné ; le mépris, lui, n’a pas vieilli.
Dans sa dernière sortie sur Le360, Lugan reprend son rôle favori : procureur de l’existence algérienne. Il ne discute pas l’Algérie, il l’attaque à sa racine. Il ne débat pas avec les historiens algériens, il les congédie comme des enfants prisonniers de mythes. Il ne cherche pas à éclairer la complexité du Maghreb, il la tord, la découpe, l’instrumentalise, pour ramener toujours le lecteur au même verdict : sans la France, point d’Algérie ; sans le colon, point de pays ; sans la violence de 1830, point de destin.
Quelle misère intellectuelle.
Car enfin, quelle est cette histoire qui exige d’un peuple qu’il produise, avant le XIXe siècle, les papiers d’identité de l’État moderne pour avoir le droit d’exister ? À ce compte-là, combien de nations européennes devraient être rayées de leur propre mémoire ? L’Italie ? L’Allemagne ? La Grèce moderne ? La France elle-même, dont les frontières, les langues et les fidélités furent longtemps travaillées par des fractures internes ? Mais Lugan n’applique jamais aux autres la brutalité du critère qu’il réserve à l’Algérie. Pour les uns, l’histoire est une maturation. Pour l’Algérie, elle devient un interrogatoire de police.
Tout y passe : le Tassili, Tlemcen, la Régence d’Alger. Chaque fragment de mémoire algérienne est traité comme une pièce suspecte, chaque profondeur historique comme une fraude, chaque continuité comme une imposture. Le Sahara ? Trop vaste pour être algérien. Tlemcen ? Trop liée au Maroc pour compter dans l’histoire algérienne. La Régence ? Trop ottomane pour signifier une souveraineté locale. C’est toujours le même procédé : retirer à l’Algérie tout ce qui pourrait fonder sa profondeur, puis conclure triomphalement qu’elle n’en a jamais eu.
Lugan ne fait pas de l’histoire ; il pratique la confiscation rétrospective.
Son obsession n’est pas de comprendre l’Algérie, mais de la désosser. Il lui arrache ses strates, ses appartenances multiples, ses villes, ses dynasties, ses résistances, ses continuités religieuses, sociales, politiques, pour ne laisser qu’un corps mutilé qu’il peut ensuite présenter comme une création française. C’est le vieux tour de passe-passe colonial : détruire d’abord les preuves de l’existence, puis proclamer l’inexistence de la victime.
Lugan aime particulièrement cette idée selon laquelle la France aurait “créé” l’Algérie. Formule obscène, si l’on sait ce que fut cette prétendue création : enfumades, spoliations, massacres, dépossession foncière, Code de l’indigénat, destruction des structures sociales, humiliations administrées comme politique d’État. Si la France a “créé” quelque chose en Algérie, ce fut d’abord un immense laboratoire de violence, une machinerie de domination, un ordre racial travesti en civilisation. Qu’un historien puisse encore regarder ce désastre et y voir un acte fondateur relève moins de l’analyse que de la pathologie impériale.
Mais le plus inquiétant n’est pas seulement cette nostalgie coloniale. Le plus inquiétant, c’est l’usage géopolitique de cette nostalgie.
Car Lugan n’écrit pas dans le vide. Ses textes circulent dans un moment où les relations entre l’Algérie et le Maroc sont déjà blessées, où les propagandes d’État se nourrissent mutuellement, où chaque mémoire devient projectile. Et que fait-il ? Il jette Tlemcen entre Alger et Rabat comme on jette une torche dans une grange sèche. Il transforme les siècles maghrébins, faits de circulations, de rivalités, de mariages, de guerres, d’échanges, d’empires mouvants et d’appartenances superposées, en cadastre agressif. Il ne raconte pas le Maghreb ; il le mine.
À le lire, on croirait que son rêve politique serait un Maghreb réduit à deux casernes mémorielles, l’une regardant l’autre par-dessus un mur de rancune. Il semble ne pouvoir respirer qu’au milieu des frontières enflammées, des peuples dressés les uns contre les autres, des vieilles cartes brandies comme des actes d’accusation. Lugan n’appelle pas nécessairement à la guerre ; il fait pire : il fournit à la guerre son carburant historique, ses prétextes savants, ses fables nobles, ses alibis de bibliothèque.
C’est en cela que son discours est factieux. Non parce qu’il appartient à telle ou telle faction déclarée, mais parce qu’il travaille la fracture. Il ne veut pas seulement convaincre : il veut fissurer. Il ne s’adresse pas à l’intelligence commune des peuples du Maghreb, mais à leurs blessures narcissiques. Il sait que l’histoire, dans cette région, n’est jamais neutre. Il sait qu’un mot sur Tlemcen, un autre sur le Sahara, un troisième sur la Régence, peuvent devenir des munitions dans les mains des régimes, des nationalistes d’occasion et des faussaires de plateau.
Voilà pourquoi il faut le lire avec froideur, mais lui répondre avec dureté.
L’Algérie n’a pas besoin de l’autorisation de Bernard Lugan pour avoir existé. Elle n’a pas attendu les bureaux de l’administration coloniale pour avoir des villes, des savants, des confréries, des résistances, des langues, des cultures, des marchés, des fidélités, des mémoires. Elle n’a pas attendu 1830 pour être habitée par une conscience historique, même si cette conscience ne portait pas encore le costume européen de l’État-nation moderne. La nation algérienne, comme toutes les nations, s’est construite dans le temps, dans le conflit, dans la mémoire, dans la douleur, dans la résistance. Elle n’est pas tombée du ciel ; elle n’est pas sortie d’un décret français ; elle n’est pas le cadeau empoisonné d’un colonisateur qui aurait massacré le père pour revendiquer ensuite la paternité de l’enfant.
Le piège serait pourtant de répondre au poison de Lugan par un autre poison. Il ne faut pas remplacer son révisionnisme colonial par une mythologie officielle, ni sa haine froide par une histoire de propagande. L’Algérie a assez souffert des récits confisqués, des vérités interdites, des mémoires enrégimentées. Mais refuser le mensonge d’État ne signifie pas ouvrir la porte au mensonge colonial. Critiquer la fabrique autoritaire de l’histoire nationale ne signifie pas accepter que les vieux héritiers de l’empire viennent nier l’existence même du pays.
Lugan voudrait enfermer l’Algérie dans une alternative grossière : ou bien le roman officiel, ou bien la fable coloniale. C’est précisément ce chantage qu’il faut briser. L’histoire algérienne doit être libérée à la fois des casernes qui l’ont domestiquée et des nostalgiques qui veulent la dissoudre. Elle doit pouvoir dire la complexité sans se renier, les fractures sans s’abolir, les influences multiples sans se livrer au premier idéologue venu.
Le Maghreb n’a pas besoin de ces pyromanes de l’archive. Il n’a pas besoin de ces cartographes de rancune qui prennent les peuples pour des héritages immobiliers. Il n’a pas besoin que des vieillards de l’empire viennent expliquer aux Algériens, aux Marocains, aux Tunisiens, aux Libyens, aux Mauritaniens, ce qu’ils sont autorisés à être. Le Maghreb a besoin d’histoire, oui ; mais d’une histoire qui éclaire, non d’une histoire qui excite les haines. D’une histoire qui relie les mémoires, non d’une histoire qui transforme chaque ville en grenade.
Bernard Lugan restera donc ce qu’il est devenu : non pas un historien de l’Algérie, mais un symptôme. Le symptôme d’une France coloniale qui n’a jamais vraiment fait son deuil. Le symptôme d’un savoir qui se rêve science mais parle encore avec l’accent des garnisons. Le symptôme d’une droite impériale incapable d’admettre que les peuples colonisés ne sont pas des accidents de l’histoire, mais des sujets de l’histoire.
Lugan est né, peut-être, pour écrire contre l’Algérie. Mais l’Algérie, elle, n’est pas née pour lui répondre éternellement.
Elle lui survivra comme elle a survécu aux bureaux arabes, aux enfumades, aux généraux, aux cartes truquées, aux frontières instrumentalisées, aux prophètes de la division et aux notaires de l’empire défunt. Elle lui survivra parce qu’un peuple ne disparaît pas sous prétexte qu’un polémiste refuse de le voir.
Et c’est peut-être cela, au fond, qui l’insupporte le plus.
Khaled Boulaziz

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