L’ANP au Niger : la nation engagée dans l’opacité

8 septembre 2026
8 min de lecture|1 593 mots

Le 30 août 2026, quatre Soukhoï Su-30 de l’Armée nationale populaire, encadrés d’un Iliouchine Il-76 de transport et d’un Il-78 ravitailleur, ont atterri à l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. Le ministère de la Défense nationale a précisé que le déploiement répondait aux « instructions » d’Abdelmadjid Tebboune, chef suprême des Forces armées et ministre de la Défense, et à l’ordre du général d’armée Saïd Chanegriha, et qu’il intervenait « à la demande de la direction nigérienne », après les « événements malheureux » de la capitale. Le Premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine a accueilli les appareils. Tebboune a ensuite félicité au téléphone le général Abdourahamane Tiani d’avoir « déjoué une tentative de déstabilisation ». Pour la première fois depuis l’indépendance, des unités de combat de l’ANP, avec leurs équipages, se trouvaient en mission déclarée sur un territoire étranger.

La nuit du 28 au 29 août, des militaires nigériens s’étaient emparés de la base aérienne 101, dans l’enceinte de l’aéroport, et avaient tiré vers des sites sensibles, dont les abords du palais. La mutinerie a été brisée le 29 par la garde présidentielle, avec l’appui au sol et dans les airs de l’Africa Corps russe, estimé à 200 ou 300 hommes. Plusieurs dizaines de mutins ont été arrêtés. Les avions algériens sont arrivés le lendemain matin. Ils n’ont pas participé aux combats déjà terminés. Ils sont restés. L’armée n’a pas indiqué la durée de la mission, ni les règles d’engagement, ni le statut juridique des personnels. Quelques semaines plus tôt, Alger avait déjà livré quatre hélicoptères, des munitions et un soutien logistique. Le geste du 30 août n’est donc pas un don d’équipement. C’est une projection de force.

Ce basculement n’est pas un détail opérationnel. Il engage la nation. Or le mécanisme qui l’autorise, dans le texte, n’est pas celui qui a été utilisé, dans les faits.

Ce que dit la Constitution de 2020

Jusqu’à la révision constitutionnelle du 1er novembre 2020, la non-projection de l’ANP hors des frontières relevait d’un dogme politique plus que d’une interdiction écrite. Après 1973, l’armée se définissait comme force de défense du territoire. Aucun contingent de combat n’était envoyé à l’étranger. La révision de 2020 a ouvert une brèche, étroite et conditionnée.

L’article 31 dispose que l’Algérie « peut, dans le cadre des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, et dans le plein respect de leurs principes et objectifs, participer à des opérations de maintien et de restauration de la paix ». L’article 30 charge l’ANP de défendre les « intérêts vitaux et stratégiques » du pays. Le verrou opérationnel se trouve à l’article 91. Outre qu’il est chef suprême des Forces armées et responsable de la Défense nationale, le président de la République « décide de l’envoi des unités de l’Armée nationale populaire à l’étranger après approbation à la majorité des deux tiers de chaque chambre du Parlement ».

Le constituant de 2020 n’a donc pas donné un chèque en blanc. Il a créé une compétence présidentielle, mais l’a subordonnée à un vote qualifié des deux chambres. Deux tiers à l’Assemblée populaire nationale, deux tiers au Conseil de la Nation. Ce seuil n’est pas symbolique. Il est conçu pour empêcher qu’une décision engageant des soldats, un budget, une responsabilité internationale et un risque de représailles soit prise dans le secret d’un état-major. L’article 31, lui, oriente l’action vers des cadres multilatéraux de paix, pas vers le soutien unilatéral à une junte issue d’un coup d’État de 2023, dont la transition promise « n’excédant pas trois ans » s’est éteinte sans retour à l’ordre constitutionnel.

Ce qui s’est passé le 30 août

Aucun communiqué du ministère de la Défense, de la Présidence ou des Affaires étrangères n’a mentionné un débat, un vote ou même une information préalable des deux chambres. L’ordre est vertical : président, chef d’état-major, atterrissage. La qualification officielle — « mission de soutien », « tentative de déstabilisation », « pays frère » — évite le mot guerre, évite le mot intervention, évite surtout le mot Parlement. Le Haut Conseil de sécurité n’a pas davantage été présenté comme instance de délibération publique. La nation a appris le déploiement par un texte du MDN et par les images de Niamey.

On peut discuter de la nature juridique de la mission. Quatre chasseurs et un ravitailleur ne sont pas une brigade au sol. Ils n’ont pas tiré le 29 août. Mais l’article 91 ne parle pas d’« opérations offensives ». Il parle d’« envoi des unités de l’ANP à l’étranger ». Des Su-30 avec équipages, munitions et soutien logistique sont des unités. Leur présence sur une base étrangère, au lendemain d’une mutinerie, aux côtés d’une force russe et d’un régime militaire, n’est pas une visite protocolaire. C’est un fait d’armes politique. Si le constituant avait voulu exempter les missions aériennes « de soutien » du vote des deux tiers, il l’aurait écrit. Il ne l’a pas fait.

L’argument de la « demande nigérienne » ne comble pas le vide. Un État peut solliciter une assistance. Cela ne dispense pas l’État requis des procédures que sa propre Constitution impose à l’engagement de ses forces. Autrement, n’importe quel régime voisin, par un appel téléphonique, pourrait extraire l’ANP du contrôle parlementaire. Le traité, l’accord de défense, le mandat de l’Union africaine : rien de tel n’a été produit au public. Le communiqué conjoint de février 2026, après la visite de Tiani à Alger, parlait de souveraineté, de non-ingérence, de réactivation des mécanismes frontaliers et de lutte antiterroriste. Il ne constituait pas une autorisation permanente d’envoyer des chasseurs.

L’opacité comme méthode, pas comme accident

Le 30 août n’est pas un cas isolé dans la grammaire du pouvoir. Le même appareil décide d’une prison dans le Tanezrouft, d’une agence antidrogue, d’un remaniement, d’un deuil national, d’un déploiement extérieur, sans que le citoyen dispose du dossier, des bases légales détaillées, des coûts, de la durée, des risques. Le Parlement, déjà réduit à un rôle d’enregistrement sur le budget et les lois ordinaires, est ici simplement contourné sur une matière que la Constitution de 2020 avait précisément voulu lui réserver.

Cette opacité a un prix stratégique. En s’affichant aux côtés de Tiani, Alger choisit un camp dans un Sahel où l’AES a rompu avec la CEDEAO, où Moscou est déjà présente par l’Africa Corps, où les intérêts énergétiques — centrale de Gorou Banda, projets d’hydrocarbures, gazoduc transsaharien — se mêlent à la sécurisation d’une frontière de plus de 950 kilomètres. Ces choix peuvent se défendre. Ils ne peuvent pas se décider comme on déplace un régiment à Tamanrasset. Un Su-30 abattu, un incident avec une milice, une riposte revendiquée contre « l’occupant algérien », un contentieux avec un autre État de la région : la responsabilité retomberait sur la République entière. Le Parlement n’aurait pas voté. Le peuple n’aurait pas été informé. Les deux tiers exigés par l’article 91 n’auraient pas existé.

Il est désormais inutile de chercher le pouvoir là où la Constitution le dessine. Le 30 août l’a montré sans fard. Le seul pouvoir réel en Algérie est la caste militaro-sécuritaire. Le reste — Parlement, gouvernement, ministères civils, « État de droit », vote des deux tiers, discours sur la souveraineté populaire — n’est qu’une façade civile, un habillage pour l’extérieur et un paravent pour l’intérieur. Quand il s’agit d’envoyer des chasseurs, de tenir une frontière, de choisir un camp au Sahel, de décider qui est allié et qui est menace, ce n’est pas la représentation nationale qui statue. C’est l’état-major, le ministère de la Défense, les services, le cercle qui détient la force. Le président lui-même n’existe, dans cette architecture, que comme chef suprême des armées. Le civil n’est pas un contre-pouvoir. C’est un décor.

Niamey n’est donc pas seulement la fin du dogme de non-intervention. C’est la démonstration que la nation peut être engagée sans le peuple, sans le Parlement et presque sans le droit, dès lors que la caste a tranché. Les institutions civiles n’ont pas été oubliées par accident. Elles n’étaient pas destinées à décider. Le verrou de l’article 91 n’a pas sauté. Il n’a jamais été autre chose qu’une inscription sur le papier. Le pouvoir, lui, était déjà ailleurs.

Khaled Boulaziz

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