Face aux incendies qui ravagent le nord-est du pays et à un bilan humain que le pouvoir refuse d’actualiser, la seule réponse de la caste militaro-sécuritaire aura été d’annoncer la peine de mort pour les incendiaires. Un aveu, pas une politique.
Un jeune sinistré tourne le dos au Premier ministre. Il n’a rien à lui dire, ou trop à lui dire pour le dire poliment. Un agent de sécurité l’attrape par les cheveux et le force à se retourner vers Sifi Ghrieb, venu vendredi 28 août à Djemâa Béni Habib, dans la wilaya de Jijel, constater les décombres. La scène, filmée, dit en un geste ce que des semaines d’éléments de langage n’auraient pas dit : ici, la population ne s’adresse pas à ses gouvernants, on la retourne de force vers eux. C’est l’image qu’il faut garder de cette semaine d’incendies dans le nord-est algérien — pas les éléments de langage sur les Canadair et les vents violents, mais cette main dans les cheveux d’un survivant, sommé de faire face à un pouvoir qui, lui, refuse obstinément de faire face aux chiffres.
Car voici l’arithmétique de la honte. Depuis mercredi, le bilan officiel des incendies qui ravagent Jijel, Béjaïa, Tizi-Ouzou, Skikda, El Tarf, Annaba et Guelma est figé : 12 morts, 54 blessés. Figé, alors que les feux continuent. Figé, alors que des sources médicales locales, des bénévoles et des dizaines de photos et vidéos qui circulent sur les réseaux évoquent des inhumations collectives et des estimations très supérieures — jusqu’à une soixantaine de morts selon plusieurs recoupements de presse, civils et éléments de la Protection civile confondus, sans que rien de tout cela ne soit ni confirmé ni infirmé par un État qui, pourtant, sait compter. Il sait compter les foyers : 123 incendies recensés en un jour, 118 éteints, 47 nouveaux départs de feu en vingt-quatre heures — des chiffres précis, quotidiens, presque obsessionnels. Il ne sait plus compter les morts. Pourquoi est-il si facile de connaître le nombre d’incendies, et si difficile de connaître le nombre de cadavres qu’ils ont laissés ? La question, posée par la presse algérienne elle-même, n’appelle qu’une réponse : parce que le premier chiffre valorise l’effort de l’État, et que le second l’accuse.
C’est dans ce vide — trois jours de deuil national décrétés, mais aucune transparence sur ce qu’on pleure exactement — que le régime a choisi de répondre. Non par un audit de la Protection civile. Non par un plan de prévention des feux de forêt, alors que l’Algérie brûle, avec une régularité clinique, chaque été depuis des années, sans qu’aucun gouvernement n’ait jamais jugé utile d’investir sérieusement dans la prévention, l’alerte précoce ou le maillage du territoire forestier — pays pourtant assis sur une rente énergétique qui permettrait, si la volonté existait, d’équiper le pays d’une flotte aérienne à la hauteur du risque. Non par la publication, enfin, d’un bilan humain vérifié et actualisé, condition minimale de toute reddition de comptes.
La réponse du président Abdelmadjid Tebboune, réuni en urgence dimanche autour de ce dossier, a été d’ordonner à son ministre de la Justice de modifier le code pénal avant le 15 septembre pour y réintroduire l’exécution de la peine de mort contre les auteurs d’incendies volontaires, appels épuisés. « Celui qui pense que la loi ne sera pas appliquée doit savoir que la société et la justice lui demanderont des comptes », a-t-il averti — une phrase qu’on aimerait un jour l’entendre prononcer à propos de lui-même et de son appareil, plutôt que réservée aux seuls corps qu’il désigne comme coupables.
Que la piste criminelle existe, que des incendies aient pu être allumés délibérément, ne fait pas débat : plusieurs interpellations ont eu lieu, et la simultanéité de certains départs de feu interroge légitimement. Mais faire de la corde la première mesure annoncée, avant même que les causes de chaque sinistre soient établies, avant même que les responsables soient identifiés et jugés, avant même que le pays sache combien des siens sont morts — c’est inverser l’ordre des priorités d’un État qui fonctionne. Un gouvernement qui se respecte commence par la vérité, puis vient la justice, puis, s’il le faut, la sanction. Celui-ci commence par la sanction la plus définitive qui soit, brandie comme un totem, précisément pour ne pas avoir à affronter les deux étapes précédentes.
La peine de mort ne construit aucune caserne de pompiers supplémentaire, n’achète aucun Canadair, ne forme aucun agent de la Protection civile, ne rembourse aucune maison brûlée à Bordj Tahar. Elle ne fait que déplacer la colère : de l’incompétence structurelle de l’État vers la figure commode du pyromane, ennemi désignable, exécutable, sur lequel on peut venger un été entier de défaillances sans jamais s’interroger sur qui, en amont, a laissé le pays sans moyens.
Un précédent devrait hanter chaque déclaration officielle sur ce sujet. En août 2021 déjà, les incendies de Kabylie avaient fait plus de 90 morts en moins d’une semaine. Dans la panique, et sous l’effet de rumeurs d’« incendiaires » téléguidés de l’étranger relayées jusque dans le discours officiel, une foule avait arraché des mains de la police un homme, Djamel Bensmaïl, bénévole venu prêter main-forte aux pompiers, faussement accusé d’avoir allumé un feu. Il a été battu puis brûlé vivant, sous les objectifs de téléphones portables. Quarante-neuf personnes ont depuis été condamnées à mort pour ce lynchage — des peines qui, comme toutes les condamnations capitales prononcées en Algérie depuis le moratoire sur les exécutions en vigueur depuis 1993, seront très probablement commuées en réclusion à perpétuité plutôt qu’exécutées.
C’est ce même État, qui n’a jamais su empêcher qu’un innocent soit immolé par une rumeur qu’il avait lui-même laissé prospérer, qui promet aujourd’hui, cinq ans plus tard, d’exécuter réellement — « après épuisement des voies de recours », précise l’annonce présidentielle — les auteurs avérés d’incendies volontaires. Soit ce pouvoir s’apprête à rompre, pour la première fois en trente ans, avec le moratoire sur les exécutions ; soit, plus probablement, il s’agit encore d’un effet d’annonce calibré sur la colère du moment, qui ne changera rien à la vulnérabilité structurelle du pays face au feu — pas plus que la précédente vague de promesses n’a empêché, cette semaine encore, l’histoire de se répéter.
Une cohérence glaçante se dessine à voir ce régime redécouvrir la peine capitale au moment précis où on lui demande des comptes. Ce sont les mêmes structures — l’armée, les corps de sécurité, l’appareil judiciaire aux ordres — qui se sont offert, en 2005, une amnistie générale pour les crimes d’une guerre civile, votée à l’article 45 d’une charte qui interdit toute poursuite « à titre individuel ou collectif » contre leurs éléments. Le même pouvoir qui s’est mis, lui, définitivement à l’abri de la justice, réclame aujourd’hui la corde pour d’autres, avec une célérité qu’il n’a jamais montrée pour lui-même.
L’impunité en haut, l’exécution en bas : c’est la même main qui signe les deux textes, à vingt ans d’écart, et c’est la même logique qui les anime — ne jamais répondre de ses propres défaillances, toujours désigner un coupable à châtier pour ne pas avoir à se regarder soi-même.
Ce que cette semaine d’incendies aura révélé, ce n’est donc pas seulement un pays mal préparé face au feu. C’est un pouvoir qui n’a plus qu’un seul registre pour parler à sa population : celui de la force et du silence — silence sur les morts, force contre les boucs émissaires. Un pays où l’on retourne de force la tête d’un survivant vers son Premier ministre plutôt que d’écouter ce qu’il a à dire ; où l’on communique quotidiennement sur les hectares brûlés et jamais sur les vies perdues ; où l’on répond à une tragédie collective par une promesse de pendaison plutôt que par un plan. Ce n’est pas une politique de sécurité civile. C’est l’aveu, une fois de plus, d’un régime qui ne sait gouverner que par la peur — la sienne, qu’il maquille en fermeté, et celle qu’il inflige à ceux qui osent lui tourner le dos.
Khaled Boulaziz
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