Le régime surfe sur la plancha à billets

10 juillet 2026
16 min de lecture|3 182 mots

Le pouvoir algérien adore les chiffres spectaculaires, les budgets historiques, les taux de croissance généreusement arrondis et les annonces de projets présentés comme les fondations d’une nouvelle puissance économique. À chaque discours officiel, l’Algérie serait au seuil d’un décollage industriel, minier, agricole et technologique. À entendre les dirigeants, la dépendance aux hydrocarbures appartiendrait presque au passé.

Planche à billets : ce que révèlent les comptes publics

Mais les comptes publics racontent une autre histoire.

Derrière les slogans sur la diversification, le pays demeure exposé aux variations du prix du pétrole et du gaz. Derrière les promesses de maîtrise financière, le déficit budgétaire reste massif. Derrière la communication sur la stabilité monétaire, les réserves de change reculent et la dette publique progresse. Et derrière le refus affiché de renouer avec la création monétaire, la tentation de faire financer les déséquilibres de l’État par la Banque d’Algérie reste présente.

Le Fonds monétaire international vient d’adresser un avertissement clair aux autorités : l’Algérie a besoin d’un « ajustement budgétaire important ». La formule est diplomatique, mais le diagnostic est brutal. Le pays dépense durablement plus qu’il ne collecte, tandis que ses recettes dépendent encore largement d’un marché énergétique sur lequel il n’exerce aucun contrôle.

Le régime ne pilote pas réellement une transformation économique. Il surfe sur une plancha à billets, une plaque brûlante alimentée par les déficits, les dividendes exceptionnels, les banques publiques et les revenus des hydrocarbures. Tant que le pétrole rapporte suffisamment, la fumée masque l’incendie. Mais lorsque les prix ralentissent, les fragilités réapparaissent immédiatement.

Une croissance réelle, mais dépendante de la dépense publique

L’économie algérienne aurait progressé de 3,9 % en 2025, selon l’estimation du FMI. Pour 2026, l’institution prévoit une croissance de 3,8 %, alors que la Banque mondiale avance un taux légèrement inférieur, proche de 3,7 %. Le gouvernement, lui, demeure plus optimiste et table sur une croissance supérieure à 4 %.

Pris isolément, ces chiffres pourraient laisser croire à une économie en bonne santé. Une croissance voisine de 4 % n’est pas négligeable. Mais sa composition importe davantage que son niveau.

Cette progression reste largement soutenue par l’investissement public, les grands projets d’infrastructures, les dépenses budgétaires et les secteurs liés à l’énergie. Elle ne traduit pas encore une transformation profonde du tissu productif ni l’apparition d’un secteur privé suffisamment puissant pour prendre le relais de la commande publique.

Une économie peut croître tout en accumulant les déséquilibres. Elle peut produire davantage pendant quelques années en important massivement des équipements, en augmentant les dépenses publiques et en sollicitant les banques de l’État. Mais si cette croissance ne génère pas de recettes fiscales durables, d’exportations nouvelles et d’emplois productifs, elle finit par coûter plus cher qu’elle ne rapporte.

C’est précisément le risque qui se dessine.

Le déficit reste gigantesque

Le FMI estime que le déficit budgétaire algérien a été ramené à 10,5 % du produit intérieur brut en 2025. La Banque mondiale avançait encore, quelques mois plus tôt, une estimation proche de 13 %.

Cette divergence peut s’expliquer par des dates de calcul différentes et par l’intégration de recettes exceptionnelles dans les données les plus récentes. Mais dans les deux cas, le niveau demeure considérable.

Un déficit supérieur à 10 % du PIB ne peut pas être présenté comme une situation ordinaire. Il signifie que l’État doit trouver chaque année des ressources considérables pour financer l’écart entre ses dépenses et ses recettes. Or, l’amélioration annoncée pour 2025 ne résulte pas uniquement d’un redressement structurel.

Le FMI indique qu’elle a notamment été favorisée par des dividendes exceptionnels versés par les entreprises publiques et la Banque d’Algérie, ainsi que par une progression des recettes hors hydrocarbures.

Autrement dit, le pouvoir a récupéré de l’argent auprès d’institutions qu’il contrôle afin de réduire temporairement le trou budgétaire. Cette opération peut améliorer les comptes sur une année, mais elle ne constitue pas une réforme économique.

On ne soigne pas un déficit chronique en sollicitant ponctuellement les réserves ou les bénéfices d’organismes publics. On déplace le problème d’une caisse à une autre.

Le déficit de 2026 reste, lui aussi, entouré d’une confusion entretenue par la multiplication des méthodes de calcul. Les documents gouvernementaux, les normes internationales et les projections des institutions financières ne donnent pas toujours le même résultat. La Banque mondiale prévoit une amélioration du solde budgétaire, mais cette projection suppose que les mesures de consolidation seront effectivement appliquées.

C’est précisément là que se trouve le problème : en Algérie, les réformes budgétaires sont régulièrement annoncées, puis repoussées dès que leur coût politique devient visible.

Une dette publique en hausse rapide

Le FMI évalue désormais la dette publique à 52,1 % du PIB en 2025. La Banque mondiale avançait une estimation inférieure, proche de 47,2 %, mais sa trajectoire à moyen terme est particulièrement préoccupante. Elle estime que la dette pourrait approcher 60 % du PIB dès 2027 et atteindre environ 67 % en 2028 si les déficits restent durablement élevés.

Les autorités peuvent rappeler, à juste titre, que la dette algérienne est principalement intérieure et que l’endettement extérieur du pays demeure faible. Cette situation protège encore l’Algérie contre une dépendance immédiate à l’égard des créanciers étrangers.

Mais une dette intérieure n’est pas une dette imaginaire.

Elle pèse sur les banques publiques, absorbe une partie de leur capacité de financement et transforme progressivement le système bancaire en instrument de soutien du Trésor. Plus l’État se finance auprès des banques qu’il contrôle, moins ces banques disposent de ressources pour accompagner les entreprises productives.

Le gouvernement peut alors prétendre qu’il ne dépend pas de l’étranger, tout en dépendant de plus en plus de son propre système financier. Le risque ne disparaît pas : il est simplement enfermé à l’intérieur des institutions publiques.

L’État finance les entreprises publiques. Les banques publiques financent l’État. La Banque d’Algérie soutient le système bancaire. Et lorsque les pertes deviennent trop importantes, la collectivité finit par payer.

La planche à billets sous un autre nom

Le FMI a explicitement mis en garde contre un recours prolongé au financement monétaire du déficit. Une telle pratique risquerait, selon l’institution, de menacer la stabilité des prix et la crédibilité des politiques publiques.

Le souvenir du financement non conventionnel lancé en 2017 reste présent. À l’époque, la création monétaire avait été présentée comme une solution exceptionnelle permettant de financer le déficit sans recourir à la dette extérieure.

Le vocabulaire était technique. Le mécanisme, lui, était simple : la Banque centrale créait de la monnaie pour financer les besoins de l’État.

Aujourd’hui, personne ne parle ouvertement d’un retour massif à cette méthode. Mais tant que le déficit reste élevé et que les ressources ordinaires sont insuffisantes, la tentation demeure.

La création monétaire ne prend pas toujours la forme spectaculaire de machines imprimant des montagnes de billets. Elle peut passer par des mécanismes comptables, du refinancement bancaire, des achats de titres publics ou des avances indirectes.

Mais l’effet économique reste comparable : davantage de monnaie est injectée dans une économie qui ne produit pas suffisamment de biens et de services supplémentaires.

À terme, la facture se retrouve dans les prix, le taux de change et l’épargne des ménages.

C’est pour cela que l’expression de « plancha à billets » résume assez bien la situation. Le régime y dépose ses déficits, ses promesses, ses programmes sociaux mal ciblés et ses entreprises publiques déficitaires. Il chauffe la plaque avec la rente pétrolière et les ressources de la Banque centrale, en espérant que la température restera contrôlable.

Mais une plancha trop chaude finit toujours par brûler ce qu’on y dépose.

Des réserves de change dans le brouillard

Les autorités avaient évoqué environ 70 milliards de dollars de réserves de change à la mi-2025. Ce montant ne doit toutefois pas être présenté comme une donnée consolidée et définitivement vérifiée pour la fin de l’année.

La Banque mondiale et le FMI constatent surtout une baisse sensible des réserves liée à la détérioration du compte courant. Ils ne publient pas, dans leurs communications les plus récentes, un chiffre parfaitement comparable permettant de confirmer que le niveau actuel reste exactement proche de 70 milliards de dollars.

Cette absence de transparence est en elle-même un problème.

Les réserves de change constituent l’un des indicateurs les plus importants de la solidité économique du pays. Elles permettent de payer les importations, de soutenir le dinar et d’absorber les chocs extérieurs. Leur niveau devrait faire l’objet d’une publication régulière, détaillée et accessible.

Or, le citoyen doit souvent se contenter de déclarations ponctuelles, de chiffres partiels ou d’estimations internationales.

La Banque mondiale a indiqué que les réserves représentaient encore environ quinze mois d’importations à la fin de 2024. Ce niveau demeurait confortable. Mais la dégradation rapide des comptes extérieurs en 2025 montre que cette protection peut s’éroder.

Au premier semestre 2025, le déficit courant aurait atteint environ 10,5 milliards de dollars, contre environ 2,9 milliards sur l’ensemble de 2024. En seulement six mois, le déséquilibre extérieur aurait donc été plus de trois fois supérieur à celui de l’année précédente.

Ce chiffre montre l’ampleur du retournement.

Le pétrole reste le véritable ministre des Finances

Le budget 2026 aurait été établi sur un prix fiscal du pétrole proche de 60 dollars le baril. Ce prix budgétaire ne doit pas être confondu avec le prix de marché, qui peut évoluer à un niveau supérieur.

La distinction est importante, mais elle ne change pas la réalité fondamentale : l’équilibre financier de l’Algérie demeure largement déterminé par les hydrocarbures.

Lorsque les cours progressent, les recettes augmentent, le déficit se réduit et les autorités annoncent de nouveaux programmes. Lorsque les cours baissent, les importations sont comprimées, les dépenses sont reportées et la pression sur les réserves augmente.

Ce comportement cyclique se répète depuis des décennies.

Le gouvernement affirme vouloir développer les mines, l’industrie, l’agriculture, les start-up et l’exportation hors hydrocarbures. Certains progrès existent. Mais ils demeurent insuffisants pour modifier rapidement la structure des recettes publiques et des exportations.

Une économie véritablement diversifiée ne serait pas obligée de recalculer chaque année ses ambitions en fonction de quelques dollars supplémentaires ou manquants sur le prix du baril.

En Algérie, le pétrole n’est pas seulement une ressource. Il demeure le véritable ministre des Finances.

Des subventions nécessaires, mais profondément inefficaces

Le budget consacre environ 658 milliards de dinars aux subventions directes de produits essentiels, notamment les céréales, le lait, le sucre et les huiles. Les dépenses sociales au sens large, comprenant la santé, l’éducation, les transferts aux institutions et certaines allocations, représentent une enveloppe bien plus importante.

Dans un pays où les revenus restent modestes et où le pouvoir d’achat est fragile, la suppression brutale des subventions serait socialement explosive. Elles permettent à des millions de familles de conserver un accès minimal à l’alimentation, à l’énergie et aux services essentiels.

Mais le système actuel est coûteux, opaque et mal ciblé.

Les subventions généralisées profitent aussi bien aux ménages pauvres qu’aux foyers aisés. Elles encouragent parfois le gaspillage, alimentent la contrebande et permettent à certains intermédiaires de capter une partie de l’aide publique.

Réformer les subventions est donc nécessaire, mais cette réforme ne peut être crédible sans registre social fiable, contrôle démocratique et garantie de compensation pour les catégories vulnérables.

Le problème est que la population ne fait plus confiance aux promesses de ciblage. Elle craint que la réforme se traduise par la disparition des aides sans véritable protection de remplacement.

Cette méfiance n’est pas irrationnelle. Dans les systèmes autoritaires, l’austérité commence rarement par les privilèges du sommet. Elle commence par les prix, les salaires et les services destinés au plus grand nombre.

L’inflation officielle et l’inflation vécue

Le gouvernement espère maintenir l’inflation sous les 2 %. Le FMI et la Banque mondiale sont plus prudents et retiennent plutôt un taux proche de 2,8 à 2,9 % pour 2026.

Même ces niveaux peuvent sembler relativement modérés. Mais ils ne reflètent pas toujours l’expérience réelle des ménages.

L’indice général des prix est une moyenne. Il peut rester contenu alors que certains produits essentiels augmentent fortement. Un ménage modeste consacre une part importante de son revenu à l’alimentation, au transport et au logement. Il peut donc subir une inflation beaucoup plus lourde que celle affichée dans les statistiques nationales.

La hausse du marché parallèle des devises accentue également le sentiment de perte de pouvoir d’achat. Le taux officiel du dinar demeure administré, tandis que le cours informel de l’euro et du dollar raconte une autre histoire : celle d’une monnaie dont la valeur réelle est contestée par le marché.

Le régime peut afficher un objectif inférieur à 2 %. Il ne peut pas ordonner aux prix de respecter ses communiqués.

Faire payer les contribuables visibles

Le FMI recommande d’élargir l’assiette fiscale, de réduire les exonérations, de numériser l’administration et de mieux intégrer le secteur informel.

Sur le papier, ces mesures sont défendables. Mais elles soulèvent une question centrale : qui supportera réellement l’ajustement ?

Dans un système fiscal inégal, les salariés déclarés, les petites entreprises et les commerçants déjà enregistrés sont les plus faciles à contrôler. Ils risquent donc de supporter l’essentiel de l’effort supplémentaire.

Pendant ce temps, les grands bénéficiaires d’exonérations, de marchés publics, de facilités foncières ou de crédits privilégiés peuvent continuer à négocier leur relation avec l’État.

L’Algérie n’a pas seulement besoin de davantage d’impôts. Elle a besoin d’une justice fiscale.

Cela suppose de publier le coût réel des exonérations, d’auditer les entreprises publiques, d’évaluer les grands projets et de rendre accessibles les comptes détaillés de l’État.

Combien coûtent les entreprises déficitaires ? Quels groupes bénéficient d’avantages fiscaux ? Quels projets ont dépassé leur budget ? Qui assume les échecs ?

Tant que ces informations resteront inaccessibles, l’ajustement budgétaire apparaîtra comme une opération destinée à faire payer les citoyens ordinaires pour préserver les mécanismes du pouvoir.

Le secteur privé toujours tenu en laisse

Les institutions internationales demandent également une amélioration du climat des affaires, une plus grande stabilité réglementaire et un soutien réel à l’initiative privée.

Mais une entreprise ne prospère pas grâce à un discours présidentiel. Elle a besoin de règles claires, d’une justice indépendante, d’un accès équitable au crédit, d’une fiscalité prévisible et d’une administration qui ne change pas les conditions du jeu du jour au lendemain.

En Algérie, l’investisseur reste exposé aux blocages bureaucratiques, aux restrictions commerciales soudaines, aux difficultés d’accès au foncier et à la dépendance vis-à-vis des autorisations administratives.

Le pouvoir dit vouloir libérer l’entreprise, mais il continue à préférer les opérateurs dépendants de l’État, de la commande publique et de la proximité avec les centres de décision.

Une véritable diversification suppose pourtant l’apparition d’entreprises autonomes capables de produire, d’innover et d’exporter sans attendre une faveur ministérielle.

Le temps des artifices s’épuise

L’Algérie possède encore des atouts considérables : des ressources énergétiques, un marché de près de 48 millions d’habitants, une dette extérieure limitée, des infrastructures importantes et des réserves qui conservent un rôle protecteur.

Mais ces atouts ne doivent plus servir d’excuse au retard.

Le pays n’est pas condamné à la fragilité financière. Il est maintenu dans un modèle qui préfère la distribution de rente à la réforme, le contrôle à la concurrence et l’opacité à la responsabilité.

Le déficit supérieur à 10 % du PIB, la dette publique dépassant 50 %, la détérioration du compte courant et le recul des réserves ne sont pas des inventions de l’opposition. Ce sont des données reconnues par les institutions financières internationales.

Le FMI n’a pas nécessairement raison sur toutes les solutions. Ses recommandations peuvent être critiquées, notamment lorsqu’elles risquent de réduire les dépenses sociales ou de transférer le coût des réformes vers les catégories populaires.

Mais le gouvernement ne peut pas rejeter le diagnostic tout en refusant de publier ses propres données avec la même précision.

À force de surfer sur la plancha à billets, le régime brûle lentement les marges de manœuvre du pays. Il finance le présent avec les ressources du futur et reporte les décisions jusqu’à ce que leur coût devienne insupportable.

Lorsque la fumée se dissipera, les responsables de cette gestion ne seront probablement pas les premiers à subir les conséquences.

La facture sera présentée aux salariés, aux retraités, aux jeunes sans emploi, aux petites entreprises et aux familles dont le pouvoir d’achat s’érode déjà.

Le régime continuera peut-être à parler de stabilité, de souveraineté et de décollage économique. Mais les chiffres, eux, ne font pas de propagande.

Ils montrent un pays riche, gouverné comme s’il pouvait éternellement dépenser sans choisir, importer sans produire et créer de la monnaie sans appauvrir ceux qui la détiennent.

Khaled Boulaziz

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