Il y a des rapports qui ne décrivent plus seulement des crimes. Ils dressent l’acte d’accusation d’une époque. Celui publié par la commission d’enquête internationale mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, et rapporté par Le Monde, appartient à cette catégorie. Il ne parle pas d’une « bavure », ni d’une « opération militaire », ni d’un « dommage collatéral » noyé dans le vocabulaire froid des chancelleries. Il parle d’enfants palestiniens pris pour cible. Il parle d’un peuple dont l’avenir est visé dans son berceau, dans ses écoles, dans ses maternités, dans ses hôpitaux, dans ses corps mutilés et dans sa mémoire traumatisée.
La commission affirme que les autorités israéliennes et les forces de sécurité israéliennes ont délibérément ciblé des enfants palestiniens, avec des conséquences relevant, selon elle, du génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre à Gaza, ainsi que de crimes de guerre en Cisjordanie. Ces mots ne viennent pas d’un tract, ni d’un slogan, ni d’une colère populaire, mais d’une commission internationale chargée de documenter les violations du droit international. L’ONU Genève rapporte que plus de 20 000 enfants auraient été tués et plus de 44 000 blessés depuis le 7 octobre 2023. Le Monde cite le chiffre précis d’au moins 20 179 enfants tués et 44 143 blessés entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2025.
À ce niveau de destruction, il devient obscène de parler encore de guerre comme si deux armées s’affrontaient à armes comparables. Gaza est une prison bombardée, un territoire assiégé, une société enfermée sous le ciel des drones et sous la menace permanente de la famine. Les enfants palestiniens n’ont pas seulement été tués. Ils ont été amputés, affamés, déplacés, séparés de leurs parents, privés d’école, privés de soins, privés de sommeil, privés d’avenir. La commission parle d’atteintes physiques et psychologiques graves, de traumatismes collectifs, d’orphelinage, de handicap, de déplacements répétés, de famine et d’effondrement des systèmes éducatif et sanitaire. Ce n’est pas seulement la mort qui avance à Gaza ; c’est l’organisation méthodique d’une vie devenue impossible. (Le Monde.fr)
Le président de la commission, Srinivasan Muralidhar, a résumé l’essentiel : en visant les enfants, Israël attaque la capacité même du peuple palestinien à exister et à décider de son avenir. Cette phrase devrait suffire à réveiller les consciences qui restent encore prisonnières du langage diplomatique. Car l’enfant n’est pas seulement un civil. Il est la continuité d’un peuple. Il est la preuve vivante qu’une nation occupée refuse de disparaître. Le frapper, c’est frapper la transmission. Le tuer, c’est tuer un nom, une mémoire, une famille, une langue, une terre. (Le Monde.fr)
Voilà pourquoi le crime sioniste d’État ne se limite pas à l’instant du bombardement. Il se prolonge dans les incubateurs détruits, les maternités ciblées, les fausses couches provoquées par le siège, les nouveau-nés privés de soins, les écoles transformées en ruines, les orphelinats démantelés, les familles effacées du registre des vivants. Le Monde rapporte que la commission dénonce le ciblage des services de néonatologie et de maternité, ainsi que la famine provoquée par le blocus israélien et ses effets mortels sur les enfants. L’ONU Genève souligne également que les attaques contre les structures de soins maternels et néonatals ont porté atteinte à la survie des nouveau-nés et à l’avenir reproductif palestinien.
Ce que révèle ce rapport, c’est une logique coloniale poussée jusqu’à son extrémité la plus monstrueuse : non seulement contrôler la terre, mais briser le peuple qui y demeure ; non seulement occuper un territoire, mais rendre impossible la reproduction sociale, culturelle et biologique de ceux qui l’habitent. Le sionisme d’État, dans sa version militaire, ne veut pas seulement dominer Gaza. Il veut que Gaza cesse d’être une promesse palestinienne. Il veut que l’enfant palestinien devienne soit une statistique, soit un amputé, soit un exilé, soit un survivant condamné à porter dans son corps les preuves du crime.
Les noms cités par la commission donnent un visage à cette mécanique. Le rapport identifie des unités des forces de sécurité israéliennes que la commission accuse d’être responsables de la mort ou des blessures d’enfants palestiniens. Le Monde mentionne notamment la brigade Kfir, la 162e division, la 401e brigade et l’unité Shayetet 13 dans des épisodes précis. Le journal rappelle aussi le cas de Hind Rajab, fillette de 6 ans tuée en janvier 2024 après avoir appelé au secours pendant des heures, alors qu’une ambulance du Croissant-Rouge tentait de la sauver.
Hind Rajab n’est pas seulement une victime. Elle est devenue l’un des noms de l’accusation universelle contre l’impunité israélienne. Elle incarne cette scène insoutenable où l’enfance appelle, où le monde entend, où les secours partent, où l’armée sait, où la localisation est connue, et où la mort arrive quand même. Dans une époque qui prétend tout voir grâce aux satellites, aux téléphones, aux images, aux rapports et aux preuves numériques, Hind Rajab est morte sous les yeux du siècle. Sa mort accuse non seulement ses tueurs, mais aussi ceux qui ont continué à armer, couvrir, justifier et excuser.
Car il faut nommer l’autre crime : la complicité. L’État israélien ne bombarde pas dans le vide. Il bombarde avec des armes, des alliances, des veto, des silences, des récits médiatiques, des contrats militaires, des protections diplomatiques. Il bombarde dans un ordre mondial où la vie palestinienne vaut moins que la stabilité des intérêts occidentaux. Quand d’autres peuples sont agressés, on invoque le droit international avec gravité. Quand les Palestiniens sont massacrés, on demande de la « retenue » au bourreau et de la patience à la victime. Voilà l’hypocrisie impériale dans sa forme la plus nue.
Israël rejette le rapport et le qualifie de diffamatoire, accusant notamment la commission de taire les tactiques du Hamas. Cette défense est connue : chaque crime commis contre les Palestiniens est renvoyé à un alibi sécuritaire, chaque enfant mort est absorbé dans une rhétorique de guerre contre le terrorisme. Mais aucune attaque du 7 octobre 2023, aussi criminelle soit-elle contre des civils israéliens, ne peut transformer deux millions de personnes assiégées en cibles légitimes. Aucun crime ne donne licence à un État pour affamer une population, détruire ses hôpitaux, viser ses enfants et ruiner son avenir.
La Cour internationale de Justice avait déjà ordonné, le 26 janvier 2024, des mesures conservatoires dans l’affaire introduite par l’Afrique du Sud contre Israël au titre de la Convention sur le génocide. Puis, le 19 juillet 2024, elle a rendu un avis consultatif sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est. L’ONU Genève rappelle que la commission appelle Israël à mettre fin à ses violations contre les enfants palestiniens et à sa présence continue en Cisjordanie occupée, conformément à cet avis consultatif.
La question n’est donc plus de savoir si le monde sait. Le monde sait. Il a les rapports, les chiffres, les images, les témoignages, les noms, les décisions judiciaires, les appels humanitaires. La question est de savoir pourquoi il continue. Pourquoi les ambassades parlent encore de processus de paix pendant que les enfants meurent ? Pourquoi les gouvernements vendent encore des armes ou maintiennent des accords avec un État accusé de génocide par une commission internationale ? Pourquoi les médias dominants persistent-ils à présenter comme une « crise humanitaire » ce qui relève d’un crime politique organisé ?
Gaza oblige chacun à choisir son camp moral. Pas entre juifs et musulmans, piège grossier des propagandes racistes. Pas entre Orient et Occident. Pas entre deux douleurs concurrentes. Le choix réel est entre colonisation et justice, entre impunité et droit, entre occupation et libération, entre l’enfant sous les bombes et le pilote qui largue la bombe. Dénoncer le sionisme d’État n’est pas haïr une religion ; c’est refuser qu’une idéologie coloniale, armée par un État, transforme l’expropriation d’un peuple en destin sacré et le meurtre de ses enfants en nécessité stratégique.
Ce rapport doit être un tournant. Il ne suffit plus de demander un cessez-le-feu sans demander des comptes. Il ne suffit plus de pleurer Gaza sans sanctionner ceux qui l’écrasent. Il faut un embargo militaire total contre Israël, la suspension des accords qui nourrissent son impunité, la poursuite des responsables politiques et militaires, la protection des témoins, l’accès des enquêteurs internationaux et de la presse étrangère, la réparation pour les victimes, la reconnaissance effective du droit du peuple palestinien à la liberté, à la souveraineté et au retour.
Les enfants de Gaza ne demandent pas la compassion des puissants. Ils n’ont plus besoin de déclarations soigneusement équilibrées. Ils demandent que cesse la machine qui les tue. Ils demandent que les mots « droit international » signifient quelque chose aussi quand la victime est palestinienne. Ils demandent que le monde cesse d’appeler tragédie ce qui est un crime, cesse d’appeler conflit ce qui est une domination, cesse d’appeler défense ce qui est destruction.
À Gaza, l’enfance palestinienne est devenue le tribunal vivant de notre époque. Chaque enfant tué, chaque enfant amputé, chaque enfant affamé, chaque enfant orphelin prononce une sentence contre le régime qui l’a frappé et contre l’ordre mondial qui l’a abandonné. Et cette sentence est simple : un État qui cible l’avenir d’un peuple ne défend pas sa sécurité ; il révèle sa propre faillite morale. Le peuple palestinien, lui, malgré les ruines, malgré les fosses, malgré les sièges, continue d’exister. C’est cela que le crime sioniste d’État ne parvient pas à effacer.
Khaled Boulaziz





