Quatre filles de Mohamed Shabana ont été tuées. Leur père était un commandant de la résistance palestinienne. Elles ne l’étaient pas. Pourtant, dans la guerre menée contre Gaza, la filiation suffit désormais à prononcer une condamnation à mort
Quatre filles.
Quatre vies ajoutées à l’interminable registre des morts palestiniens.
Quatre jeunes femmes dont l’existence semble n’avoir compté, aux yeux de leurs assassins, que comme le prolongement biologique d’un homme recherché par l’armée israélienne.
Selon des sources palestiniennes concordantes, les forces d’occupation israéliennes ont tué quatre filles de Mohamed Shabana, ancien commandant de la brigade de Rafah et membre du conseil militaire des Brigades Al-Qassam.
Leur père avait été tué le 13 mai 2025, après une frappe israélienne visant un site situé sous ou à proximité de l’hôpital européen de Gaza, à Khan Younès. Deux de ses fils, Mahmoud et Abdel Nasser, avaient péri lors des événements du 7 octobre 2023. Un troisième, Anas, avait été tué à Rafah en mai 2024.
Ce n’est plus une opération militaire.
Ce n’est plus la poursuite d’un homme.
Ce n’est plus même une guerre telle que les juristes, les diplomates et les états-majors prétendent encore la définir.
C’est la destruction méthodique d’une famille.
C’est l’application d’une peine de mort héréditaire.
C’est un message adressé à chaque Palestinien : nous ne nous contenterons pas de vous tuer ; nous frapperons votre nom, votre maison, vos enfants et jusqu’au souvenir que vous laisserez derrière vous.
Aujourd’hui, devant ces quatre filles assassinées, j’accuse.
J’accuse l’armée israélienne
J’accuse l’armée israélienne d’avoir transformé la parenté en culpabilité.
J’accuse ses chefs d’avoir installé, sous le vocabulaire aseptisé des « frappes ciblées », une pratique dans laquelle les familles des résistants sont exposées à la vengeance militaire.
J’accuse une machine de guerre qui connaît les noms, les visages, les adresses et les liens de parenté de ceux qu’elle poursuit, mais qui prétend ensuite ne voir dans les femmes et les enfants ensevelis que de regrettables dommages collatéraux.
Une armée capable de surveiller Gaza depuis le ciel, d’intercepter ses communications, de suivre les déplacements de ses habitants et d’établir leurs arbres familiaux ne peut invoquer éternellement l’erreur.
Quand les mêmes « erreurs » écrasent continuellement les mêmes victimes, l’erreur devient une méthode.
Quand les familles des responsables palestiniens sont frappées génération après génération, le hasard devient une doctrine.
Quand l’enfant meurt pour le père, la guerre devient vengeance.
Les quatre filles de Mohamed Shabana ne portaient pas le grade de leur père.
Elles ne commandaient aucune brigade.
Elles n’avaient hérité ni de ses fonctions ni de sa responsabilité militaire.
Elles avaient seulement hérité de son nom.
Et, dans l’ordre colonial imposé à Gaza, porter le mauvais nom peut suffire pour mourir.
J’accuse le sionisme d’État
J’accuse le sionisme d’État d’avoir produit un système dans lequel la vie palestinienne est considérée comme inférieure, conditionnelle et révocable.
J’accuse cette idéologie, devenue appareil militaire et politique, d’avoir fait de l’effacement du Palestinien une perspective acceptable.
La terre est désirée.
Ses habitants, eux, sont assiégés, déplacés, affamés, bombardés et sommés de disparaître.
Voilà le cœur de l’entreprise.
Le Palestinien n’est jamais seulement un individu. Dans l’imaginaire sécuritaire israélien, il est une menace présente ou future. Son enfant est un combattant potentiel. Sa maison est une infrastructure présumée. Son école est une cache possible. Son hôpital est un centre de commandement supposé. Sa famille entière devient suspecte par association.
Il suffit alors de prononcer quelques mots — « terroriste », « bouclier humain », « zone de combat » — pour que le meurtre entre dans le langage administratif.
On tue, puis on explique.
On bombarde, puis on accuse les morts.
On détruit la maison, puis on affirme que la victime n’aurait pas dû s’y trouver.
Ainsi fonctionne la mécanique de déshumanisation : avant de tuer le Palestinien physiquement, on le tue politiquement, juridiquement et médiatiquement.
On lui retire son innocence avant de lui retirer la vie.
J’accuse ceux qui ont inventé l’enfant coupable
J’accuse ceux qui voient dans chaque enfant palestinien non pas une vie à protéger, mais un ennemi qui n’a pas encore grandi.
Cette pensée n’est pas un accident du discours. Elle est la condition morale du massacre.
Pour bombarder une ville peuplée de centaines de milliers d’enfants, il faut d’abord convaincre l’opinion que ces enfants appartiennent au camp adverse.
Pour affamer une population, il faut prétendre que la nourriture nourrit l’ennemi.
Pour détruire les maternités, les écoles et les habitations, il faut abolir la frontière entre la société et l’armée.
À Gaza, cette frontière a été volontairement effacée.
Toute la population est enfermée dans la catégorie de la menace.
Le nourrisson est suspect parce qu’il survivra peut-être.
L’adolescent est suspect parce qu’il résistera peut-être.
La mère est suspecte parce qu’elle transmettra peut-être la mémoire.
Le père est suspect parce qu’il refusera peut-être de quitter sa terre.
Le vieillard est suspect parce qu’il se souvient du village dont il a été chassé.
Ainsi, personne n’est innocent, puisque tout Palestinien porte en lui la possibilité de continuer à être palestinien.
J’accuse les fabricants du mensonge
J’accuse les porte-parole militaires qui enterrent les victimes une seconde fois sous les éléments de langage.
J’accuse ceux qui parlent de « neutralisation » lorsque des êtres humains sont pulvérisés.
J’accuse ceux qui parlent de « pression opérationnelle » lorsque des familles sont exterminées.
J’accuse ceux qui parlent de « zone évacuée » lorsque des civils n’ont aucun lieu sûr où se réfugier.
J’accuse ceux qui appellent « incident » ce qui est une tragédie et « dommage collatéral » ce qui est une vie entière.
Les mots ne sont pas innocents.
Ils préparent l’indifférence.
Ils transforment une enfant en chiffre, une famille en cible secondaire et une maison en carré sur une carte militaire.
Le mensonge moderne n’a même plus besoin de nier les morts. Il lui suffit de les rendre acceptables.
Il les contextualise.
Il les relativise.
Il les ensevelit sous des débats techniques.
Combien de mètres sépareraient la victime de la cible ?
Combien de combattants présumés se trouvaient dans le quartier ?
Combien de minutes auraient été accordées pour évacuer ?
Comme si l’assassin pouvait mesurer la distance entre sa bombe et sa conscience.
J’accuse les gouvernements occidentaux
J’accuse les gouvernements occidentaux qui arment Israël tout en versant des larmes diplomatiques sur les Palestiniens.
J’accuse ceux qui parlent de retenue et livrent des munitions.
J’accuse ceux qui invoquent le droit international contre leurs adversaires et l’oublient lorsqu’il condamne leur allié.
J’accuse ceux qui réclament des preuves supplémentaires alors que Gaza est filmée, photographiée, documentée et enterrée en direct.
Ils savent.
Ils savent que les familles disparaissent.
Ils savent que les infrastructures civiles sont détruites.
Ils savent que l’aide est entravée.
Ils savent que la population est déplacée d’une zone bombardée vers une autre zone qui le sera bientôt.
Ils savent que la guerre ne vise plus seulement des formations armées, mais les conditions mêmes de la vie palestinienne.
Et pourtant, ils continuent.
Ils livrent.
Ils financent.
Ils protègent.
Ils opposent leur veto.
Ils publient ensuite des communiqués dans lesquels leur « profonde préoccupation » tient lieu de conscience.
Mais la préoccupation qui n’empêche aucun crime n’est pas une position morale.
C’est un alibi.
Le silence protège le criminel. L’armement lui donne les moyens d’agir. L’impunité lui garantit qu’il pourra recommencer.
Les États qui fournissent ces moyens ne sont pas de simples témoins.
Ils prennent part au système qui rend le massacre possible.
J’accuse les régimes arabes
J’accuse les régimes arabes qui ont transformé la Palestine en slogan de sommet, en décoration de discours et en instrument de légitimité intérieure.
J’accuse ceux qui ferment leurs frontières plus sûrement qu’ils ne ferment leurs ambassades.
J’accuse ceux qui redoutent davantage une manifestation pour Gaza que les crimes commis contre Gaza.
J’accuse ceux qui poursuivent leurs accords, leurs contrats, leurs échanges et leurs calculs pendant que les Palestiniens enterrent leurs enfants.
Ils parlent de fraternité.
Mais la fraternité sans risque ne vaut rien.
Ils proclament leur attachement à Jérusalem.
Mais leurs proclamations n’arrêtent aucun drone.
Ils condamnent « fermement ».
Mais leur fermeté s’arrête devant leurs intérêts, leurs protecteurs et leurs palais.
Le peuple palestinien n’a pas été abandonné faute de moyens.
Il a été abandonné par décision politique.
J’accuse les médias qui inversent les rôles
J’accuse les médias qui exigent des victimes palestiniennes une perfection de preuve qu’ils n’exigent jamais de l’armée israélienne.
Une affirmation militaire israélienne devient immédiatement un fait.
Une information rapportée par des sources palestiniennes concordantes reste trop souvent enfermée dans la catégorie de l’allégation.
Le communiqué de l’occupant est repris dans les titres.
La parole de l’occupé est rejetée dans les dernières lignes, précédée des mots « impossible à vérifier ».
Lorsque l’armée accuse, les rédactions publient.
Lorsque les Palestiniens enterrent leurs morts, les rédactions doutent.
Cette asymétrie n’est pas la prudence journalistique.
C’est une hiérarchie politique de la crédibilité.
Le Palestinien doit apporter la photographie de son enfant mort, l’acte de naissance, les coordonnées de la frappe, trois témoins indépendants et, peut-être, l’aveu signé du pilote.
L’armée israélienne, elle, peut parler anonymement de renseignements secrets et de cibles terroristes. Sa parole bénéficie du prestige de l’uniforme, de la technologie et de l’État.
Ainsi, le mort palestinien doit encore plaider son innocence.
Même depuis sa tombe.
J’accuse la communauté internationale
J’accuse la communauté internationale d’avoir réduit le droit à un décor de conférence.
Elle dispose de conventions, de tribunaux, de résolutions et de mécanismes de sanction.
Mais lorsqu’il s’agit de la Palestine, tout devient lent, prudent, complexe et provisoire.
On enquête pendant que les bombes tombent.
On délibère pendant que les familles meurent.
On négocie l’entrée de quelques camions pendant qu’un territoire entier est privé des moyens de vivre.
On discute du choix des mots pendant que les faits accomplissent leur œuvre.
Le problème n’est pas l’absence de droit.
Le problème est le refus de l’appliquer.
Un droit qui dépend de l’identité du criminel n’est plus un droit.
Une justice qui ne s’exerce que contre les vaincus n’est plus une justice.
Un ordre international qui tolère la destruction de Gaza ne protège pas l’humanité : il protège la puissance.
J’accuse notre accoutumance
Enfin, je nous accuse.
Je nous accuse de nous être habitués.
À la première famille exterminée, le monde s’est indigné.
À la dixième, il s’est inquiété.
À la centième, il a discuté des chiffres.
Puis les morts sont devenus une rubrique.
Les enfants mutilés ont défilé sur les écrans entre une publicité et un débat.
Les maisons détruites ont fini par ressembler aux maisons détruites de la veille.
Le crime répété a fabriqué sa propre banalité.
C’est peut-être là la plus grande victoire des bourreaux : non pas seulement tuer, mais rendre la mort ordinaire.
Faire en sorte que quatre filles assassinées ne soient plus quatre univers anéantis, mais une information consommée puis oubliée.
Nous refusons cet oubli.
Nous refusons que ces quatre filles soient réduites à leur lien de parenté avec un commandant palestinien.
Nous refusons qu’elles soient transformées en note secondaire dans le récit de la mort de leur père.
Elles n’étaient pas des annexes biographiques.
Elles étaient des êtres humains.
Elles avaient des visages, des souvenirs, des liens, des craintes et des espérances.
Leur père avait un engagement militaire. Elles avaient leur propre vie.
Aucune armée, aucune idéologie et aucune raison d’État ne pouvait légitimement les en priver.
Le crime porte un nom
Ce qui se déroule en Palestine n’est pas une succession de malheurs isolés.
Ce n’est pas une catastrophe naturelle.
Ce n’est pas une fatalité orientale dont les causes seraient trop anciennes et trop mystérieuses pour être nommées.
C’est un ordre politique.
Un territoire est colonisé.
Une population est assiégée.
Des familles sont déplacées.
Des maisons sont détruites.
Des enfants sont tués.
Des responsables organisent cette politique.
Des États la financent.
Des médias la maquillent.
Des institutions refusent de l’arrêter.
Le crime possède donc des auteurs, des soutiens, des propagandistes et des complices.
Il faudra un jour répondre à cette question simple :
Qu’avez-vous fait lorsque Gaza mourait sous vos yeux ?
Les dirigeants israéliens ne pourront pas dire qu’ils ignoraient les conséquences de leurs ordres.
Les gouvernements occidentaux ne pourront pas dire qu’ils ignoraient l’usage de leurs armes.
Les régimes arabes ne pourront pas dire qu’ils ne disposaient d’aucun moyen de pression.
Les médias ne pourront pas dire qu’ils n’avaient pas accès aux images.
Et les peuples ne pourront pas toujours se réfugier derrière leur impuissance.
Les quatre filles de Mohamed Shabana rejoignent la foule immense des Palestiniennes et des Palestiniens dont la mort accuse notre époque.
Elles accusent l’occupation.
Elles accusent la colonisation.
Elles accusent la vengeance érigée en doctrine militaire.
Elles accusent les capitales qui arment.
Elles accusent les palais qui se taisent.
Elles accusent les rédactions qui relativisent.
Elles accusent les institutions qui temporisent.
Et leur silence nous adresse une vérité que plus aucun communiqué ne pourra étouffer :
Lorsqu’une armée tue les enfants pour atteindre les pères, elle ne combat plus un adversaire.
Elle tente d’anéantir un peuple.
Khaled Boulaziz
Sur le même sujet





