Gaza, Cisjordanie : quand des enfants palestiniens demandent à mourir

30 juin 2026
7 min de lecture|1 357 mots

À Gaza, des enfants palestiniens en arrivent à demander la mort. Non par provocation, non par faiblesse, mais parce que la vie qu’on leur impose n’a plus les contours d’une vie : plus de sécurité, plus de maison, plus d’école, plus de soins dignes, plus de sommeil, parfois plus de famille. Quand un enfant souhaite mourir pour que cesse la peur, ce n’est pas seulement son désespoir qui parle. C’est l’accusation la plus terrible contre un monde qui l’a abandonné.

Ces enfants ne devraient pas connaître le bruit des drones avant celui d’une cour de récréation. Ils ne devraient pas apprendre à reconnaître l’odeur des décombres, attendre un pansement comme une faveur, dormir dans le froid, boire une eau impropre, chercher leurs parents sous les ruines ou grandir avec l’idée que survivre est déjà une condamnation.

Ce que subissent les enfants palestiniens à Gaza et en Cisjordanie n’est pas une tragédie tombée du ciel. Ce n’est pas une catastrophe naturelle, ni une simple “crise humanitaire”. C’est le résultat d’un système colonial, militaire et idéologique qui détruit les conditions mêmes de l’existence palestinienne : l’eau, les soins, l’école, la sécurité, la maison, la famille, la mémoire et l’avenir.

Il faut nommer ce système. Il ne s’agit pas ici de confondre une religion avec un État, ni un peuple avec son gouvernement. Il s’agit de désigner une idéologie d’État devenue pratique coloniale, militaire et raciale : le sionisme d’État, dans sa forme la plus brutale, celle qui transforme la supériorité armée en droit de destruction, l’occupation en destin, le blocus en politique, l’impunité en doctrine.

À Gaza, l’enfance palestinienne ne traverse pas seulement une guerre. Elle subit une entreprise de démolition organisée. Les maisons deviennent des tombeaux. Les écoles deviennent des abris, puis des cibles. Les hôpitaux deviennent des lieux d’agonie, quand ils ne sont pas eux-mêmes assiégés, bombardés ou privés de moyens. Les familles fuient d’un endroit à l’autre, sans jamais trouver refuge, parce que dans une prison bombardée, aucun lieu n’est vraiment sûr.

Un enfant amputé sans prise en charge correcte, un nourrisson privé de lait, une adolescente déplacée dix fois, un garçon qui dort sur le sol d’une tente inondée, ce ne sont pas des “dommages collatéraux”. Ce sont les preuves humaines d’un crime politique. Un crime contre les corps, mais aussi contre la possibilité même d’une enfance.

La Cisjordanie, elle aussi, raconte la même logique. Moins visible que Gaza dans le vacarme médiatique, mais soumise à la même architecture de domination : incursions militaires, arrestations, expansion coloniale, routes interdites, checkpoints, humiliations quotidiennes, violences de colons, tirs contre des mineurs, peur installée dans chaque village. Là encore, l’enfant palestinien apprend très tôt qu’il n’est pas traité comme un enfant, mais comme une menace à surveiller, un corps suspect, une présence de trop sur sa propre terre.

Ce sionisme d’État ne tue pas seulement par les bombes. Il tue aussi par l’attente. Par le siège. Par les autorisations refusées. Par les ambulances bloquées. Par les médicaments absents. Par les maternités détruites. Par la faim organisée. Par l’eau contaminée. Par l’humiliation répétée. Par cette lente fabrication d’un monde où vivre devient un exploit et mourir une issue que même des enfants finissent par évoquer.

Voilà ce que signifie attaquer un peuple dans son avenir. Détruire l’enfance, c’est viser la continuité d’une société. C’est dire à un peuple : vos morts ne suffisent pas, vos survivants doivent eux aussi être brisés. C’est transformer chaque enfant palestinien en survivant d’un désastre qu’il n’a pas choisi, en témoin d’un crime qu’on voudrait déjà effacer.

Le monde, lui, regarde. Pire : il organise son impuissance. Il publie des communiqués, appelle à la retenue, parle de couloirs humanitaires, puis continue de livrer les armes, de protéger les alliances, de fermer les yeux sur l’impunité. Les gouvernements qui savent sanctionner en quelques heures quand leurs intérêts sont touchés découvrent soudain la prudence, la nuance et la complexité quand les morts sont palestiniens.

Cette prudence n’est pas de la sagesse. C’est une complicité.

On nous demandera encore d’être “équilibrés”. Mais quel équilibre existe-t-il entre un État surarmé, protégé diplomatiquement, soutenu militairement, et une population enfermée, bombardée, déplacée, affamée ? Quel équilibre entre l’occupant et l’occupé ? Entre le pilote et l’enfant sous les décombres ? Entre celui qui coupe l’électricité et celui dont le respirateur s’arrête ? Entre celui qui contrôle les frontières et celui qui meurt faute d’évacuation médicale ?

La neutralité, face à un crime de masse, n’est pas une hauteur morale. C’est souvent une manière élégante de se tenir du côté du bourreau sans en assumer le nom.

Le génocide ne se présente pas toujours comme une explosion unique et immédiate. Il peut être progressif, bureaucratique, fragmenté, maquillé sous le langage de la sécurité. Il peut avancer par déplacements forcés, destruction des infrastructures vitales, famine, privation de soins, effacement des lieux de vie, déshumanisation constante, impossibilité faite à un peuple de se reproduire socialement, culturellement et physiquement. Il peut tuer aujourd’hui et empêcher demain.

C’est cette guerre contre la vie que subit le peuple palestinien. Et au centre de cette guerre, il y a les enfants.

Aucun État n’a le droit de se défendre en détruisant l’enfance d’un peuple. Aucun traumatisme historique ne peut servir de permis pour assiéger, affamer, expulser, humilier et tuer. Aucune mémoire de persécution ne donne le droit de fabriquer une autre persécution. Ceux qui invoquent sans cesse la sécurité pour justifier l’écrasement de Gaza et la colonisation de la Cisjordanie ne défendent pas la vie : ils défendent un ordre où certaines vies comptent et d’autres peuvent être sacrifiées.

L’enfance palestinienne ne demande pas des larmes. Elle demande que cessent les bombes. Que cessent le siège, les colonies, les arrestations, les déplacements forcés, les humiliations, la faim organisée et le mensonge diplomatique. Elle demande le droit le plus simple : vivre. Aller à l’école. Être soignée. Dormir sans trembler. Boire une eau propre. Retrouver une maison. Grandir sans que le ciel soit une menace.

La question posée au monde n’est plus seulement : que fait Israël ? Elle est aussi : que faisons-nous devant Israël ? Que vaut le droit international s’il s’arrête dès qu’il rencontre la puissance ? Que vaut l’humanité proclamée dans les discours si l’enfant palestinien en est exclu ? Que valent les grandes déclarations sur les droits de l’enfant lorsque des enfants palestiniens en viennent à demander la mort pour échapper à la vie qu’on leur impose ?

À Gaza et en Cisjordanie, l’enfance palestinienne accuse.

Elle accuse le sionisme d’État et des rabbins talmudiques qui l’écrase.

Elle accuse les gouvernements qui l’arment, et ses yeshivas de la haine.

Elle accuse les chancelleries qui le protègent.

Elle accuse les médias qui transforment les victimes en statistiques et les bourreaux en interlocuteurs raisonnables.

Elle accuse les institutions qui parlent de protection sans protéger.

Elle accuse chaque silence confortable.

Et cette accusation ne disparaîtra pas. Elle survivra aux communiqués, aux mensonges militaires, aux plateaux télévisés, aux calculs diplomatiques. Car un monde qui laisse des enfants palestiniens demander à mourir ne perd pas seulement son honneur. Il perd le droit de se dire civilisé.

Khaled Boulaziz

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