Nos différends avec la France sont immenses, profonds, parfois douloureux, en tant qu’Algériens. L’histoire a laissé entre nous des blessures que ni les discours officiels ni le temps n’ont entièrement refermées. Mais il est des heures où la rancœur doit s’effacer devant la conscience, où la mémoire des conflits ne doit pas empêcher l’appel fraternel. C’est pourquoi nous adressons ces lignes à la France, non comme adversaires, non comme accusateurs, mais comme membres d’une même famille humaine, inquiets de voir une grande nation s’engager sur le chemin de sa propre destruction morale.
La France se croit moderne. Elle se croit éclairée. Elle se croit encore capable de donner des leçons au monde entier sur les droits, la dignité et la liberté. Pourtant, sous les mots polis de ses institutions, quelque chose de terrible se prépare. Après avoir organisé, banalisé puis constitutionnalisé l’avortement, voici qu’elle avance vers l’« aide à mourir ». L’expression est douce, presque maternelle. Elle sent le formulaire administratif, la salle blanche, la procédure encadrée. Mais derrière le vocabulaire anesthésié se tient une réalité brutale : la possibilité, pour l’État, d’installer dans le droit la mort provoquée.
On dira que ce n’est pas l’euthanasie sauvage, que ce n’est pas l’abandon, que ce n’est pas le meurtre. On dira que tout sera encadré, surveillé, contrôlé, évalué. Mais toutes les grandes ruptures morales commencent ainsi : par des mots rassurants, des exceptions tragiques, des cas limites, des promesses de prudence. Puis vient l’habitude. Puis vient l’élargissement. Puis vient la normalisation. La mort, hier scandale, devient option. L’option devient droit. Le droit devient service. Le service devient culture.
La classe politique française est divisée, et cette division est déjà un aveu. Le Sénat a résisté. Une partie de la droite, des élus indépendants, des voix venues d’autres sensibilités politiques, des médecins, des soignants et des juristes alertent sur la pente dangereuse. Les hommes de religion, catholiques en première ligne mais pas seuls, rappellent ce que l’époque ne veut plus entendre : on ne prend pas soin de la vie en donnant la mort. Les évêques de France ont mis des mots justes sur ce basculement : ce n’est pas seulement une loi sanitaire, c’est une rupture anthropologique.
Dans cette affaire, le problème n’est pas seulement que l’on va autoriser certains malades à mourir. Le problème est que la société dira aux plus fragiles : votre disparition peut être une solution acceptable. Aux personnes âgées, aux malades incurables, aux dépendants, à ceux qui souffrent, à ceux qui craignent d’être un fardeau, la République ne dira plus seulement : « Nous serons là jusqu’au bout. » Elle murmurera aussi : « Vous pouvez partir. » Et dans une société vieillissante, solitaire, obsédée par le coût, cette proposition n’est jamais neutre. La liberté des faibles peut vite devenir la commodité des forts.
Regardons les chiffres, car les chiffres enlèvent aux discours leur parfum de bonne conscience. En Belgique, l’euthanasie représente déjà environ 4 % des décès. Au Canada, l’aide médicale à mourir a concerné plus de 16 000 personnes en 2024, soit environ 5 % des décès. Si la France, dans les dix prochaines années, suivait seulement une trajectoire intermédiaire, l’« aide à mourir » pourrait atteindre entre 15 000 et 30 000 morts par an. Sur une décennie, selon une montée progressive, cela pourrait représenter 80 000, 120 000, peut-être 150 000 vies éteintes par procédure. Voilà la projection froide. Voilà ce que le langage officiel appellera accompagnement. Voilà ce que nous appelons, moralement, une légalisation de la mort donnée.
On objectera que ces personnes seraient déjà gravement malades. Mais la question n’est pas de savoir si elles mourront un jour. Tout homme meurt. La question est de savoir si la société doit devenir l’agent de cette mort. Il y a une différence immense entre soulager la souffrance et supprimer celui qui souffre. Entre accompagner jusqu’au dernier souffle et provoquer ce dernier souffle. Entre tenir une main et pousser une seringue.
Ce débat sur la fin de vie ne tombe pas du ciel. Il est la suite logique d’un autre renoncement : celui de la France face à l’enfant à naître. Depuis la loi Veil de 1975, portée par Simone Veil, figure politique de ce basculement historique, la France a transformé l’avortement en droit, puis en symbole, puis en dogme constitutionnel. L’histoire officielle l’a élevée au rang d’icône. Pour nous, défenseurs de la vie, son nom reste attaché à l’ouverture d’une brèche immense : celle par laquelle plus de dix millions de vies conçues n’ont jamais vu le jour.
Dix millions. Le chiffre donne le vertige. Il ne s’agit plus d’une exception. Il ne s’agit plus de cas isolés. Il s’agit d’une hémorragie nationale. En 2024 seulement, la France a enregistré plus de 251 000 IVG, tandis qu’elle ne comptait qu’environ 660 800 naissances. Autrement dit, pour moins de trois enfants nés, il y a une grossesse interrompue. Bien sûr, les démographes diront qu’on ne peut pas convertir mécaniquement chaque IVG en naissance. C’est vrai. Mais politiquement, moralement, symboliquement, le rapport demeure écrasant. Une nation qui pleure son déficit de natalité tout en organisant la disparition de centaines de milliers d’enfants à naître chaque année ment à elle-même.
Le lien avec la natalité française est évident, même s’il n’est pas arithmétique. La natalité ne baisse pas seulement parce que les femmes avortent. Elle baisse parce qu’une civilisation a cessé d’aimer la transmission. Elle baisse parce que l’enfant est devenu projet, coût, risque, contrainte, variable économique. Elle baisse parce que la famille est fragilisée, parce que la maternité est suspecte, parce que la fécondité est traitée comme un problème à gérer plutôt que comme une promesse à honorer. L’avortement massif n’est pas la seule cause de l’hiver démographique français ; il en est l’un des signes les plus violents.
La jonction entre l’avortement et l’euthanasie se fait ici. Au commencement de la vie, la France dit : « Pas encore. » À la fin de la vie, elle dira : « Plus maintenant. » À l’enfant, elle refuse l’aube. Au vieillard, elle proposera le crépuscule administré. Aux deux extrémités de l’existence, la même logique s’installe : la vie fragile doit se justifier. Elle doit être désirée, utile, supportable, autonome, compatible avec les projets des autres. Sinon, elle peut être écartée.
C’est cela, le suicide français. Ce n’est pas seulement une crise de population. Ce n’est pas seulement la baisse des naissances, le vieillissement, le solde naturel qui s’effondre, les villages qui se vident, les familles qui se réduisent. C’est plus profond. La France se suicide parce qu’elle rompt le pacte fondamental de toute civilisation : protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes.
Les responsables politiques qui soutiennent cette loi croient peut-être faire œuvre de compassion. Mais la vraie compassion ne tue pas. Elle veille. Elle console. Elle soigne. Elle finance les soins palliatifs. Elle forme des médecins. Elle accompagne les familles. Elle ne transforme pas le désespoir en procédure.
La France a encore le choix. Elle peut redevenir une nation qui soigne au lieu d’éliminer, qui accueille au lieu d’interrompre, qui accompagne au lieu d’abréger. Mais pour cela, il faut nommer le mal. LaNation.net ne peut pas voir ces choses se commettre sans les réprouver. Ce qui commence dans le ventre des mères et finit dans les chambres d’hôpital n’est pas le progrès. C’est l’abdication.
Et quand une grande nation appelle abdication « liberté », elle ne se réforme pas. Elle se suicide.
Khaled Boulaziz






