La colonisation ne quitte jamais vraiment les pays qu’elle a façonnés. Elle change de costume. Elle descend des casernes pour entrer dans les administrations. Elle quitte les drapeaux étrangers pour se loger dans les cartes, les fichiers, les frontières mentales, les découpages territoriaux, les langues humiliées, les mémoires dressées les unes contre les autres. Elle ne gouverne plus toujours par le soldat venu d’ailleurs ; elle gouverne parfois par l’État national qui, après l’indépendance, conserve la grammaire de l’ancien maître tout en récitant le poème de la souveraineté.
L’Algérie officielle aime dire que la colonisation est finie depuis 1962. Elle aime répéter que le pays a payé son indépendance par le sang, que les martyrs ont arraché la terre à l’empire, que nul ne peut remettre en cause l’intégrité nationale. Tout cela est vrai. Mais une vérité mutilée peut devenir un mensonge politique lorsqu’elle sert à cacher le reste : l’indépendance territoriale n’a pas suffi à décoloniser l’État, la pensée, l’administration, ni la relation entre le pouvoir central et les peuples réels qui composent l’Algérie.
La question n’est donc pas de savoir si l’Algérie doit rester une nation. Elle doit le rester. La question est plus grave : quel type de nation peut survivre lorsque l’État qui prétend l’incarner refuse d’écouter ses fractures, ses langues, ses régions, ses humiliations et ses mémoires blessées ?
La carte coloniale n’est jamais morte
L’Algérie coloniale ne fut pas seulement une occupation militaire. Elle fut une opération de découpage. La France ne voulait pas seulement dominer l’Algérie ; elle voulait l’inscrire dans son propre corps politique, l’administrer comme une excroissance française, la diviser, la classer, la numéroter, la rendre lisible pour le pouvoir impérial. En 1848, l’Algérie fut départementalisée autour d’Alger, Oran et Constantine, remplaçant les anciennes logiques territoriales issues de la régence ottomane par une architecture coloniale française. Les Territoires du Sud furent ensuite organisés en quatre ensembles, dont Aïn-Sefra, Ghardaïa, les Oasis et Touggourt.
On croit souvent que l’indépendance abolit automatiquement ces héritages. C’est faux. Les frontières peuvent changer de drapeau sans changer de logique. L’État algérien indépendant a hérité d’une administration verticale, centralisée, soupçonneuse, construite pour surveiller plus que pour représenter. La France coloniale avait administré l’Algérie comme un territoire à pacifier. Le régime postcolonial l’a souvent administrée comme un peuple à contenir.
Voilà le cœur du problème algérien : le pouvoir parle de libération, mais gouverne par des réflexes de commandement. Il célèbre Novembre, mais reconduit l’esprit du bureau arabe. Il dénonce l’empire, mais conserve l’obsession impériale du classement, de la discipline et de la mise au pas.
L’unité nationale ne se décrète pas par la matraque
L’unité algérienne n’est pas une invention du régime. Elle est plus ancienne, plus profonde, plus noble que lui. Elle est née des résistances, des villages, des zaouïas, des maquis, des villes populaires, des chants, des deuils, des langues entremêlées, des martyrs sans uniforme officiel. Elle n’appartient ni à un président, ni à un état-major, ni à un ministère de l’Intérieur.
Mais cette unité devient fragile lorsqu’elle est transformée en injonction policière. Depuis des décennies, le pouvoir algérien confond l’unité avec l’obéissance. Il ne cherche pas à réconcilier les composantes du pays ; il cherche à les neutraliser. Il ne veut pas entendre les douleurs kabyles, mozabites, chaouies, touarègues, arabophones, sahariennes ou diasporiques comme des appels à refonder le pacte national. Il préfère les traiter comme des risques sécuritaires, des manipulations étrangères, des anomalies à surveiller.
Certes, l’ingérence existe. Certes, des forces étrangères rêvent d’une Algérie affaiblie, fragmentée, rendue ingouvernable, ramenée à l’état de marché stratégique ouvert aux prédateurs. Certes, certaines officines régionales exploitent les blessures identitaires pour régler leurs comptes avec Alger. Mais le pouvoir ment lorsqu’il croit pouvoir tout expliquer par le complot. Une faille n’est exploitable de l’extérieur que lorsqu’elle a été creusée de l’intérieur.
La vraie trahison n’est pas de nommer les fractures du pays. La vraie trahison consiste à les laisser pourrir jusqu’à ce qu’elles deviennent des armes dans les mains des autres.
Amazighité officielle, reconnaissance inachevée
La reconnaissance constitutionnelle de tamazight comme langue nationale et officielle en 2016 a été présentée comme une grande avancée. Elle l’était, en partie. Après des décennies de négation, de folklorisation et de répression symbolique, l’État reconnaissait enfin que l’Algérie ne pouvait pas être réduite à une arabité administrative vidée de son histoire amazighe.
Mais une langue n’est pas sauvée par un article de Constitution. Elle vit dans l’école, les médias, les tribunaux, l’administration, la dignité sociale, la transmission familiale, la création littéraire, la reconnaissance réelle des territoires qui la portent. Or le régime algérien pratique souvent la reconnaissance comme une anesthésie : il concède un symbole pour éviter une transformation politique.
L’amazighité officielle devient alors une vitrine. On la célèbre dans les discours, on la surveille dans la rue. On l’imprime sur les façades, on l’appauvrit dans les programmes. On lui donne une fête, mais on lui refuse parfois la pleine puissance culturelle. Le pouvoir accepte l’identité lorsqu’elle chante ; il la redoute lorsqu’elle pense.
Le Mzab, ou la blessure que le Nord refuse de regarder
Le Mzab est l’un des révélateurs les plus cruels de cette faillite. Région amazighe, ibadite, commerçante, savante, disciplinée, profondément enracinée dans son histoire, elle incarne une Algérie que le pouvoir central n’a jamais vraiment su intégrer autrement que par la surveillance, le soupçon ou l’abandon.
Les violences de Ghardaïa entre 2013 et 2015 ont montré ce que devient une société lorsque l’État arrive trop tard, comprend mal, protège inégalement et laisse les tensions foncières, sociales, religieuses et économiques se transformer en affrontements communautaires. Le Monde décrivait dès 2014 des affrontements graves entre Mozabites ibadites et populations arabes chaambas, avec maisons brûlées, commerces pillés, peur généralisée et sentiment d’impuissance des autorités.
Ce qui s’est joué dans le Mzab dépasse le simple conflit local. C’est la question algérienne dans sa forme la plus nue : comment un État central peut-il réclamer la loyauté de citoyens qu’il ne protège pas toujours, qu’il n’écoute pas assez, qu’il réduit trop souvent à un problème d’ordre public ?
Le cas de Kamel Eddine Fekhar demeure, à cet égard, une plaie ouverte. Médecin, militant mozabite et défenseur des droits humains, il est mort en mai 2019 après une grève de la faim en détention. Sa mort a condensé toutes les colères : l’arbitraire, la marginalisation, la question mozabite, la prison, le mépris administratif, l’impuissance des familles devant l’appareil judiciaire.
Un État digne aurait fait de cette mort un moment de vérité nationale. Le régime en a fait un dossier de plus, c’est-à-dire un silence de plus.
Kabylie : quand l’exil devient tribune
La Kabylie, elle aussi, est devenue le miroir d’un échec national. Non pas parce que la Kabylie serait extérieure à l’Algérie, mais précisément parce qu’elle en est l’un des cœurs historiques. La réduire à une menace séparatiste est une facilité policière. La réduire à un simple laboratoire d’ingérences étrangères est une paresse politique. La Kabylie a donné à l’Algérie des martyrs, des penseurs, des artistes, des résistants, des langues, des colères et des formes de dignité populaire que nul pouvoir ne peut effacer.
Le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par Alger depuis 2021, dit militer depuis l’exil pour une indépendance pacifique, tandis que les autorités algériennes l’accusent d’être un instrument de déstabilisation soutenu de l’extérieur. Cette bataille de récits est devenue l’un des fronts les plus sensibles de la crise identitaire algérienne.
Mais là encore, le pouvoir commet une erreur majeure : il croit qu’une classification sécuritaire suffit à régler une question politique. Elle ne règle rien. Elle peut intimider, poursuivre, emprisonner, criminaliser ; elle ne peut pas produire de l’adhésion. On ne répond pas durablement à une crise de représentation par un communiqué du Haut Conseil de sécurité. On ne fabrique pas l’unité nationale par des mandats d’arrêt. On ne fait pas aimer l’Algérie à coups d’accusations.
L’Algérie ne doit pas être découpée. Mais elle doit être entendue.
Le séparatisme prospère sur les humiliations
La tentation séparatiste n’est jamais seulement une idée. Elle est souvent le symptôme d’une humiliation accumulée. Lorsqu’un citoyen ne se sent plus représenté, lorsqu’une région ne se sent plus respectée, lorsqu’une langue se sent tolérée mais non aimée, lorsqu’une mémoire se sent utilisée mais non reconnue, alors la rupture commence à devenir pensable.
C’est ici que le régime porte une responsabilité historique. Il a transformé la nation en appareil. Il a remplacé le pacte par la peur. Il a répondu aux demandes de justice par des accusations. Il a trop souvent laissé les citoyens choisir entre deux poisons : se soumettre à l’État central ou chercher ailleurs une reconnaissance dangereuse.
Or le vrai patriotisme n’est pas la répétition mécanique des slogans. Le vrai patriotisme consiste à empêcher que des Algériens en viennent à croire que leur dignité ne peut exister qu’en dehors de l’Algérie. Voilà le défi central. Voilà le chantier abandonné.
Décoloniser l’Algérie de l’intérieur
Décoloniser l’Algérie aujourd’hui ne signifie pas seulement réclamer des excuses à la France. Cela signifie interroger ce que l’État algérien a fait de l’héritage colonial. Cela signifie briser la verticalité administrative, ouvrir les archives, reconnaître les mémoires régionales, enseigner toutes les composantes de l’histoire nationale, protéger les langues, respecter les cultes, combattre les discours de haine, développer les régions, rendre la justice indépendante, libérer la parole politique.
La souveraineté n’est pas un mur. C’est une responsabilité.
Une Algérie réellement souveraine ne craindrait pas ses Kabyles, ses Mozabites, ses Chaouis, ses Touaregs, ses Arabes, ses francophones, ses amazighophones, ses islamistes repentis, ses laïcs sincères, ses diasporas, ses contradicteurs, ses journalistes, ses historiens, ses poètes. Elle n’aurait pas besoin de qualifier toute critique de complot. Elle saurait faire la différence entre la main étrangère qui manipule et la main algérienne qui frappe à la porte pour demander justice.
Le régime, lui, préfère souvent l’amalgame. C’est plus simple. C’est plus rentable. C’est plus sécuritaire. Mais c’est aussi plus suicidaire.
La nation ou le régime : il faudra choisir
L’Algérie ne mourra pas parce que ses peuples sont divers. Elle mourra si l’État continue à traiter cette diversité comme une menace. Elle ne sera pas détruite par ses langues, ses rites, ses mémoires et ses régions. Elle sera détruite par ceux qui refusent de comprendre que l’unité nationale n’est pas l’uniformité, que l’autorité n’est pas la légitimité, que l’indépendance n’est pas la décolonisation complète.
Le plus grand danger pour l’Algérie n’est pas seulement à Paris, Rabat, Tel-Aviv, Washington ou ailleurs. Il est dans cette incapacité interne à produire un État juste. Les ennemis extérieurs existent, mais ils n’inventent pas tout. Ils ramassent ce que le régime laisse traîner : des humiliations, des rancœurs, des régions méprisées, des jeunes sans horizon, des morts sans justice, des mémoires sans reconnaissance.
L’Algérie n’a pas besoin d’être sauvée par la caserne. Elle a besoin d’être rendue à ses citoyens.
Elle n’a pas besoin d’une unité récitée sous surveillance. Elle a besoin d’un pacte refondé, où l’arabité ne nie pas l’amazighité, où l’islam ne sert pas à étouffer l’ibadisme, où la mémoire révolutionnaire ne devient pas une rente, où la souveraineté ne justifie pas la prison, où l’État cesse de craindre le peuple qu’il prétend représenter.
La colonisation n’a pas fini son œuvre tant que l’Algérie indépendante continue de gouverner ses enfants comme des indigènes administratifs.
Et le régime devrait méditer cette vérité simple : une nation peut survivre à ses ennemis. Elle survit beaucoup plus difficilement à ceux qui prétendent la protéger en l’étouffant.
Khaled Boulaziz






