Le 8 mai 1945, tandis que l’Europe célébrait la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Algérie entrait dans l’une des périodes les plus sanglantes de son histoire. À Sétif, Guelma, Kherrata et dans plusieurs localités du Constantinois, des milliers d’Algériens descendirent dans les rues pour réclamer les libertés et les droits qu’on leur avait promis.
Kheira Bent Ben Daoud : de Sétif 1945 à Oran
Beaucoup avaient combattu dans les rangs de l’armée française contre le nazisme. Ils revenaient des champs de bataille avec l’espoir que la victoire sur l’oppression ouvrirait également la voie à l’émancipation de leur propre peuple. Ils portaient des pancartes, des gerbes de fleurs et, pour certains, le drapeau algérien, symbole d’une nation qui refusait désormais de demeurer invisible.
À Sétif, le jeune Bouzid Saâl fut abattu alors qu’il brandissait cet emblème. Sa mort fit basculer la manifestation dans le chaos. Des violences éclatèrent et des Européens furent tués. La réaction des autorités coloniales prit alors les dimensions d’une punition collective : arrestations massives, exécutions sommaires, villages incendiés, populations rurales pourchassées, bombardements aériens et tirs de la marine sur les régions côtières.
Le nombre exact des victimes algériennes demeure débattu. L’Algérie retient le chiffre de 45 000 morts, tandis que les estimations des historiens varient. Mais aucune bataille de chiffres ne peut masquer la réalité fondamentale : la répression fut féroce, aveugle et sans commune mesure avec les événements qui l’avaient précédée.
Au moment même où la France célébrait sa propre libération, elle écrasait en Algérie ceux qui réclamaient la leur.
Le 8 Mai 1945 marqua ainsi une rupture décisive dans la conscience nationale. Toute une génération de militants comprit que l’égalité promise ne viendrait ni des discours ni des réformes accordées avec parcimonie. La confiance dans une évolution pacifique du système colonial s’effondra.
Neuf ans plus tard, le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954 donna une forme organisée à cette conviction : l’indépendance ne serait pas offerte, elle devrait être conquise.
Les femmes, force vive de la Révolution
Lorsque la guerre de Libération nationale éclata, les femmes algériennes ne restèrent ni à l’écart ni dans l’attente. Elles furent présentes dans les maquis, dans les villes, dans les villages, dans les prisons et au sein des réseaux clandestins. Leur engagement prit des formes multiples, souvent invisibles, mais essentielles à la continuité de la lutte.
Certaines rejoignirent les rangs de l’Armée de libération nationale. Elles devinrent infirmières, combattantes, agentes de liaison ou responsables de réseaux. Elles soignèrent les blessés dans des conditions extrêmes, transportèrent des médicaments, franchirent les barrages militaires et risquèrent leur vie pour transmettre un simple message.
Dans les villes, elles déjouaient les contrôles en dissimulant sous leurs vêtements ou dans leurs paniers des documents, de l’argent, des armes et parfois des explosifs. Leur courage ne se limitait pas à un geste spectaculaire. Il reposait sur une discipline quotidienne faite de silence, de vigilance et de sacrifice.
Les noms de Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali, Zohra Drif, Djamila Boupacha, Baya Hocine ou Louisette Ighilahriz sont devenus des symboles. Mais derrière ces figures connues se trouvait une immense armée de femmes anonymes.
Dans les campagnes, des mères partageaient leurs maigres provisions avec les moudjahidine. Des paysannes surveillaient les mouvements de l’armée coloniale. Des jeunes filles mémorisaient des messages afin de ne laisser aucune preuve écrite. Des veuves transformaient leurs maisons en refuges. Des familles entières acceptaient le risque de l’arrestation, de la torture ou de l’exécution pour protéger un militant.
La combattante n’était donc pas seulement celle que l’on voyait les armes à la main. Elle était aussi celle qui ouvrait une porte dans la nuit, préparait un repas, cachait un blessé, gardait un secret ou recueillait les enfants après l’arrestation de leurs parents.
Une maison pouvait devenir un centre de liaison. Une cuisine pouvait servir d’infirmerie. Une visite familiale pouvait dissimuler une mission. Un panier pouvait devenir une cachette. Par ces gestes discrets, les femmes transformèrent la vie quotidienne en une véritable infrastructure de résistance.
C’est dans cette lignée de femmes courageuses, généreuses et déterminées que s’inscrit le parcours exceptionnel de Kheira Bent Ben Daoud.
Une fortune au service des plus faibles
À Oran, Kheira Bent Ben Daoud était connue pour son aisance matérielle, mais davantage encore pour l’usage qu’elle faisait de sa fortune. Elle aurait pu mener une existence confortable, à distance des souffrances de son époque. Elle choisit de consacrer ses biens aux pauvres, aux familles éprouvées et à la cause nationale.
Son engagement prit une dimension exceptionnelle après les massacres du 8 Mai 1945.
Selon les témoignages transmis sur son parcours, elle se rendit dans la région de Sétif, notamment du côté de Beni Aziz, où de nombreux enfants avaient perdu leurs parents ou avaient été séparés de leurs familles au cours de la répression.
Face à ces enfants livrés à eux-mêmes, Kheira Bent Ben Daoud ne se contenta ni de pleurer ni de dénoncer. Elle agit.
Elle rassembla quarante-cinq orphelins, âgés de quatre à douze ans, et les conduisit en train jusqu’à Oran. Ce voyage fut bien davantage qu’un simple déplacement. Il représenta le passage de la détresse vers l’espérance, de la solitude vers la solidarité, de la peur vers la promesse d’un nouvel avenir.
À leur arrivée, des familles oranaises, des notables et des militants participèrent à leur accueil. Avec l’aide de réseaux de solidarité et de bienfaisance, Kheira organisa leur placement dans des foyers capables de les protéger, de les nourrir et de leur offrir une éducation.
Mais elle ne les abandonna pas après les avoir confiés à ces familles. Elle continua à suivre leur situation, à les soutenir matériellement et à veiller sur leur avenir. Elle les considérait comme ses propres enfants.
C’est ainsi qu’elle gagna le titre le plus noble qui soit : celui de mère des orphelins.
Dans ce geste se trouvait déjà une véritable vision de la nation. En recueillant les enfants de Sétif et en les conduisant jusqu’à Oran, Kheira reliait l’Est meurtri à l’Ouest solidaire. Elle abolissait les distances, les appartenances régionales et les différences sociales. Ces enfants n’étaient plus seulement les victimes d’un village ou d’une famille. Ils devenaient les enfants de toute l’Algérie.
Elle avait compris qu’un peuple ne se construit pas uniquement par les armes et les proclamations. Il se construit aussi par la protection des plus faibles, le refus de l’abandon et la fidélité envers ceux que la violence a voulu effacer.
Un enfant sauvé était une mémoire préservée. Un orphelin accueilli représentait une victoire sur la terreur coloniale. Chaque famille qui ouvrait sa porte affirmait que les massacres ne réussiraient pas à détruire les liens unissant les Algériens.
La générosité devenue résistance
L’action de Kheira Bent Ben Daoud ne s’arrêta pas au sauvetage des quarante-cinq enfants.
Dans le quartier de Médina Jdida, à Oran, sa maison devint un lieu d’accueil pour des militants et des responsables du mouvement national. Elle utilisa ses ressources pour soutenir les familles démunies, secourir les proches de combattants emprisonnés et contribuer discrètement au financement de la Révolution.
Sa générosité n’était pas une charité distante destinée à soulager sa conscience. Elle était une forme de résistance. Elle ne donnait pas pour être admirée, mais pour permettre aux autres de vivre, de tenir et de poursuivre la lutte.
Son engagement finit cependant par attirer l’attention des autorités coloniales. Sa maison était surveillée, ses déplacements observés et ses relations suivies.
En 1957, Kheira Bent Ben Daoud fut arrêtée pour ses activités en faveur de la cause nationale. Selon les témoignages conservés sur son parcours, elle fut condamnée à mort. Sa peine fut ensuite commuée en exil à vie.
Elle fut éloignée d’Oran et envoyée à Alger, où elle demeura sous étroite surveillance. Le pouvoir colonial voulait la couper de sa ville, de ses réseaux et de la population auprès de laquelle elle exerçait une profonde influence.
L’exil fut pour elle une autre forme de prison. Loin de ses proches et des enfants dont elle avait suivi l’éducation, sa santé se détériora progressivement. Mais ni la maladie, ni l’éloignement, ni la menace de la mort ne réussirent à briser sa détermination.
Même privée de liberté, elle demeura fidèle au combat de son peuple.
Ses derniers bijoux pour l’Algérie
À l’approche de la mort, Kheira Bent Ben Daoud accomplit un dernier geste à l’image de toute son existence. Elle donna l’ensemble de ses bijoux à la Révolution algérienne.
Ces objets auraient pu représenter la richesse, la sécurité ou l’héritage personnel. Entre ses mains, ils devinrent une ultime contribution à la lutte nationale. Elle ne voulait rien conserver pour elle-même. Jusqu’au bout, tout ce qu’elle possédait devait servir l’Algérie.
Ce don résumait à lui seul son parcours : une femme qui avait transformé sa fortune en secours, sa maison en refuge, sa tendresse en protection et ses bijoux en armes pour la liberté.
Malade, elle fut finalement autorisée à revenir à Oran, toujours sous surveillance. Elle mourut en décembre 1961, quelques mois seulement avant l’indépendance.
Elle ne connut pas les célébrations du 5 Juillet 1962. Elle ne vit pas le drapeau national flotter sur les édifices d’un pays devenu souverain. Pourtant, cette indépendance portait aussi l’empreinte de ses sacrifices.
Le drapeau algérien avait déjà flotté dans chacun de ses gestes : dans le train transportant les orphelins vers Oran, au-dessus des portes ouvertes par les familles d’accueil, dans le pain offert aux pauvres, dans le refuge accordé aux militants et dans les bijoux abandonnés à la Révolution.
Les orphelins devenus bâtisseurs
L’histoire des enfants recueillis par Kheira Bent Ben Daoud ne s’arrêta pas avec leur arrivée à Oran. Plusieurs d’entre eux poursuivirent leurs études, fondèrent des familles et participèrent, après l’indépendance, à l’édification du pays.
Certains devinrent des responsables dans l’Oranais, au service de la région qui les avait accueillis au lendemain de la tragédie. Leur réussite constitue sans doute l’un des plus beaux hommages rendus à leur bienfaitrice.
Les enfants que la violence coloniale avait voulu condamner à la solitude devinrent des cadres, des citoyens engagés et des acteurs de la société algérienne. En les sauvant, Kheira n’avait pas seulement protégé quarante-cinq vies. Elle avait préparé quarante-cinq avenirs.
Chaque fois que l’un d’eux exerça une responsabilité, servit sa ville ou contribua à la construction de l’Algérie indépendante, son geste se prolongea.
Sa générosité continua à vivre à travers les générations qu’elle avait arrachées à la misère et au désespoir.
Une dette de mémoire
Kheira Bent Ben Daoud mérite davantage qu’un hommage occasionnel. Son nom devrait être porté par des rues, des écoles, des établissements consacrés à l’enfance et des institutions de solidarité. Sa maison devrait devenir un lieu de mémoire, afin que les nouvelles générations découvrent le parcours de cette femme qui fit de toute son existence un acte de fidélité à l’Algérie.
Son histoire rappelle que la Révolution ne fut pas uniquement menée sur les champs de bataille. Elle fut également portée par des femmes qui nourrissaient les combattants, protégeaient les militants, recueillaient les enfants et abandonnaient leurs richesses personnelles pour financer la lutte.
Quand la colonisation semait la mort, Kheira sauvait des vies.
Quand la répression fabriquait des orphelins, elle leur rendait une famille.
Quand le pouvoir colonial cherchait à briser l’espérance, elle offrait ses biens, ses bijoux et sa liberté à la Révolution.
Elle mourut à quelques mois de l’indépendance, sans assister à la victoire pour laquelle elle avait tout donné. Mais une femme qui sauve quarante-cinq enfants, soutient les combattants et lègue ses derniers bijoux à son pays ne disparaît jamais véritablement.
Kheira Bent Ben Daoud demeure la mère des orphelins de Sétif, la bienfaitrice d’Oran et l’une de ces grandes figures féminines qui ont transformé la solidarité en résistance et la douleur en espérance.
Khaled Boulaziz
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