FMI, dette extérieure et souveraineté confisquée : l’Algérie devant le spectre d’un vieux retour

1 juillet 2026
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La récente visite d’une délégation du Fonds monétaire international en Algérie a suffi à réveiller une inquiétude que l’on croyait enfouie dans les archives douloureuses des années 1990 : le pays s’apprêterait-il à renouer avec l’emprunt extérieur ? La rumeur enfle, les réseaux s’agitent, les commentaires se multiplient. Mais un sujet aussi grave ne peut être livré ni à la panique, ni aux démentis vagues, ni aux communiqués rassurants. Il exige des faits, de la mémoire et une interrogation politique de fond.

Premier constat : aucune source officielle ne permet, à ce stade, d’affirmer que l’Algérie a demandé un prêt au FMI ou qu’un emprunt international souverain serait déjà décidé. La visite du Fonds s’inscrit officiellement dans le cadre des consultations périodiques au titre de l’article IV, procédure normale de surveillance économique entre le FMI et ses États membres. Une mission du FMI n’est donc pas, en soi, une négociation de prêt.

Mais s’arrêter là serait naïf. Car la question n’est pas seulement de savoir si un prêt a déjà été signé. La vraie question est de savoir pourquoi l’hypothèse d’un retour au financement extérieur devient soudain crédible. Et surtout : qui décide, dans quelles conditions, avec quelle expertise, devant quelle responsabilité nationale et avec quel contrôle démocratique ?

Un élément nouveau mérite attention : l’arrêté publié au Journal officiel fixant les modalités de recours au financement extérieur pour la réalisation de projets d’intérêt national. Ce texte confie au ministère des Finances la préparation et le suivi des procédures relatives au financement extérieur : prospection de partenaires financiers, soumission de demandes de financement, conduite des négociations pour la mobilisation de prêts, en coordination avec les institutions concernées. Il prévoit également une autorisation préalable du Conseil des ministres.

Ce texte ne prouve pas qu’un emprunt est engagé. Mais il prouve que l’État a mis en place une mécanique institutionnelle permettant d’y recourir. Ce n’est pas un détail technique. Dans un pays qui a longtemps fait de la limitation de l’endettement extérieur un marqueur de souveraineté, la formalisation d’un tel dispositif représente un signal politique. L’emprunt n’est peut-être pas encore là ; mais la porte juridique existe désormais.

Face à cela, le discours officiel risque de jouer sur les mots. On dira qu’il ne s’agit pas d’un retour au FMI. On dira qu’il ne s’agit pas d’un endettement généralisé. On dira qu’il ne s’agit que de financements ciblés pour des projets d’intérêt national. Très bien. Mais alors que les autorités publient les projets concernés, les montants envisagés, les prêteurs pressentis, les devises d’endettement, les échéances, les garanties, les études de rentabilité et les risques budgétaires. La transparence n’est pas une faveur accordée au peuple ; elle est la condition minimale d’une décision qui engage l’avenir collectif.

Car l’endettement extérieur, même limité, n’est jamais une simple ligne comptable. Il engage la souveraineté économique, les choix industriels, la politique budgétaire, le taux de change, les générations futures et la capacité d’un pays à décider pour lui-même. Le vocabulaire technocratique parle de “mobilisation de ressources”, de “financement de projets”, de “partenaires” et de “réformes”. Mais derrière ces mots peuvent se cacher des dépendances durables, des conditionnalités directes ou indirectes, et parfois des arbitrages sociaux imposés sans débat.

C’est ici que le problème devient politique. À ce jour, rien n’indique l’existence d’une consultation nationale sérieuse autour de cette question. Où sont les auditions publiques des économistes algériens ? Où sont les contributions des universités ? Où sont les analyses indépendantes des spécialistes des finances publiques, de la dette, de l’énergie, de l’industrie et du développement ? Où sont les syndicats, les organisations patronales, les associations professionnelles, les chambres économiques, les experts de la Banque d’Algérie mis face à un débat contradictoire ? Où est le Parlement dans cette affaire ?

Le pays ne manque pas de compétences. L’Algérie dispose d’économistes, de statisticiens, d’ingénieurs, de financiers, de chercheurs, de praticiens et d’anciens responsables capables de discuter sérieusement des options disponibles. Le problème est que cette expertise nationale est souvent consultée après coup, décorativement, ou pas du tout. Les grandes décisions semblent continuer à se prendre dans un circuit politico-administratif fermé, où l’autorité précède l’analyse, où le communiqué remplace le débat, et où le citoyen découvre les choix structurants une fois qu’ils sont déjà emballés dans le langage de la nécessité.

Ce mode de gouvernement n’est pas nouveau. Il renvoie à une histoire lourde : celle des années 1990, de l’ajustement structurel, de la dette, des restructurations, de la casse sociale et de la transformation autoritaire de l’économie. À l’époque, le pays était plongé dans la violence politique et sécuritaire. Sous couvert d’urgence nationale, les décisions économiques les plus lourdes furent prises dans un climat où toute contestation pouvait être disqualifiée, marginalisée ou assimilée à une irresponsabilité.

On nous parlait alors de stabilisation, de modernisation, d’ouverture, de transition vers l’économie de marché. Mais pour des millions d’Algériens, cette “transition” prit un tout autre visage : compression des dépenses, fermeture ou restructuration d’entreprises publiques, chômage massif, recul social, libéralisation désordonnée, montée de l’import-import, captation des rentes, enrichissements suspects et recomposition brutale des hiérarchies économiques. Ce que les institutions internationales appelaient transition vers le marché fut vécu, dans de larges pans de la société, comme une dépossession.

Il faut nommer les choses : l’ajustement structurel n’a pas simplement réformé l’économie algérienne ; il a contribué à ouvrir un espace de prédation. La libéralisation n’a pas produit un marché transparent, concurrentiel et productif. Elle a souvent permis à des réseaux proches de la décision, à des intermédiaires bien placés, à des fortunes sans traçabilité et à des clientèles politiques de s’approprier les opportunités nées du démantèlement de l’ancien modèle. Le marché promis n’était pas celui de la production, de l’innovation et de la concurrence loyale ; il fut trop souvent celui de la rente, du privilège et de l’accès réservé.

L’histoire des années 1990 montre aussi que les décisions économiques majeures ne furent jamais purement économiques. Elles furent prises dans un rapport de force au sommet de l’État, dans un contexte où l’institution militaire jouait un rôle central dans la détermination des orientations nationales. La façade civile existait, les gouvernements se succédaient, les ministères signaient, les dossiers techniques circulaient. Mais la décision réelle, celle qui engageait le destin du pays, s’inscrivait dans une architecture de pouvoir beaucoup plus fermée.

C’est précisément ce schéma qu’il faut interroger aujourd’hui. L’Algérie a-t-elle tiré les leçons de cette période ? Sommes-nous encore dans une logique où quelques cercles décident pour la nation, puis demandent au peuple d’en supporter les conséquences ? L’expertise universitaire algérienne sera-t-elle appelée à évaluer les risques ? Les économistes indépendants auront-ils accès aux données ? Les citoyens sauront-ils si tel projet est financé par dette extérieure, à quel coût, dans quelle devise, avec quelle garantie et au bénéfice de qui ?

Il serait pourtant injuste de ne pas rappeler qu’à un autre moment de son histoire récente, l’Algérie avait fait un choix inverse. Sous les mandats d’Abdelaziz Bouteflika, et dans un contexte de recettes pétrolières favorables, le pays avait procédé à un remboursement anticipé massif de sa dette extérieure. Ce choix, quelles que soient les critiques que l’on peut porter sur le système politique de l’époque, avait eu une portée stratégique : desserrer l’étau des créanciers, réduire la dépendance extérieure et restaurer une marge de souveraineté financière.

Ce désendettement n’était pas seulement une opération comptable. Il portait une signification politique : un État lourdement éprouvé par la crise des années 1990 refusait de rester prisonnier des programmes, des conditionnalités et des humiliations financières. Il disait, à sa manière, qu’un pays qui retrouve des ressources doit d’abord retrouver sa liberté de décision. Il y eut donc un moment où l’État algérien, avec toutes ses contradictions, avait compris qu’un pays qui paie sa dette rachète une part de sa souveraineté.

C’est peut-être là l’un des rares legs économiques qu’il faut regarder sans sectarisme. On peut discuter les années Bouteflika, leurs dérives, leurs blocages, leurs réseaux et leurs contradictions. Mais on ne peut pas effacer ce fait : l’Algérie avait alors choisi de sortir du piège de la dette extérieure au lieu de s’y installer. Ce capital de souveraineté financière ne peut pas être remis en jeu dans le silence des bureaux.

C’est précisément pour cette raison que tout retour, même partiel, même ciblé, même présenté comme technique, au financement extérieur doit être discuté avec une extrême rigueur. Car emprunter après avoir payé n’est pas un acte anodin. C’est revenir vers une porte que le pays avait politiquement refermée au prix d’un effort considérable. La question devient alors plus grave : qui a le droit de rouvrir cette porte ? Au nom de quels projets ? Avec quelles garanties ? Sous quel contrôle national ? Et surtout, avec quelle légitimité, si l’expertise algérienne, les universitaires, les économistes indépendants et les citoyens sont tenus à l’écart du débat ?

Le mot “projet d’intérêt national” peut être noble, mais il peut aussi devenir un écran. Qui définit l’intérêt national ? Sur quels critères ? Un port, une ligne ferroviaire, une mine, une raffinerie, une infrastructure énergétique ou un grand équipement peuvent effectivement relever d’un intérêt stratégique. Mais sans publication des études, sans débat sur la rentabilité, sans contrôle des marchés publics, sans traçabilité des bénéficiaires et sans évaluation des risques, l’intérêt national peut devenir le nom poli d’un intérêt de clans.

Le danger n’est donc pas seulement le retour éventuel à l’emprunt extérieur. Le danger est le retour d’une méthode : décider au sommet, invoquer la nécessité, neutraliser le débat, marginaliser l’expertise nationale, puis présenter les conséquences comme inévitables. C’est cette méthode qui a coûté cher à l’Algérie. Elle a coûté en souveraineté, en tissu industriel, en justice sociale, en confiance publique et en crédibilité institutionnelle.

Le FMI, dans ses diagnostics, parle de vulnérabilités budgétaires, de déficits, de pression sur les finances publiques, de diversification et de réformes. Ce vocabulaire est connu. Il peut contenir des constats justes. Mais il ne dit jamais tout. Il ne dit pas qui paie le prix des ajustements. Il ne dit pas comment les sacrifices sont répartis. Il ne dit pas pourquoi certains secteurs sont toujours protégés, pourquoi certaines rentes survivent à toutes les crises, pourquoi certains groupes prospèrent pendant que l’on explique au citoyen qu’il faut se serrer la ceinture.

La question de l’emprunt extérieur doit donc être posée en dehors du piège binaire : pour ou contre. Le vrai débat est ailleurs. Il porte sur la souveraineté démocratique de la décision économique. Une nation adulte peut discuter de dette, de déficit, d’investissement et de financement. Mais elle ne peut pas le faire dans le brouillard. Elle ne peut pas accepter que des choix engageant son avenir soient traités comme des affaires de cabinet, des notes confidentielles ou des arrangements entre administrations et bailleurs.

Ce que les autorités doivent aux Algériens est simple : la vérité. Pas des slogans. Pas des démentis vagues. Pas des communiqués rassurants. La vérité documentée : quels projets, quels montants, quels prêteurs, quelles conditions, quels risques, quelles alternatives ? Et surtout : quelle place pour l’expertise algérienne indépendante dans l’évaluation de ces choix ?

L’Algérie n’est pas pauvre en intelligence. Elle est appauvrie par la confiscation de l’intelligence collective. Elle n’est pas condamnée à choisir entre isolement financier et soumission aux bailleurs. Elle peut bâtir une stratégie de financement souveraine, sélective, transparente et productive. Mais cela suppose de rompre avec la vieille culture de l’opacité, celle qui préfère les décisions silencieuses aux débats publics, les cercles fermés aux institutions vivantes, et les justifications a posteriori à la responsabilité préalable.

La visite du FMI n’est peut-être qu’une mission ordinaire. L’emprunt n’est peut-être pas imminent. Mais la vigilance est nécessaire, parce que l’histoire algérienne enseigne une chose : les grandes régressions ne commencent pas toujours par des annonces spectaculaires. Elles commencent parfois par des textes techniques, des mots prudents, des procédures nouvelles, des réunions discrètes et un silence organisé autour de la décision.

C’est ce silence qu’il faut briser. Avant que la dette ne parle à la place du peuple.

Khaled Boulaziz

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