Quand le pouvoir algérien appelle la diaspora tout en bâillonnant la parole libre

23 juin 2026
22 min de lecture|4 356 mots

Le pouvoir algérien possède un art consommé de la liturgie patriotique. Il sait convoquer la nation, flatter l’exil, célébrer les savants, applaudir les ingénieurs, saluer les médecins, courtiser les chercheurs, magnifier les universitaires, promettre aux enfants du pays dispersés dans le monde une place d’honneur dans le grand “effort national”. Les communiqués ont la solennité froide des administrations sûres d’elles-mêmes. Les mots sont choisis. Les formules sont rondes. La patrie y devient une scène, la diaspora un décor, la compétence une ressource à mobiliser.

Le président Abdelmadjid Tebboune vient ainsi de lancer un nouvel appel aux compétences algériennes établies à l’étranger, au moment où le Conseil des ministres valide la création d’un Haut Conseil pour la communauté scientifique nationale à l’étranger. Organe consultatif, placé sous la tutelle de la Présidence de la République, il serait destiné à associer les scientifiques, universitaires et experts algériens du monde entier au développement du pays.

L’intention affichée est noble. Qui pourrait s’opposer, en principe, à l’idée de mobiliser l’intelligence algérienne mondiale ? Quelle nation refuserait de se réconcilier avec ses enfants formés dans les universités, les laboratoires, les hôpitaux, les entreprises et les institutions internationales ? Quelle Algérie sincère ne rêverait pas de voir ses compétences contribuer à la reconstruction économique, scientifique et technologique du pays ?

Mais derrière la noblesse des mots se dresse une contradiction si massive qu’elle ruine tout le discours officiel.

Comment appeler les compétences quand la parole libre est bâillonnée ? Comment inviter les scientifiques à participer au développement national quand les citoyens critiques sont poursuivis, surveillés, empêchés de voyager, parfois emprisonnés ? Comment demander à la diaspora de revenir bâtir le pays quand le droit élémentaire de dire non, de contester, de questionner, de critiquer, est traité comme une menace contre l’État ? Comment vouloir les cerveaux libres de l’étranger tout en maintenant, à l’intérieur, un climat sécuritaire qui suspecte toute autonomie intellectuelle ?

C’est là que se trouve le nœud gordien.

La diaspora algérienne que le pouvoir prétend courtiser ne vit pas dans l’abstraction patriotique. Elle vit dans des sociétés où l’administration, malgré ses lenteurs et ses défauts, obéit à des procédures lisibles ; où un contrat engage ; où une décision publique peut être contestée ; où une université protège, au moins en principe, la liberté académique ; où une entreprise ne dépend pas du bon vouloir d’un bureau obscur ; où un chercheur n’a pas à mesurer chaque phrase à l’aune du soupçon sécuritaire.

Cette diaspora est habituée à la transparence, aux méthodes claires de gestion, aux règles écrites, à la reddition des comptes, à la distinction entre l’État et le régime, entre l’administration et la police, entre la compétence et l’allégeance. Elle a appris que l’excellence ne se fabrique pas dans l’opacité. Elle sait que la science a besoin d’air, que l’économie a besoin de confiance, que l’investissement a besoin de sécurité juridique, que la recherche a besoin de liberté, que la décision publique a besoin d’évaluation.

Comment pourrait-elle évoluer dans un climat sécuritaire par excellence, où l’arbitraire remplace la norme, où l’opacité tient lieu de méthode, où la peur circule avant même les dossiers, où la réussite elle-même peut devenir suspecte si elle échappe aux circuits de la docilité ? Même les meilleurs sujets algériens, les plus brillants, les plus patriotes, les plus désireux de servir le pays, ne peuvent contribuer durablement dans un milieu fermé, opaque et imprévisible.

Le pouvoir algérien veut importer des cerveaux, mais il refuse d’importer les conditions qui permettent aux cerveaux de produire. Il veut les diplômes sans la liberté, les réseaux internationaux sans les standards internationaux, l’expertise sans la transparence, l’innovation sans la critique, la performance sans l’autonomie. Il rêve d’une diaspora fonctionnelle, décorative, rentable : une diaspora qui transfère son savoir, ses devises, ses carnets d’adresses, mais qui laisse à l’aéroport sa liberté de jugement.

Or une compétence véritable n’est pas seulement une somme de connaissances techniques. C’est une méthode. C’est une capacité de questionner, de comparer, de corriger, de dire non, de refuser l’absurde, de dénoncer les faux chiffres, de contester les décisions irrationnelles. Un scientifique qui ne peut pas contester une donnée falsifiée n’est plus un scientifique ; il devient un fonctionnaire de l’apparence. Un économiste qui ne peut pas discuter les chiffres officiels n’est plus un économiste ; il devient un décorateur de communiqués. Un ingénieur qui ne peut pas signaler les défaillances d’un projet n’est plus un ingénieur ; il devient un exécutant terrorisé. Un juriste qui ne peut pas parler d’indépendance de la justice n’est plus un juriste ; il devient le scribe d’un ordre opaque.

Voilà pourquoi l’appel aux compétences sonne faux. Non parce que la diaspora serait indifférente à l’Algérie. Au contraire. Elle est souvent l’une de ses dernières réserves d’espérance nationale. Elle envoie de l’argent, soutient des familles, accompagne des projets, forme des étudiants, ouvre des portes, défend parfois l’image du pays mieux que ceux qui prétendent parler en son nom. Mais elle ne veut plus être traitée comme une caisse de devises, une vitrine diplomatique ou une foule folklorique convoquée pour applaudir.

Elle veut être reconnue comme une force citoyenne, économique, scientifique, culturelle et politique à part entière.

Le régime, lui, rêve d’une diaspora utile mais muette. Une diaspora qui apporte des technologies, mais pas des exigences. Une diaspora qui apporte des capitaux, mais pas des standards. Une diaspora qui accepte les hommages, mais pas le débat. Une diaspora que l’on consulte sans jamais lui permettre de contrôler. Une diaspora que l’on célèbre dans les discours, mais que l’on surveille lorsqu’elle pense trop fort.

La loi sur la déchéance de la nationalité algérienne aggrave encore cette fracture. Présentée officiellement comme un instrument de défense des intérêts vitaux de l’État, elle introduit dans le rapport entre l’Algérie et ses enfants de l’étranger une logique dangereuse : celle d’une nationalité conditionnelle, révocable, suspendue à l’appréciation politique du pouvoir. Dans un État de droit robuste, les crimes graves se jugent devant la justice, avec des preuves, des procédures, des recours, des garanties. Mais dans un système où l’opposition pacifique peut être assimilée à une menace, où la critique du régime peut être travestie en atteinte aux institutions, où le désaccord devient vite suspect, cette loi ne rassure pas ; elle intimide.

La nationalité n’est pas une médaille administrative. Elle n’est pas une faveur accordée aux citoyens sages. Elle n’est pas un certificat de docilité délivré par un pouvoir passager. Elle est un lien profond, historique, juridique, affectif, culturel, entre un peuple et ses enfants. Menacer, même indirectement, les Algériens de l’étranger de perdre ce lien parce qu’ils seraient jugés hostiles, critiques ou indociles, c’est transformer l’algérianité en permission.

C’est dire à la diaspora : vous êtes Algériens tant que vous ne dérangez pas. Vous êtes les bienvenus tant que vous apportez votre expertise, votre argent, vos réseaux, mais non votre jugement. Vous pouvez revenir, mais à condition de laisser votre liberté de parole à la frontière.

Le pouvoir devrait pourtant savoir que les compétences algériennes ne sont pas seulement à Montréal, Paris, Londres, Berlin, Doha ou Washington. Elles sont aussi dans les universités asphyxiées, les hôpitaux épuisés, les entreprises empêchées, les rédactions censurées, les tribunaux humiliés, les administrations paralysées. Elles sont dans cette jeunesse qui a cru, en 2019, que la parole publique pouvait redevenir un acte citoyen. Elles sont chez les cadres que l’on a découragés, chez les journalistes que l’on a poursuivis, chez les entrepreneurs que l’on a ruinés par l’instabilité réglementaire, chez les hauts responsables que l’on a transformés en fusibles judiciaires après les avoir utilisés comme instruments du système.

Il faut le dire brutalement : les compétences sont déjà en prison.

Elles le sont parfois littéralement, lorsque des militants, des journalistes, des avocats, des syndicalistes ou des citoyens ordinaires sont arrêtés pour avoir exprimé une opinion, contesté une décision, dénoncé une injustice ou simplement refusé de se taire. Elles le sont aussi symboliquement, lorsque la peur devient le premier règlement intérieur de la vie publique. Une société où chacun apprend à se censurer avant même de parler n’est pas une société en développement ; c’est une société administrée par l’inhibition. On y forme des diplômés, mais on y détruit les sujets libres. On y inaugure des institutions, mais on y étouffe l’esprit institutionnel. On y parle de numérisation, de modernisation, d’investissement, mais on conserve intacte la vieille matrice de la suspicion.

Cette matrice ne date pas d’hier. Elle plonge ses racines dans l’histoire violente de l’État algérien contemporain, notamment dans la décennie noire. Il faut ici rappeler une blessure ancienne, trop souvent ensevelie sous les récits commodes de la guerre intérieure. L’Algérie n’a pas seulement perdu des vies dans les années 1990. Elle a perdu une partie de son ossature administrative, industrielle et managériale. Sous couvert de lutte contre la violence politique, dans l’épaisseur tragique d’un pays dévoré par la terreur, un autre chantier s’opérait en silence : la mise au pas des cadres, l’intimidation des gestionnaires, la criminalisation de l’acte de gérer, et le démantèlement méthodique d’une partie de l’appareil productif national.

La décennie noire ne fut pas seulement une guerre contre les groupes armés. Elle fut aussi, pour l’État profond, une formidable saison d’opacité. Pendant que la société comptait ses morts, pendant que l’urgence sécuritaire absorbait toute parole publique, pendant que la peur servait de justification à tout, des entreprises étaient liquidées, des actifs disparaissaient, des filières industrielles étaient cassées, des cadres étaient jetés en prison ou poussés à l’exil intérieur. On disait “assainissement”. On disait “restructuration”. On disait “ajustement”. On disait “rationalisation”. Mais derrière ces mots de gouvernants et de comptables, il y avait souvent une réalité plus brutale : la destruction d’un tissu industriel national patiemment construit depuis l’indépendance.

C’est cette mémoire-là qu’il faut remettre au centre du débat. Car le cadre algérien a appris très tôt que sa compétence pouvait devenir son acte d’accusation. Dans les années 1990, il suffisait parfois d’avoir signé, décidé, autorisé, acheté, vendu, négocié, dirigé une entreprise publique dans un environnement économique impossible pour devenir le coupable idéal. L’État exigeait des résultats, mais retirait les moyens. Il imposait des injonctions contradictoires, puis poursuivait ceux qui tentaient d’exécuter. Il demandait aux cadres de sauver des entreprises étranglées par la crise, puis leur reprochait les déficits produits par les politiques mêmes de l’État.

Que le chiffre soit disputé — “dizaines” selon les défenseurs d’Ahmed Ouyahia, “milliers” dans la mémoire politique de ceux qui évoquent cette période noire — le résultat historique est incontestable : tout un encadrement national a été terrorisé. Le signal envoyé au pays fut ravageur. Le cadre n’était plus un bâtisseur, mais un futur prévenu. Le directeur n’était plus un responsable économique, mais un homme qui devait déjà préparer sa défense. Le signataire n’était plus un décideur, mais une proie administrative. Cette culture de la peur a ravagé l’État plus sûrement que beaucoup de discours ne le reconnaissent. Elle a fabriqué une génération de prudents, de paralysés, d’hommes qui ont compris que, dans l’Algérie sécuritaire, mieux valait ne rien décider que décider juste.

Le nom d’Ahmed Ouyahia reste attaché à cette période de fer, de rigueur sociale et de discipline imposée par le haut. Il incarne, dans l’imaginaire politique algérien, ce moment où l’État a prétendu sauver la République en broyant une partie de sa société productive. Son gouvernement, dans le contexte de l’ajustement structurel, de la faillite financière, de la violence politique et des arbitrages de l’appareil militaro-bureaucratique, a vu se déployer un discours de rigueur qui ressemblait souvent à une entreprise de démolition sociale et industrielle. Le pays avait besoin de réforme ; il a reçu l’arbitraire. Il avait besoin d’une stratégie industrielle ; il a reçu la liquidation. Il avait besoin de transparence ; il a reçu le secret. Il avait besoin de protéger ses cadres ; il les a livrés au soupçon.

On a appelé cela modernisation. Mais quelle modernisation consiste à casser les outils de production sans construire les institutions de remplacement ? Quelle réforme consiste à dissoudre des entreprises, vendre des actifs, désorganiser des filières, briser des carrières, tout en laissant intact le vrai centre du mal : l’opacité du pouvoir, l’absence de responsabilité politique, la confusion entre l’État et les clans ?

Ce qui a été démantelé n’était pas seulement une industrie. C’était une mémoire du travail, une culture technique, une chaîne d’apprentissage national, un patrimoine humain accumulé dans les usines, les directions, les bureaux d’études, les ateliers, les ports, les chantiers, les sociétés publiques.

Le régime a ensuite prétendu pleurer la fuite des compétences. Mais qui les a fait fuir ? Qui a appris aux meilleurs qu’il fallait partir pour respirer ? Qui a expliqué aux ingénieurs, aux gestionnaires, aux financiers, aux techniciens, aux chercheurs, qu’en Algérie l’initiative pouvait finir en cellule, que la signature pouvait devenir une preuve à charge, que le succès lui-même pouvait être relu comme une faute si le protecteur politique disparaissait ? Ce n’est pas la diaspora qui a abandonné l’Algérie. C’est le système qui a organisé l’exil de ses propres forces vives.

Cette vieille tragédie éclaire le présent. Quand Abdelmoumen Ould Kaddour est emprisonné après avoir porté une opération industrielle stratégique comme Augusta, ce n’est pas un accident isolé. C’est la répétition d’un vieux réflexe d’État : laisser agir, puis punir ; laisser signer, puis criminaliser ; laisser prendre des risques, puis transformer le décideur en offrande judiciaire. Le pouvoir algérien n’a jamais appris à auditer sans détruire. Il ne sait pas contrôler sans humilier. Il ne sait pas juger sans envoyer un message de terreur à tous ceux qui restent.

Le cas de la raffinerie Augusta est révélateur. Que l’on discute sa gestion, que l’on audite les conditions de l’opération, que l’on examine le prix, les coûts annexes, les modalités de financement, les performances industrielles, cela relève d’un État normal. Mais un État normal débat, contrôle, publie, évalue, corrige. Il ne transforme pas chaque grande décision stratégique en procès politique différé. Il ne criminalise pas l’initiative après l’avoir autorisée. Il ne fait pas de ses propres hauts cadres des boucs émissaires quand le vent du pouvoir tourne.

L’acquisition de la raffinerie Augusta en Sicile auprès d’Esso Italiana, filiale d’ExxonMobil, donnait à Sonatrach un actif industriel européen, une capacité de raffinage significative, des terminaux maritimes, des infrastructures de stockage, des dépôts en Italie, un pied-à-terre énergétique au cœur de la Méditerranée. L’opération pouvait et devait être débattue. Était-elle chère ? Était-elle rentable ? Était-elle correctement intégrée à la stratégie de Sonatrach ? Quels étaient ses coûts de maintenance, ses contraintes environnementales, son adaptation au marché européen ? Voilà les vraies questions. Mais ces questions exigent de la transparence, des rapports publics, des audits indépendants, des commissions sérieuses, une presse libre et une justice crédible.

Or les données publiques disponibles montrent que l’actif Augusta n’est pas un simple symbole judiciaire. Après les pertes de démarrage et le choc mondial de la crise sanitaire, la raffinerie a généré des chiffres d’affaires de plusieurs milliards d’euros et, certaines années, des bénéfices substantiels. En 2022, elle a dépassé les sept milliards d’euros de revenus et affiché un résultat net de plusieurs centaines de millions d’euros. En 2023, elle a encore produit près de six milliards d’euros de revenus, avec un bénéfice net positif. Ces chiffres ne signifient pas que tout fut parfait, ni que l’opération ne devait pas être auditée. Mais ils interdisent la caricature. Augusta n’est pas seulement un dossier pénal ; c’est aussi un actif industriel qui a donné à l’Algérie une profondeur européenne.

Voilà le paradoxe algérien : on emprisonne ceux qui ont porté des décisions stratégiques, puis on appelle les compétences de la diaspora à venir participer au développement national. On criminalise l’audace, puis on réclame l’innovation. On punit l’initiative, puis on pleure l’exil des talents. On veut des cadres capables de penser grand, mais on leur rappelle que penser grand peut finir devant un tribunal si la conjoncture politique change.

Cette mécanique détruit toute culture de responsabilité. Dans un pays normal, un responsable public sait qu’il devra rendre des comptes selon des règles établies. En Algérie, il craint d’être jugé demain selon des critères politiques qu’il ne connaît pas aujourd’hui. Alors il se protège. Il signe moins. Il innove moins. Il décide moins. Il attend les instructions. Il cherche le parapluie. Il apprend que la meilleure stratégie de survie n’est pas la compétence, mais la prudence. C’est ainsi que l’État se vide de ses meilleurs serviteurs et se remplit de gestionnaires de silence.

Le développement ne peut pas naître d’un tel climat. Il exige un pacte de confiance. Il exige une justice indépendante, des marchés publics transparents, des règles économiques stables, une administration responsable, une presse capable d’enquêter, une université autonome, des syndicats libres, des associations vivantes, des données accessibles, une opposition légale, des citoyens protégés contre l’arbitraire. Les pays qui attirent leurs diasporas ne les attirent pas seulement avec des discours patriotiques. Ils les attirent avec des garanties. Ils leur disent : vous pouvez investir sans protecteur ; enseigner sans censure ; publier sans trembler ; critiquer sans être criminalisés ; échouer sans être détruits ; réussir sans être rançonnés ; rentrer sans être suspectés.

L’Algérie officielle, elle, demande l’amour sans la confiance. Elle exige le patriotisme sans les droits. Elle appelle la diaspora, mais maintient le pays dans une architecture politique qui pousse précisément les meilleurs à rester loin. Le problème n’est donc pas l’absence de compétences. Le problème est l’écosystème qui les repousse. Le problème est cette peur diffuse, cette opacité permanente, cette confusion entre sécurité nationale et sécurité du régime, cette manière de transformer toute parole autonome en menace potentielle.

Il faut le dire avec force : la parole libre n’est pas un luxe occidental. Elle n’est pas une mode importée. Elle est une condition du développement. Sans parole libre, les erreurs économiques se répètent. Sans presse libre, la corruption se recycle. Sans justice indépendante, l’investissement devient une loterie. Sans université autonome, la recherche devient une cérémonie. Sans opposition légale, la colère s’enfonce dans les profondeurs du pays. Sans société civile, l’État devient sourd. Et quand l’État devient sourd, il finit toujours par confondre le silence avec l’adhésion.

Le pouvoir algérien devrait comprendre une chose simple : la compétence ne vient pas seulement pour servir ; elle vient pour transformer. Elle ne vient pas seulement pour exécuter ; elle vient pour proposer. Elle ne vient pas seulement pour participer ; elle vient pour corriger. Si l’on refuse cette part critique, on refuse la compétence elle-même. On ne peut pas demander à un cerveau formé dans les grandes institutions du monde de fonctionner comme un guichet administratif. On ne peut pas demander à un chercheur de haut niveau de penser dans les limites imposées par la peur. On ne peut pas demander à un entrepreneur international de travailler dans un environnement où la règle change selon l’interlocuteur, le dossier, le réseau ou l’humeur du moment.

Le Haut Conseil pour la communauté scientifique nationale à l’étranger risque donc de devenir une institution de plus dans la longue galerie des vitrines algériennes : belle dans le communiqué, faible dans la réalité, consultative sans pouvoir, autonome sur le papier, dépendante dans les faits. Il ne suffit pas de créer une structure. Il faut créer une confiance. Il ne suffit pas de nommer des membres. Il faut garantir leur liberté. Il ne suffit pas d’organiser des rencontres. Il faut protéger la critique. Il ne suffit pas de dire aux compétences : “venez”. Il faut leur dire : “vous serez libres”.

Et cette liberté commence par des gestes concrets : libérer les détenus d’opinion ; cesser les poursuites contre les voix pacifiques ; réviser les lois liberticides ; garantir qu’aucun Algérien de l’étranger ne sera menacé pour ses opinions politiques ; protéger le droit d’entrée et de sortie du territoire ; rendre la justice indépendante ; publier les audits des grands dossiers économiques ; ouvrir les données publiques ; reconnaître la légitimité de la critique ; cesser d’assimiler l’opposition au complot.

Alors seulement l’appel aux compétences pourrait devenir crédible. Alors seulement la diaspora entendrait autre chose qu’une injonction paradoxale. Alors seulement l’Algérie pourrait transformer son immense capital humain en force historique. Car ce pays ne manque pas de génie. Il manque de liberté pour organiser son génie. Il ne manque pas d’intelligence. Il manque d’institutions capables de respecter l’intelligence. Il ne manque pas de patriotes. Il manque d’un État qui cesse de traiter les patriotes critiques comme des ennemis.

L’Algérie n’a pas besoin d’un appel aux compétences. Elle a d’abord besoin d’un appel à la liberté. Les compétences viendront ensuite. Elles viendront quand rentrer ne signifiera plus se taire. Elles viendront quand investir ne signifiera plus chercher un protecteur. Elles viendront quand enseigner ne signifiera plus répéter les prudences officielles. Elles viendront quand décider ne signifiera plus risquer la prison. Elles viendront quand la nationalité ne sera plus brandie comme une menace. Elles viendront quand la patrie cessera d’être confondue avec le régime.

On ne rapatrie pas une compétence dans une cage. On ne demande pas à des femmes et des hommes formés dans la transparence de produire de l’excellence dans l’opacité. On ne construit pas une nation développée avec des cerveaux libres enfermés dans des institutions arbitraires.

Le pouvoir algérien peut multiplier les conseils, les agences, les portails numériques, les annonces ferroviaires, les sociétés mixtes, les forces spécialisées, les communiqués triomphants. Il peut célébrer la diaspora dans les discours et la suspecter dans les textes. Il peut parler de modernité tout en gouvernant par la peur. Mais il ne changera pas cette vérité simple : les compétences ne fuient pas seulement la pauvreté. Elles fuient l’humiliation. Elles fuient l’arbitraire. Elles fuient l’opacité. Elles fuient les systèmes qui leur demandent de servir sans penser.

Si l’Algérie veut vraiment ses compétences, qu’elle commence par ouvrir les portes de la parole. Qu’elle libère l’intelligence nationale de la peur. Qu’elle cesse de punir ceux qui questionnent. Qu’elle regarde en face la longue histoire des cadres brisés, des industries sacrifiées, des bâtisseurs emprisonnés ou humiliés. Qu’elle comprenne enfin que le développement n’est pas un chantier administratif, mais une culture politique.

Une nation ne s’élève pas en bâillonnant ses enfants. Elle s’élève quand elle accepte de les écouter, même lorsqu’ils dérangent.

La diaspora algérienne n’attend pas un strapontin consultatif. Elle attend une République digne de son peuple. Elle ne demande pas des cérémonies. Elle demande des garanties. Elle ne demande pas des hommages. Elle demande l’État de droit. Et tant que ce droit élémentaire — la libre parole — sera interdit, l’appel aux compétences restera ce qu’il est aujourd’hui : une invitation lancée depuis une prison à ceux qui ont appris à vivre libres.

Khaled Boulaziz

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