Quand ceux qui représentent ne gouvernent pas et que ceux qui gouvernent ne représentent pas
L’Algérie ne manque pas d’institutions. Elle a une Constitution, un président de la République, un gouvernement, deux chambres parlementaires, des partis politiques, des élections nationales et locales et des assemblées élues. Formellement, elle dispose de tous les mécanismes par lesquels un Etat moderne organise la représentation politique et transforme la souveraineté populaire en pouvoir.
La Constitution est, sur ce point, sans ambiguïté : « le peuple est la source de tout pouvoir » et « la souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple ». Elle précise que celui-ci exerce cette souveraineté par les institutions constitutionnelles, par référendum et par l’intermédiaire de ses représentants élus.
La question de la représentativité politique en Algérie n’est donc pas celle du principe. Elle est celle de sa réalité.
Qui détient effectivement le pouvoir ?
Cette interrogation traverse l’histoire du pays depuis l’indépendance. Elle apparaît dans la crise de l’été 1962, resurgit lors du renversement d’Ahmed Ben Bella en juin 1965, devient dramatique en janvier 1992, accompagne les deux décennies de présidence d’Abdelaziz Bouteflika et éclate au grand jour avec le Hirak en février 2019.
Elle conduit à distinguer deux réalités que le vocabulaire institutionnel tend à confondre : l’existence d’institutions représentatives et l’existence d’un pouvoir représentatif.
Un Parlement peut être élu sans constituer le centre de la décision politique. Des partis peuvent présenter des candidats sans être en mesure de conquérir l’ensemble des leviers du pouvoir. Des élections peuvent distribuer des sièges sans déterminer les orientations fondamentales de l’Etat. Et des institutions qui ne procèdent pas directement du suffrage peuvent, par leur histoire, leurs ressources et leur position dans l’appareil d’Etat, exercer une influence considérable sur la décision.
C’est dans cet écart entre représentation, décision et responsabilité que se situe une partie essentielle du problème politique algérien.
Une légitimité née avant les institutions
La difficulté vient d’abord de l’histoire.
L’Etat algérien indépendant n’est pas né d’une transition institutionnelle ordinaire. Il est issu d’une guerre de libération. La légitimité qui fondait alors l’autorité politique ne venait naturellement pas des urnes : elle venait du combat contre la colonisation, du sacrifice, de la clandestinité et de la capacité à conduire une guerre.
Le Congrès de la Soummam d’août 1956 avait pourtant tenté d’organiser cette légitimité révolutionnaire autour de principes politiques, parmi lesquels la primauté du politique sur le militaire. L’historien et politologue Abdelkader Yefsah rappelle que ce principe visait précisément à mettre fin à la confusion entre fonctions politiques et militaires. Mais les rapports de force au sein de la révolution allaient rapidement en réduire la portée.
L’indépendance aurait pu constituer le moment du passage de la légitimité révolutionnaire à la légitimité représentative : du combattant au citoyen, de l’organisation de guerre à l’Etat de droit, de la discipline révolutionnaire à la souveraineté populaire.
La crise de l’été 1962 montre que cette transition fut conflictuelle.
Le GPRA, les wilayas de l’intérieur, l’état-major général de l’ALN et le groupe réuni autour d’Ahmed Ben Bella s’affrontèrent pour le contrôle du nouvel Etat. L’armée des frontières commandée par Houari Boumediene constitua un élément déterminant du rapport de force qui permit à Ben Bella de s’imposer.
Le politologue Michael J. Willis relève également que Ben Bella accéda au pouvoir avec l’appui de l’armée avant d’être lui-même renversé par elle en 1965.
Ainsi apparaît, dès la naissance de l’Etat indépendant, une contradiction appelée à durer : la souveraineté appartient juridiquement au peuple, mais la capacité d’arbitrage peut se situer ailleurs que dans les institutions issues de cette souveraineté.
1965 : l’arbitrage par la force
Le 19 juin 1965 constitue à cet égard un précédent majeur.
Houari Boumediene renverse Ahmed Ben Bella et installe un Conseil de la Révolution. L’armée ne devient pas pour autant une administration gouvernant directement chaque secteur du pays. Mais elle démontre qu’elle possède la capacité ultime de modifier le sommet de l’Etat.
C’est cette distinction qui permet de comprendre le système algérien sans le réduire à l’image simpliste d’une junte militaire.
Le pouvoir de l’armée s’est historiquement exercé moins par une occupation permanente de tous les postes civils que par sa capacité d’arbitrage dans les moments décisifs : crises de succession, recomposition des coalitions dirigeantes, menaces contre la stabilité du système ou conflits au sommet de l’Etat.
C’est également dans cet espace que peut être située la notion, controversée, d’« Etat profond ».
Le terme ne devrait pas désigner une organisation secrète omnipotente contrôlant chaque événement. Une telle définition relèverait davantage du postulat que de l’analyse.
Il peut en revanche servir à interroger la permanence d’appareils militaires, sécuritaires, administratifs et de réseaux de pouvoir qui ne procèdent pas directement du suffrage, mais disposent d’une capacité d’influence ou d’arbitrage supérieure à ce que laisse voir l’architecture constitutionnelle.
La question n’est alors plus seulement : qui gouverne ?
Elle devient : qui peut empêcher, imposer ou arbitrer une décision ?
1992 : quand les deux légitimités entrent en collision
Janvier 1992 constitue probablement le moment où cette contradiction apparaît avec le plus de netteté.
Les événements d’octobre 1988 avaient ouvert une séquence nouvelle. La Constitution de 1989 mit fin au monopole politique du FLN et permit l’émergence du pluralisme. Pour la première fois depuis l’indépendance, la compétition électorale pouvait produire une alternance susceptible de modifier profondément la distribution du pouvoir.
Les succès électoraux du Front islamique du salut bouleversèrent cet équilibre. Après sa victoire aux élections locales de 1990, le FIS arriva largement en tête du premier tour des législatives de décembre 1991.
Puis le processus fut interrompu.
Chadli Bendjedid quitta la présidence, le second tour n’eut pas lieu et le FIS fut ensuite dissous. Le pays entra progressivement dans une décennie de violence dont le bilan humain allait être considérable.
Les interprétations de janvier 1992 demeurent profondément opposées.
Pour les défenseurs de l’interruption du processus, il existait un risque qu’une victoire islamiste utilise les mécanismes démocratiques pour mettre ensuite fin au pluralisme. Pour ses adversaires, l’annulation confirmait au contraire que le suffrage restait subordonné aux limites définies par les détenteurs non élus du pouvoir.
L’objet n’est pas ici de trancher rétrospectivement ce débat.
L’essentiel est ailleurs : 1992 démontre que le suffrage pouvait entrer en collision avec une autre conception de la légitimité, celle d’institutions estimant détenir la responsabilité de protéger l’Etat, y compris contre le résultat possible des urnes.
Dès lors surgit une question qui n’a jamais complètement disparu : que vaut la représentation lorsque son résultat peut être neutralisé par un pouvoir qui ne procède pas lui-même de l’élection ?
Le Parlement ou la représentation sans l’alternance
Cette interrogation concerne directement le Parlement.
Dans une démocratie représentative, une assemblée ne sert pas uniquement à adopter des lois. Elle représente les contradictions de la société, construit des majorités, contrôle l’exécutif et permet à différentes forces politiques de prétendre alternativement à l’exercice du pouvoir.
L’Algérie organise des élections législatives pluralistes. Mais le centre de gravité du système demeure largement situé dans l’exécutif, et particulièrement dans la présidence.
Le problème dépasse d’ailleurs les institutions. Il concerne les partis eux-mêmes.
Le FLN, ancien parti unique, n’est plus le centre exclusif de la vie politique. Le RND, les formations islamistes, le FFS et d’autres partis participent selon les périodes aux institutions ou à leur contestation. Des candidats indépendants occupent également une place importante.
Mais l’existence de plusieurs partis ne suffit pas à créer une alternance si la compétition électorale ne détermine pas réellement l’accès à tous les centres de décision.
La question devient alors presque mécanique :
que représente un élu lorsque le pouvoir qu’il est censé incarner se trouve partiellement ailleurs ?
Le Hirak : la représentation descend dans la rue
Le 22 février 2019 rend cette contradiction visible à une échelle rarement observée depuis l’indépendance.
La contestation commence avec le refus d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Elle dépasse rapidement la personne du président.
« Yetnahaw gaâ » — qu’ils partent tous — traduit le refus de considérer le remplacement d’un homme comme un changement de système.
Un autre slogan va plus directement encore au cœur de la question institutionnelle : « Dawla madania, machi askaria » — un Etat civil, non militaire.
Le Hirak peut ainsi être lu comme une crise de la représentation.
Une partie importante de la société ne demandait plus seulement d’autres représentants. Elle contestait les mécanismes mêmes par lesquels les représentants étaient sélectionnés et le pouvoir distribué.
Mais le mouvement révéla simultanément une autre difficulté : la légitimité sociale n’est pas automatiquement une légitimité institutionnelle.
Le Hirak refusait largement les porte-parole autoproclamés et les structures verticales. Cette horizontalité contribua à sa puissance mobilisatrice. Elle limita aussi sa capacité à transformer la rue en organisation, l’organisation en représentation et la représentation en pouvoir.
L’Etat, lui, disposait de ce qui manquait au mouvement : administration, institutions, forces de sécurité, calendrier et continuité.
De 2019 à 2026 : les institutions restaurées, la représentation en question
L’élection présidentielle du 12 décembre 2019 permit le retour à une présidence disposant d’un mandat électoral. Selon les résultats définitifs du Conseil constitutionnel, Abdelmadjid Tebboune obtint 58,13 % des suffrages exprimés, avec une participation globale de 39,88 %.
En septembre 2024, il fut élu pour un second mandat. La Cour constitutionnelle fixa alors la participation à 46,10 % et lui attribua 84,30 % des suffrages exprimés.
Ces chiffres décrivent des résultats électoraux. Ils ne suffisent pas, pris isolément, à mesurer l’adhésion ou le rejet politique : voter, s’abstenir, déposer un bulletin nul ou ne pas s’inscrire ne recouvrent pas nécessairement la même signification.
Mais les législatives du 2 juillet 2026 ajoutent un élément difficile à ignorer dans une réflexion sur la représentativité.
Selon les résultats définitifs proclamés par la Cour constitutionnelle, 23 872 756 électeurs étaient inscrits sur le territoire national et 5 071 020 ont voté, soit une participation de 21,24 %. Dans la communauté algérienne établie à l’étranger, elle fut de 10,75 %.
L’abstention n’autorise pas à conclure mécaniquement que près de quatre électeurs sur cinq rejettent le système. Elle peut avoir des causes diverses : défiance, indifférence, sentiment d’inefficacité du vote, faiblesse de l’offre politique ou simple désintérêt.
Mais une participation de cette ampleur pose nécessairement une question de représentation : que signifie politiquement une Assemblée élue lorsque la très grande majorité du corps électoral ne participe pas à sa désignation ?
La question est d’autant plus importante que la Constitution affirme précisément que le peuple exerce sa souveraineté par ses représentants élus.
Trois légitimités
L’histoire politique algérienne peut alors être lue à travers trois formes de légitimité qui se sont succédé sans jamais complètement se remplacer.
La première est historique.
Elle vient de la guerre de libération. Elle a donné aux acteurs de Novembre une autorité exceptionnelle dans l’Etat naissant. Mais une légitimité historique ne peut être éternellement transmissible. Les générations nées plusieurs décennies après l’indépendance ne peuvent avoir pour seul contrat politique une dette contractée avant leur naissance.
La deuxième est institutionnelle.
Elle repose sur la Constitution, les élections, les administrations et la continuité de l’Etat. Elle est indispensable. Aucun pays ne peut vivre dans la remise en cause permanente de toutes ses institutions.
Mais légalité et légitimité ne sont pas synonymes.
La troisième est représentative.
Elle suppose non seulement que le citoyen puisse voter, mais que son vote puisse déterminer qui exerce effectivement le pouvoir ; que les élus disposent des compétences correspondant à leur mandat ; que ceux qui gouvernent puissent être identifiés ; et, surtout, qu’ils puissent être remplacés.
C’est probablement autour de cette troisième dimension que se concentre aujourd’hui la question algérienne.
Qui représente ? Qui décide ? Qui répond ?
Le problème n’est donc pas simplement de savoir si l’Algérie organise des élections. Elle en organise.
Il n’est pas davantage de savoir si elle possède des institutions. Elles existent.
La véritable question est celle de la correspondance entre trois fonctions : représenter, décider et répondre.
Dans un système pleinement représentatif, ces trois fonctions forment une chaîne identifiable. Le citoyen choisit un représentant ; la représentation contribue à constituer le pouvoir ; ce pouvoir décide ; ceux qui l’exercent rendent ensuite compte de leurs décisions aux citoyens.
Lorsque cette chaîne se rompt, la responsabilité politique devient difficile à localiser.
Celui qui représente peut expliquer qu’il ne décide pas. Celui qui décide peut ne pas dépendre directement du suffrage. Et le citoyen ne sait plus exactement qui sanctionner lorsque la politique conduite ne correspond pas à ses attentes.
C’est peut-être là, davantage encore que dans l’abstention, que se trouve le cœur de la crise de représentativité.
Depuis 1962, l’Etat algérien a démontré une remarquable capacité de continuité. Il a traversé les affrontements de l’indépendance, le coup d’Etat de 1965, la crise économique des années 1980, la décennie de violence, les recompositions du pouvoir, la longue maladie d’un président et, enfin, une mobilisation populaire d’une ampleur historique.
Cette résilience est une réalité politique.
Mais durer n’est pas représenter.
Et la stabilité, si elle peut préserver l’Etat, ne suffit pas à produire le consentement qui transforme l’autorité en légitimité représentative.
Plus de six décennies après l’indépendance, l’Algérie reste ainsi confrontée à une interrogation qui accompagne toute son histoire politique : comment faire coïncider le lieu où s’exprime la souveraineté avec celui où s’exerce réellement le pouvoir ?
La question dépasse le président, l’armée, le Parlement ou les partis pris séparément. Elle concerne l’architecture même du système.
Car la représentativité politique ne se mesure finalement ni au nombre d’institutions ni au nombre d’élections organisées.
Elle repose sur un principe autrement plus exigeant :
celui que le citoyen peut choisir doit pouvoir gouverner ; celui qui gouverne doit pouvoir être identifié ; celui qui décide doit répondre de ses décisions ; et celui qui exerce le pouvoir doit pouvoir le perdre.
C’est lorsque cette chaîne fonctionne que l’élection cesse d’être seulement une procédure.
Elle devient une source de légitimité.
Khaled Boulaziz

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