Saïd Saadi : Freud pour ses états d’âme, le silence pour les morts de la décennie noire

31 octobre 2026
20 min de lecture|3 982 mots

Une heure et vingt-cinq minutes d’entretien sur Maghreb Émergent (*), cinq volumes de mémoires, une impressionnante collection de confidences sur les présidents, les généraux et les anciens compagnons de route. Saïd Saadi revisite quarante années de vie politique algérienne avec une remarquable sollicitude pour sa propre place dans l’histoire. Kadi Ihsane a choisi de titrer cette rencontre : « Entre Aït Ahmed et moi, c’était freudien ». Freud est donc convoqué pour éclairer les rivalités de la classe politique. Mais pour les 200 000 morts de la décennie noire, pour les disparus, pour les familles détruites et pour les responsabilités politiques de janvier 1992, l’exercice de mémoire demeure singulièrement incomplet. Une nation entière a traversé une tragédie ; un ancien dirigeant politique semble surtout préoccupé de savoir comment la postérité jugera son rôle.

Quand la tragédie d’un peuple devient le décor d’une autobiographie

Saïd Saadi possède cette qualité particulière des hommes politiques qui ont beaucoup fréquenté le pouvoir sans jamais se reconnaître la moindre responsabilité dans ses errements : il raconte les événements auxquels il a participé comme s’il en avait été le témoin accidentel, parfois le conseiller incompris, toujours le critique clairvoyant. Ses mémoires semblent obéir à une règle simple : lorsque les choses tournent mal, la faute appartient aux autres ; lorsqu’une intention était louable, le mérite lui revient.

Dans son long entretien avec Kadi Ihsane, sur Maghreb Émergent, le fondateur du RCD entreprend de restituer plusieurs décennies d’histoire algérienne. Il évoque les conversations présidentielles, les rivalités entre services de renseignement, les engagements non tenus de Bouteflika, les querelles internes du RCD, les difficultés de l’opposition, les insuffisances des mouvements citoyens et ses rapports avec Hocine Aït Ahmed.

Le récit possède une abondance de détails qui pourrait impressionner un lecteur peu familier de la vie politique algérienne. Saïd Saadi se souvient de ses interlocuteurs, de leurs paroles, de leurs hésitations, de leurs contradictions. Il raconte avoir rencontré Liamine Zéroual vingt-quatre fois. Il rapporte ses discussions avec Mohamed Lammari, ses échanges avec Bouteflika et les négociations précédant l’entrée du RCD au gouvernement. Il insiste même sur les treize jours qu’il lui aurait fallu pour retrouver une citation exacte.

Treize jours pour une citation. Voilà une conscience historique particulièrement scrupuleuse.

Mais lorsqu’il s’agit de replacer ces souvenirs dans la tragédie nationale qui a suivi l’interruption du processus électoral de janvier 1992, la minutie documentaire ne débouche pas sur un bilan politique comparable.

La guerre civile est évoquée, les massacres sont mentionnés, les appareils militaires et sécuritaires sont décrits. Pourtant, l’immensité du désastre humain ne devient jamais le centre de gravité de la conversation. Les victimes restent à l’arrière-plan d’un récit dominé par les acteurs du pouvoir, leurs calculs et les souvenirs de celui qui les fréquentait.

C’est précisément cette disproportion qui frappe.

Les Algériens n’ont pas vécu les années 1990 comme une succession de conversations entre personnalités politiques. Ils les ont traversées dans la peur, les enterrements, les disparitions, les déplacements, la ruine économique et la destruction des liens sociaux. Des familles entières ont été anéanties. Des enfants ont grandi dans l’absence. Des villages ont été massacrés. Des citoyens ont été assassinés pour leurs opinions, leur métier, leur appartenance supposée ou simplement parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit.

Ce désastre ne constitue pas une parenthèse secondaire dans les mémoires d’un homme ayant joué un rôle politique au moment de la rupture de 1992.

Il devrait en constituer l’une des interrogations centrales.

Deux cent mille morts, et le docteur parle de lui

Le bilan exact de la décennie noire demeure controversé. Les estimations couramment citées se situent autour de 150 000 à 200 000 morts, tandis que d’autres évaluations sont plus élevées. L’absence d’un travail indépendant et exhaustif empêche de fixer définitivement le nombre des victimes.

Mais cette incertitude statistique ne change rien à l’essentiel : l’Algérie a subi une catastrophe humaine d’une ampleur exceptionnelle.

Derrière les chiffres se trouvent des existences interrompues, des familles privées de leurs proches, des disparus dont le sort demeure inconnu et des générations durablement marquées par la violence.

Face à une telle tragédie, un responsable politique qui a soutenu l’interruption du processus électoral pourrait commencer par une interrogation simple : quelle appréciation porte-t-il aujourd’hui sur les conséquences politiques et humaines de cette décision ?

Non pas pour lui attribuer les crimes des groupes armés islamistes, dont les auteurs portent la responsabilité de leurs actes. Non pas pour le rendre personnellement comptable des décisions prises par les généraux ou des exactions imputées aux forces de sécurité. Mais pour examiner la responsabilité politique d’un choix qui a contribué à faire de l’institution militaire l’arbitre décisif de la souveraineté nationale.

Saïd Saadi préfère expliquer les intentions des uns, les erreurs des autres et les raisons qui justifiaient, selon lui, ses propres positions.

Il raconte ce qu’il savait. Il explique ce qu’il craignait. Il précise ce qu’il avait anticipé. Il rappelle ce qu’il avait recommandé.

Le récit avance, les années passent, les protagonistes défilent. Mais une question demeure sans réponse véritable : que pense aujourd’hui le fondateur du RCD du prix payé par la société algérienne après la rupture de janvier 1992, et quelle part de responsabilité politique reconnaît-il à ceux qui l’ont soutenue ?

Le contraste entre l’extraordinaire précision de ses souvenirs personnels et l’insuffisance de cette réflexion collective mérite d’être souligné.

L’histoire nationale ne saurait devenir le décor d’une autobiographie dans laquelle les victimes servent seulement à expliquer les difficultés rencontrées par les dirigeants.

La décennie noire n’a pas été un désagrément survenu dans la carrière politique de Saïd Saadi. Elle fut une catastrophe qui a bouleversé le destin de millions d’Algériens.

Janvier 1992 : la démocratie sauvée par ceux qui l’ont suspendue

Le problème fondamental du récit de Saïd Saadi tient à son incapacité apparente à traiter l’interruption du processus électoral autrement qu’à travers les intentions attribuées au Front islamique du salut.

Il rappelle les déclarations autoritaires de certains responsables islamistes, leurs menaces contre les libertés et les risques qu’aurait comportés leur accession au pouvoir.

Ces inquiétudes ne doivent pas être minimisées. Le projet politique du FIS soulevait de graves questions sur le pluralisme, les libertés individuelles et les garanties constitutionnelles. Ses dirigeants avaient tenu des propos qui justifiaient une opposition résolue.

Mais le danger représenté par un parti ne répond pas automatiquement à la question des moyens légitimes pour lui faire obstacle.

C’est précisément cette distinction que les défenseurs civils de l’interruption électorale ont trop souvent refusé d’examiner.

Car janvier 1992 ne fut pas simplement une confrontation entre démocrates et islamistes. Ce fut aussi un moment décisif dans l’histoire des rapports entre l’armée et la souveraineté populaire.

L’institution militaire s’est imposée comme l’arbitre d’un processus politique dont les résultats ne correspondaient pas à l’équilibre souhaité par les détenteurs du pouvoir.

Les conséquences furent considérables.

L’état d’urgence, la militarisation de la crise, l’expansion des groupes armés, la répression, les massacres et les disparitions ont marqué les années suivantes. Les responsabilités de ces violences sont multiples et ne sauraient être confondues. Mais la succession des événements oblige à examiner les décisions qui ont ouvert cette période.

Saïd Saadi ne peut pas se contenter de rappeler les menaces islamistes pour considérer que la discussion est close.

Le véritable examen historique exige de répondre à une question plus dérangeante : une intervention militaire destinée à empêcher une dérive autoritaire pouvait-elle préserver la démocratie sans consolider simultanément la tutelle de l’armée sur la vie politique ?

Trente-quatre ans plus tard, la persistance du pouvoir sécuritaire rend cette interrogation difficile à éluder.

L’ancien président du RCD dénonce aujourd’hui cette tutelle. Il en décrit les mécanismes avec précision. Mais il ne semble pas tirer toutes les conséquences de son propre positionnement au moment où l’armée a interrompu le processus électoral.

Voilà le paradoxe central de sa trajectoire : avoir soutenu une logique d’exception au nom de la démocratie, puis consacré des décennies à dénoncer le système de pouvoir que cette exception a contribué à conforter.

Freud à la rescousse d’une querelle politique

Le titre retenu par Kadi Ihsane pour son émission mérite, à lui seul, un commentaire.

« Entre Aït Ahmed et moi, c’était freudien. »

Freud ! Il fallait y penser.

Après les généraux, les présidents, les services de renseignement et les appareils partisans, voici la psychanalyse convoquée pour expliquer les divergences entre deux responsables politiques.

Le procédé présente un avantage narratif évident. Il permet de déplacer une confrontation historique vers le registre des relations personnelles, des susceptibilités, des rivalités et des blessures symboliques.

Mais Hocine Aït Ahmed n’était pas seulement un concurrent politique de Saïd Saadi. Leurs divergences portaient sur des questions fondamentales, notamment le pluralisme, les stratégies d’opposition et les moyens de sortir de la crise ouverte en 1992.

Aït Ahmed avait défendu la poursuite du processus démocratique et participé, avec d’autres forces politiques, à la recherche d’une issue négociée à la crise, notamment à travers la plateforme de Rome de 1995. Saïd Saadi et le RCD avaient adopté des positions différentes, en particulier sur les rapports avec les représentants de la mouvance islamiste.

Ces désaccords méritent une analyse politique, non une réduction psychologique.

Parler de relation « freudienne » peut constituer une formule plaisante. Mais elle ne devrait pas masquer les divergences institutionnelles et stratégiques qui ont opposé les deux hommes.

L’ironie est d’autant plus grande que Saïd Saadi affirme vouloir combattre les falsifications de l’histoire. Or, transformer une opposition politique majeure en rivalité personnelle risque précisément d’en affaiblir la compréhension.

Freud n’a jamais eu pour fonction de départager les responsabilités politiques de janvier 1992.

Et les Algériens n’ont pas besoin d’une interprétation psychanalytique pour comprendre que deux dirigeants pouvaient défendre des conceptions différentes du rôle de l’armée dans la vie nationale.

Le démocrate qui négociait avec les généraux

L’entretien comporte une autre contradiction particulièrement révélatrice.

Saïd Saadi explique longuement ses relations avec les principaux responsables militaires. Il raconte ses rencontres avec Zéroual, ses conversations avec Mohamed Lammari et les démarches entreprises pour obtenir des garanties sur la neutralité de l’armée lors des élections présidentielles.

Le récit montre à quel point les acteurs politiques civils considéraient l’institution militaire comme un interlocuteur incontournable.

Mais cette réalité soulève une question que Saïd Saadi ne paraît pas approfondir suffisamment : comment construire une démocratie civile lorsque ses principaux prétendants doivent rechercher auprès des généraux les assurances nécessaires à leur participation électorale ?

Le fondateur du RCD revendique le retrait de l’armée de la scène politique. Pourtant, il raconte avoir accordé une importance décisive aux engagements de ses responsables.

La contradiction ne relève pas d’une simple maladresse.

Elle révèle l’impasse d’une stratégie qui prétendait émanciper les institutions civiles en négociant constamment avec ceux qui en limitaient l’autonomie.

Les généraux devaient garantir leur propre neutralité. Les candidats devaient croire à leurs engagements. Et les électeurs devaient attendre que ces arrangements produisent enfin une compétition véritablement démocratique.

Cette architecture politique avait une faiblesse évidente : elle maintenait l’armée au centre du jeu, même lorsqu’elle prétendait organiser son retrait.

Saïd Saadi raconte ces démarches comme des initiatives responsables. Elles méritent pourtant d’être examinées aussi comme les symptômes d’une dépendance politique durable.

Un système démocratique ne devrait pas reposer sur la promesse personnelle d’un chef d’état-major de ne pas intervenir dans les élections.

Il devrait reposer sur des institutions capables de lui interdire légalement cette intervention.

Bouteflika : la grande naïveté d’un homme qui savait tout

L’épisode de la participation du RCD au gouvernement Bouteflika offre une autre occasion d’examiner le décalage entre le récit autobiographique et la responsabilité politique.

Saïd Saadi explique que son parti souhaitait traduire ses propositions en réformes institutionnelles. L’État, la justice et l’école devaient constituer les principaux domaines de transformation.

Il rappelle les engagements obtenus, les commissions mises en place et les promesses présidentielles finalement abandonnées.

Mais le même homme affirme connaître depuis longtemps les mécanismes du pouvoir algérien, les rivalités entre les appareils et les méthodes politiques de Bouteflika.

Comment expliquer alors qu’un responsable aussi averti ait accordé tant d’importance à des engagements dont il connaissait, selon son propre récit, la fragilité ?

Participer à un gouvernement constitue un choix politique parfaitement défendable lorsque les conditions permettent d’influencer effectivement l’action publique.

Mais cette participation entraîne une responsabilité.

Le RCD a contribué, par sa présence, à élargir l’assise politique du pouvoir Bouteflika. Saïd Saadi reconnaît d’ailleurs que cette intégration pouvait renforcer l’image moderniste du président.

Cette fonction de légitimation ne disparaît pas simplement parce que les réformes promises n’ont pas abouti.

L’ancien président du RCD semble pourtant présenter l’expérience comme une tentative généreuse contrariée par la mauvaise foi du pouvoir.

Une telle explication demeure insuffisante.

Les responsables politiques ne sont pas jugés uniquement sur leurs intentions. Ils le sont aussi sur les conséquences prévisibles de leurs alliances et de leurs décisions.

La lucidité revendiquée impose des exigences supplémentaires à celui qui prétend avoir compris les mécanismes du système avant les autres.

Les victimes attendent toujours leur place dans le récit national

Le passage consacré au Printemps noir de 2001 montre que Saïd Saadi sait dénoncer avec force les violences d’État.

Il évoque les tirs contre les manifestants, les responsabilités de la hiérarchie sécuritaire et la nécessité de reconnaître les crimes commis. Ces propos méritent d’être pris au sérieux.

Mais cette exigence de vérité devrait également s’appliquer à l’ensemble de la décennie noire.

Les familles des disparus, les victimes des massacres islamistes, les proches des personnes tuées lors d’opérations sécuritaires et tous ceux qui ont subi les violences de cette période attendent encore une histoire qui ne soit pas organisée autour des intérêts des appareils ou de la réputation des anciens dirigeants.

Leur mémoire ne peut être subordonnée aux récits concurrents des responsables politiques.

Les victimes ne constituent ni un argument destiné à justifier rétrospectivement l’interruption électorale, ni un instrument permettant d’effacer les crimes des groupes armés, ni une simple toile de fond pour les mémoires des personnalités qui ont traversé cette période.

Elles représentent le cœur de la tragédie nationale.

C’est pourquoi l’absence d’un véritable bilan humain et politique dans cet entretien apparaît si problématique.

La question n’est pas de savoir si Saïd Saadi a prononcé ou non le mot « massacre ». Il l’a fait. Elle est de savoir pourquoi une conversation aussi longue, consacrée à l’histoire politique contemporaine de l’Algérie, n’a pas placé les victimes de la décennie noire et les responsabilités de janvier 1992 au centre de l’examen.

Le récit des dirigeants occupe presque tout l’espace.

Celui des victimes demeure fragmentaire.

Une mémoire très précise, sauf lorsqu’elle doit devenir autocritique

Saïd Saadi insiste sur la nécessité de documenter l’histoire. Il rappelle son souci de retrouver les citations exactes, de conserver les notes et de fournir aux historiens des matériaux fiables.

Cette démarche mérite d’être saluée dans son principe.

Mais une mémoire documentaire ne saurait remplacer une réflexion critique sur les décisions prises.

L’exactitude d’une conversation rapportée ne démontre pas la justesse du choix politique qui l’a suivie. Une chronologie détaillée ne suffit pas à établir la responsabilité des acteurs. Et l’accumulation de souvenirs personnels ne constitue pas une réponse aux questions laissées ouvertes par l’histoire.

Le problème des mémoires politiques apparaît précisément lorsque l’auteur devient simultanément le principal témoin, le procureur de ses adversaires et le juge de sa propre conduite.

Saïd Saadi raconte les erreurs des présidents, les rivalités des généraux, les manipulations des services, les insuffisances des mouvements populaires et les choix contestables de ses successeurs.

Mais quelle place réserve-t-il à ses propres erreurs ?

Quels choix regrette-t-il ?

Quelles décisions prendrait-il autrement ?

Quelle appréciation porte-t-il aujourd’hui sur les conséquences institutionnelles de janvier 1992 ?

Et surtout, quelle responsabilité politique reconnaît-il à ceux qui ont soutenu une interruption électorale dont les conséquences ont pesé si lourdement sur la société algérienne ?

Ces questions ne constituent pas un procès d’intention. Elles sont la condition élémentaire d’un bilan historique crédible.

Un homme politique qui revendique le droit de juger ses contemporains doit accepter que ses propres décisions soient soumises au même examen.

Kadi Ihsane et l’occasion manquée

L’entretien de Maghreb Émergent aurait pu devenir un document journalistique majeur.

Saïd Saadi possède une expérience politique considérable. Ses relations avec les principaux acteurs du pouvoir, sa connaissance des institutions et ses archives justifient pleinement un échange approfondi.

Kadi Ihsane a soulevé plusieurs questions pertinentes. Il a notamment interrogé son invité sur la participation gouvernementale, les âarchs, les rapports avec Aït Ahmed et les alliances du Hirak.

Mais le traitement réservé à janvier 1992 et au bilan humain de la décennie noire demeure insuffisant au regard de leur importance historique.

L’entretien aurait gagné à poser frontalement une série de questions simples.

Saïd Saadi considère-t-il toujours que l’interruption du processus électoral constituait la meilleure décision possible ?

Reconnaît-il que cette rupture a renforcé la position politique de l’armée ?

Quelle autre stratégie aurait pu être envisagée pour protéger les libertés face au FIS ?

Et quelle place accorde-t-il, dans son propre bilan, aux victimes de la guerre civile et aux familles qui attendent encore la vérité ?

Ces interrogations auraient permis de dépasser le récit personnel pour examiner les responsabilités historiques.

Le titre choisi par Kadi Ihsane, centré sur la relation « freudienne » entre Saïd Saadi et Aït Ahmed, illustre finalement ce déplacement du débat.

La rivalité personnelle devient l’élément marquant d’un entretien consacré à plusieurs décennies de vie politique, alors que les conséquences humaines et institutionnelles de janvier 1992 méritaient une attention autrement plus soutenue.

La presse ne devrait pas seulement recueillir les souvenirs des acteurs. Elle devrait aussi les confronter aux questions que leur récit tend à laisser de côté.

Le dernier privilège des anciens dirigeants : raconter l’histoire sans répondre de leurs choix

L’Algérie n’a pas besoin d’une nouvelle compétition entre anciens responsables politiques pour déterminer lequel aurait été le plus lucide, le plus courageux ou le plus incompris.

Elle a besoin d’un examen historique capable de distinguer les responsabilités, de reconnaître toutes les victimes et de comprendre les mécanismes qui ont conduit à la catastrophe des années 1990.

Saïd Saadi peut légitimement revendiquer ses combats contre le parti unique, son engagement pour les droits culturels amazighs et ses dénonciations du pouvoir sécuritaire.

Mais ces engagements ne sauraient effacer les contradictions de son parcours.

Un homme peut avoir défendu des causes justes et soutenu des décisions dont les conséquences politiques furent graves. Il peut avoir combattu l’autoritarisme tout en acceptant, à un moment décisif, une intervention militaire dans le processus démocratique. Il peut avoir dénoncé les abus du pouvoir tout en participant à certaines de ses institutions.

La maturité politique consiste à reconnaître ces contradictions, non à les faire disparaître dans une autobiographie.

Or, l’entretien de Maghreb Émergent donne surtout à voir un ancien dirigeant soucieux de préserver la cohérence de son propre récit.

La mémoire nationale exige davantage.

Elle exige que les morts de la décennie noire ne soient pas réduits à une toile de fond historique. Elle exige que les disparus ne demeurent pas des chiffres sans visages. Elle exige que les décisions de janvier 1992 soient examinées sans complaisance, sans pour autant confondre les responsabilités des acteurs politiques civils avec celles des décideurs militaires ou des auteurs de crimes.

Elle exige enfin que les anciens responsables cessent de considérer leur autobiographie comme une juridiction d’appel chargée de réviser tous les jugements de l’histoire.

Saïd Saadi a consacré cinq volumes à raconter son parcours. Il peut en écrire cinq autres. Les historiens y trouveront peut-être des documents utiles, des témoignages précieux et des éléments susceptibles d’éclairer certaines décisions.

Mais aucune accumulation de pages ne remplacera une réponse claire à la question fondamentale : quelle responsabilité politique assume-t-il aujourd’hui dans le soutien apporté à l’interruption du processus électoral de janvier 1992 ?

Le fondateur du RCD affirme vouloir préserver l’histoire algérienne des falsifications. Il pourrait commencer par accepter que son propre rôle soit examiné avec la même rigueur que celui des généraux, des présidents et des adversaires qu’il critique.

Car les Algériens n’ont pas seulement besoin de savoir ce que Saïd Saadi pensait de Zéroual, de Bouteflika, de Mohamed Lamari ou de Hocine Aït Ahmed.

Ils ont besoin de comprendre ce que les décisions de cette génération politique ont coûté à leur pays.

Freud peut expliquer certaines rivalités personnelles. Il ne peut ni ressusciter les morts, ni retrouver les disparus, ni répondre à la place des responsables politiques.

Après une heure et vingt-cinq minutes de souvenirs, une question reste donc posée : quand Saïd Saadi cessera-t-il de raconter ce que l’histoire lui a fait pour expliquer ce qu’il a lui-même fait dans l’histoire ?

Les Algériens ont déjà payé trop cher pour que cette question demeure éternellement sans réponse.

Khaled Boulaziz

(*) https://www.youtube.com/watch?v=LD04fZBO2gM

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