Le régime tunisien n’est pas seulement l’œuvre solitaire d’un président autoritaire. Il repose sur un appareil administratif, judiciaire et sécuritaire qui a survécu à la révolution, sur une alliance de plus en plus étroite avec l’Algérie et sur la complaisance de puissances étrangères soucieuses de stabilité, de frontières et de contrôle migratoire. Derrière le discours populiste du chef de l’État se dessine ainsi une entreprise plus vaste : neutraliser la société afin de préserver les intérêts des appareils dominants.
Kaïs Saïed : le visage d’un système plus vaste
Kaïs Saïed prétend gouverner seul contre tous.
Il se présente comme un homme isolé, dressé contre les partis, les élites, les intermédiaires, les affairistes et les prétendus comploteurs. À l’entendre, il ne serait lié à aucun clan et ne dépendrait d’aucune organisation. Il incarnerait directement le peuple, sans médiation et presque sans institution.
Cette représentation est commode. Elle permet de concentrer toute l’attention sur un personnage, son langage, ses obsessions et ses discours interminables. Elle dissimule surtout une réalité élémentaire : aucun homme ne peut emprisonner ses adversaires, surveiller la population, soumettre la justice, contrôler l’information et administrer un pays entier sans l’appui d’un appareil.
Kaïs Saïed n’est pas le système. Il en est aujourd’hui le visage.
Derrière lui se tient une coalition moins visible, composée de hauts fonctionnaires, de responsables sécuritaires, de magistrats dociles, de réseaux administratifs, d’intérêts économiques protégés et d’appareils qui n’ont jamais accepté que la révolution de 2011 puisse placer l’État sous le contrôle réel de la société.
Le président n’a pas créé cet État profond. Il lui a rendu sa liberté d’action.
Une révolution politique sans révolution de l’appareil
En janvier 2011, la tête du régime est tombée, mais son corps est resté debout.
Zine El-Abidine Ben Ali a fui. Des élections ont été organisées. Une nouvelle Constitution a été adoptée. Les partis politiques, les associations et les médias ont bénéficié d’un espace de liberté sans précédent dans l’histoire du pays.
Mais les structures profondes de l’administration, du ministère de l’Intérieur, de la justice et de l’économie n’ont pas été entièrement transformées. Les réseaux de l’ancien pouvoir ont perdu leur centre politique sans disparaître. Certains se sont adaptés. D’autres ont attendu.
La transition démocratique a ouvert l’espace public, mais elle n’a pas placé les appareils coercitifs sous un contrôle démocratique suffisamment solide. La justice transitionnelle a rencontré des résistances. La réforme du secteur sécuritaire est demeurée inachevée. Les intérêts économiques constitués ont conservé leurs positions.
Kaïs Saïed est entré dans cette brèche.
Depuis son coup de force du 25 juillet 2021, il a suspendu puis dissous le Parlement, gouverné par décret, démantelé les contre-pouvoirs et imposé une Constitution hyperprésidentialiste. Son gouvernement a systématiquement affaibli l’indépendance judiciaire et utilisé les tribunaux contre des adversaires politiques, des avocats, des journalistes et des militants, selon Human Rights Watch.
Un tel basculement ne peut être réduit aux décisions d’un seul homme. Pour qu’une présidence sans parti, sans véritable programme économique et sans implantation sociale organisée puisse régner, elle doit être soutenue — ou au minimum rendue possible — par les institutions qui exécutent ses ordres.
La dictature tunisienne actuelle est donc moins un pouvoir personnel classique qu’un arrangement : Kaïs Saïed fournit la légitimité populiste et le récit de purification ; l’appareil fournit les dossiers, la surveillance, les arrestations, les poursuites et la continuité administrative.
La justice transformée en administration de l’ennemi
La fonction essentielle de ce système est de décider qui a encore le droit d’exister politiquement.
L’opposition ne doit plus être combattue par des arguments, mais requalifiée en menace. Le journaliste devient propagateur de fausses nouvelles. L’avocat devient complice. Le militant associatif devient agent de l’étranger. L’adversaire politique devient conspirateur contre la sûreté de l’État.
Les procès collectifs et les longues détentions préventives permettent alors de faire disparaître les opposants de l’espace public avant même qu’une culpabilité crédible soit établie.
En avril 2025, plusieurs dizaines de personnalités ont ainsi été condamnées dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », certaines à des peines atteignant 66 ans de prison. Amnesty International a dénoncé des accusations vagues et des poursuites politiquement motivées visant à réduire au silence les critiques du président.
La répression ne s’arrête plus aux partis. Elle touche les organisations de défense des droits humains, les associations antiracistes, les journalistes et les structures travaillant sur les migrations ou les libertés publiques. Des organisations tunisiennes importantes ont été suspendues ou soumises à des audits, tandis que leurs membres faisaient l’objet de poursuites.
Ce contrôle généralisé ne vise pas seulement à empêcher une alternance électorale. Il cherche à supprimer toute capacité autonome de la société : produire une information indépendante, défendre un détenu, organiser une protestation, documenter une violation ou simplement contredire le récit officiel.
Le citoyen ne doit plus agir. Il doit attendre que l’État parle à sa place.
Alger, protecteur régional ou puissance de tutelle ?
C’est dans ce contexte que la relation avec l’Algérie prend toute son importance.
Depuis 2021, le rapprochement entre Tunis et Alger s’est sensiblement renforcé. Les deux gouvernements insistent publiquement sur leur communauté de destin, la stabilité régionale, la sécurisation des frontières et la lutte contre les menaces transnationales.
L’Algérie considère officiellement que la sécurité des deux pays exige « le plus haut niveau possible de coordination et de consultation ». Les relations de défense, de renseignement et de sécurité sont ainsi présentées comme un partenariat stratégique.
Cette coopération répond à des nécessités réelles. Les deux pays partagent une longue frontière. Ils sont confrontés aux conséquences de la crise libyenne, au trafic d’armes, au terrorisme et à l’instabilité du Sahel.
Mais l’asymétrie est manifeste.
D’un côté, l’Algérie dispose d’une armée puissante, d’importantes ressources énergétiques et d’un appareil diplomatico-sécuritaire qui constitue le centre réel de son régime. De l’autre, la Tunisie est économiquement affaiblie, financièrement vulnérable et diplomatiquement isolée par sa dérive autoritaire.
Dans une telle relation, la coopération peut progressivement devenir dépendance.
La conclusion d’accords militaires et sécuritaires dont le contenu détaillé n’est pas toujours rendu public a nourri des interrogations jusque dans les milieux politiques tunisiens. Des documents présentés comme la preuve d’un pacte secret ont circulé, mais ils ont été qualifiés de falsifications par les présidents tunisien et algérien. Leur authenticité ne peut donc être retenue.
Il serait ainsi imprudent d’affirmer, sans preuve publique décisive, que Tunis reçoit ses ordres d’Alger ou que les services algériens dirigent directement le régime tunisien.
La question pertinente est différente : Kaïs Saïed pourrait-il maintenir la même trajectoire politique contre l’hostilité du pouvoir algérien ?
Tout indique que cette marge serait extrêmement étroite.
Alger fournit à Tunis une profondeur stratégique, une solidarité diplomatique et un environnement sécuritaire favorable. Le régime tunisien, de son côté, adopte un modèle de plus en plus compatible avec la conception algérienne de l’ordre : prééminence de l’État sécuritaire, méfiance envers les partis autonomes, criminalisation des oppositions et obsession de la stabilité.
Il ne s’agit peut-être pas d’une relation de commandement. Il s’agit au minimum d’une convergence autoritaire fortement déséquilibrée.
Le modèle algérien en arrière-plan
Le pouvoir algérien repose historiquement sur une structure dans laquelle les institutions élues ne constituent qu’une partie visible de l’autorité.
L’armée, les services de sécurité, les réseaux administratifs et les équilibres entre groupes dirigeants jouent un rôle central dans la définition des orientations stratégiques. Les présidents changent ; la permanence de l’appareil demeure.
Le système de Kaïs Saïed se rapproche progressivement de cette logique.
En Tunisie aussi, la légitimité électorale devient secondaire devant le discours de la survie nationale. La compétition politique est présentée comme une source de chaos. Les corps intermédiaires sont décrits comme suspects. Les droits individuels doivent céder devant les exigences de l’État. Toute critique sérieuse est susceptible d’être interprétée comme une conspiration.
La différence tient à l’histoire des deux États. L’armée tunisienne n’a pas traditionnellement occupé la même place politique que l’armée algérienne. Rien ne permet donc d’assimiler totalement les deux systèmes.
Mais la Tunisie se rapproche d’un modèle régional dans lequel le pouvoir civil se maintient parce qu’il épouse les priorités de l’appareil sécuritaire : ordre intérieur, silence social, frontières contrôlées et neutralisation de toute force indépendante.
Kaïs Saïed apparaît alors moins comme le bâtisseur d’un régime nouveau que comme l’agent d’une normalisation autoritaire du dernier pays qui avait échappé, après 2011, à l’ordre politique régional.
L’Europe, partenaire silencieux de la répression
Cette normalisation ne profite pas seulement aux appareils maghrébins.
Elle sert également les intérêts de puissances européennes qui redoutent moins la dictature tunisienne que l’arrivée de migrants sur leurs côtes.
L’Union européenne affirme défendre les libertés fondamentales, mais elle a renforcé sa coopération avec Tunis en matière migratoire malgré la dégradation de l’État de droit. La passivité des gouvernements européens face à la répression s’explique largement par leur volonté de faire de la Tunisie une barrière contre les départs vers l’Europe.
Le résultat est un partage cynique des rôles.
Le régime tunisien surveille les frontières, retient les migrants, réprime les voix critiques et promet la stabilité. En retour, ses partenaires étrangers évitent de transformer leurs protestations diplomatiques en véritables mesures de contrainte.
L’Europe n’a donc pas seulement fermé les yeux sur l’autoritarisme. Elle a contribué à créer les conditions internationales de sa survie.
Cette situation révèle la fonction profonde du système. La population tunisienne est privée de capacité politique tandis que le pays est repositionné comme territoire de contrôle : contrôle de l’opposition, contrôle des mobilités, contrôle des frontières et contrôle des colères sociales.
La souveraineté invoquée à longueur de discours ne signifie pas que le peuple décide. Elle signifie que l’appareil d’État exige de pouvoir réprimer sans être interrogé.
Une élite sans projet autre que sa conservation
Le régime prétend combattre les élites, mais il en protège une autre.
Il attaque les partis, les universitaires, les avocats, les journalistes et les associations tout en épargnant largement les structures qui ont produit l’injustice sociale : économie de rente, monopoles, réseaux d’importation, administration opaque et concentration des richesses.
Les Tunisiens n’ont obtenu ni redistribution majeure, ni réforme économique cohérente, ni restauration durable des services publics. Ils ont reçu des discours sur les complots, des arrestations et la désignation régulière de nouveaux ennemis.
Voilà la contradiction centrale du pouvoir.
Il se dit révolutionnaire, mais il restaure l’autorité des vieux appareils. Il se dit populaire, mais il prive la population d’organisation politique. Il se dit souverainiste, mais il rend le pays plus dépendant de ses protecteurs régionaux et de ses bailleurs étrangers. Il prétend combattre les puissants, mais il impose le silence aux faibles.
Le contrôle de la société devient une fin en soi parce que le régime n’a aucun projet capable d’obtenir librement l’adhésion.
Kaïs Saïed comme exécutant historique
Les dictatures personnalisent toujours leur pouvoir.
Elles veulent faire croire que tout dépend d’un chef exceptionnel : sa force, sa volonté, sa lucidité ou sa folie. Cette personnalisation empêche de voir les intérêts collectifs qui rendent son règne possible.
Kaïs Saïed concentre les pouvoirs, mais il gouverne à l’intérieur d’un réseau de dépendances.
Il dépend de l’administration qui exécute. De la police qui surveille. Des procureurs qui poursuivent. Des magistrats qui condamnent. Des milieux économiques qui s’adaptent. D’Alger qui garantit un environnement régional favorable. Et de l’Europe qui préfère un geôlier stable à une démocratie imprévisible.
Le président tunisien n’est donc pas nécessairement la marionnette d’un maître unique.
Il est l’exécutant politique d’une convergence d’intérêts.
L’État profond tunisien veut préserver son autonomie face à la société. L’appareil algérien veut empêcher l’émergence à ses frontières d’un espace démocratique susceptible de contester le modèle sécuritaire régional. Les gouvernements européens veulent contenir les migrations. Les bénéficiaires de l’économie de rente veulent éviter toute redistribution réelle du pouvoir et des richesses.
Tous n’ont pas besoin de se réunir autour d’une même table. Leurs intérêts se complètent.
Le véritable ennemi : la société autonome
Ce que redoutent ces appareils n’est pas seulement un parti ou une personnalité.
Ils redoutent une société capable de s’organiser sans leur permission.
Une justice véritablement indépendante pourrait enquêter sur les abus. Une presse libre pourrait révéler les réseaux d’influence. Des syndicats autonomes pourraient remettre en cause la répartition des richesses. Des associations puissantes pourraient protéger les minorités et les migrants. Une opposition crédible pourrait proposer un autre rapport entre l’État et le citoyen.
C’est pourquoi la répression s’étend progressivement à toutes les formes d’autonomie.
Le but n’est pas simplement de conserver Kaïs Saïed au palais de Carthage. Le but est de rendre impossible l’apparition de toute force sociale qui ne serait pas contrôlée par l’appareil.
La dictature tunisienne ne doit donc pas être analysée uniquement comme la dérive psychologique d’un président.
Elle est un système de dépossession politique.
Elle retire à la population la capacité de décider, à la justice celle de protéger, à la presse celle d’informer et à la société civile celle d’agir. Elle transforme ensuite cette dépossession en service rendu aux puissants : stabilité pour Alger, contrôle migratoire pour l’Europe, tranquillité pour les appareils et impunité pour les élites.
Kaïs Saïed passera un jour.
La véritable question est de savoir si le système qui l’a rendu possible disparaîtra avec lui.
Car renverser un homme ne suffit pas lorsque l’autoritarisme est devenu une alliance entre les profondeurs de l’État, les puissances régionales et les intérêts internationaux.
La Tunisie ne retrouvera sa liberté que lorsqu’elle arrachera l’État à ceux qui le considèrent comme leur propriété — pour le rendre enfin à la société.
Khaled Boulaziz





