Avec le recul, je constate qu’à l’indépendance nous avons acquis une nationalité, mais pas le droit à l’exercice de la citoyenneté.
— Mohamed Yazid, ancien ministre du Gouvernement provisoire de la République algérienne.
Des milliers de jeunes ont franchi, jeudi 30 juillet, la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta. Derrière les images de corps jetés à la mer apparaît une faillite plus vaste : celle d’un Maghreb riche de toutes les ressources, mais privé de coopération, de citoyenneté réelle et d’alternance démocratique par des régimes qui préfèrent administrer la peur plutôt que préparer l’avenir. (1)
Ce jeudi 30 juillet, des milliers de personnes, principalement marocaines, ont gagné Ceuta en contournant les brise-lames, en marchant dans l’eau ou en traversant à la nage. Des familles, des femmes et des mineurs figuraient parmi elles. Le dispositif frontalier a été débordé et les structures d’accueil de l’enclave espagnole rapidement saturées. Le nombre exact reste provisoire, mais les premières estimations évoquent plusieurs milliers d’entrées en quelques heures.
Il serait commode de réduire ces images à une nouvelle « crise migratoire ». De parler de surveillance maritime, de passeurs, de barrières, de reconduites et de coopération sécuritaire avec l’Union européenne. Ce vocabulaire bureaucratique permet d’éviter la seule question qui importe : pourquoi des jeunes nés dans un pays en paix considèrent-ils la fuite comme une victoire ?
Une jeune Marocaine arrivée à Ceuta a été filmée faisant le signe de la victoire. Cette image devrait hanter tous les gouvernements du Maghreb. Elle signifie qu’aux yeux d’une partie de la jeunesse, quitter sa patrie au péril de sa vie constitue moins un arrachement qu’une libération. Une responsable de l’Association marocaine des droits humains l’a qualifiée de symbole de l’échec des politiques du pays, rappelant que plus de 1,5 million de Marocains âgés de 15 à 25 ans ne seraient ni scolarisés ni employés.
Le drame de Ceuta n’est donc pas seulement marocain. Il est maghrébin. Il constitue le dernier épisode visible d’un naufrage politique qui, de Nouakchott à Tripoli, pousse les citoyens à chercher ailleurs les droits, la dignité et les perspectives que leurs États leur refusent.
Des nations sans citoyens
La formule de Mohamed Yazid concernait l’Algérie indépendante. Elle pourrait aujourd’hui servir d’épitaphe à une grande partie du Maghreb.
Les indépendances ont donné aux peuples un drapeau, un passeport, un hymne et des administrations nationales. Elles n’ont pas toujours donné au citoyen la capacité de choisir réellement ceux qui le gouvernent, de les contrôler, de les sanctionner et de les remplacer.
Les formes diffèrent. En Algérie, la souveraineté électorale reste enfermée dans un système où les appareils militaires, sécuritaires et administratifs fixent les limites du jeu politique. Au Maroc, les élections désignent un gouvernement, mais les décisions stratégiques demeurent concentrées dans la monarchie et son environnement institutionnel. En Tunisie, les conquêtes démocratiques issues de 2011 ont été méthodiquement démantelées depuis la concentration des pouvoirs décidée par Kaïs Saïed en juillet 2021. La répression y touche désormais opposants, avocats, journalistes, militants associatifs et magistrats indépendants.
La Libye reste fragmentée entre institutions rivales, groupes armés et interventions étrangères. La Mauritanie offre davantage de continuité institutionnelle, mais son pluralisme demeure étroitement encadré. Partout, à des degrés différents, le même principe subsiste : la population peut être consultée, mais elle ne doit jamais devenir pleinement souveraine.
Les élections sont organisées, mais l’alternance demeure suspecte. Les constitutions proclament les libertés, mais les législations ordinaires les neutralisent. Les parlements débattent, mais les centres réels de décision leur échappent. Les médias existent, mais la ligne rouge se déplace au gré des intérêts du pouvoir.
C’est cela, le non-droit maghrébin : non pas l’absence de lois, mais leur abondance au service d’un ordre politique qui ne s’applique jamais de la même manière aux gouvernants et aux gouvernés.
Une région qui organise sa propre impuissance
Le Maghreb possède pourtant tout ce qui devrait lui permettre de retenir ses enfants.
L’Algérie et la Libye disposent de ressources énergétiques majeures. Le Maroc possède des phosphates, une façade maritime exceptionnelle, des infrastructures logistiques et une base industrielle en développement. La Tunisie conserve un capital humain, universitaire et industriel considérable. La Mauritanie dispose de minerais, de ressources halieutiques et d’un potentiel énergétique important. L’ensemble de la région bénéficie d’une proximité immédiate avec l’Europe, d’une ouverture vers l’Afrique, d’un vaste potentiel solaire, d’une diaspora qualifiée et de populations partageant des langues, une histoire et des pratiques commerciales anciennes.
Ces complémentarités devraient produire un marché régional puissant, des chaînes industrielles communes, des réseaux ferroviaires, une politique énergétique coordonnée, une gestion collective de l’eau et une stratégie partagée face aux bouleversements climatiques.
Elles produisent des frontières fermées.
La frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est close depuis 1994. Les relations diplomatiques ont été rompues par Alger en août 2021. Le différend autour du Sahara occidental, au lieu d’être contenu par la diplomatie, est devenu le principe organisateur de deux politiques étrangères, de deux propagandes nationales et d’une course aux alliances et aux armements.
L’Union du Maghreb arabe, fondée en 1989, n’a plus réuni son Conseil présidentiel depuis avril 1994. Une institution créée pour organiser la libre circulation des personnes, des marchandises et des capitaux est devenue le monument administratif de l’impuissance régionale.
Le commerce entre les pays maghrébins représente moins de 5 % de leurs échanges totaux, l’un des taux d’intégration régionale les plus faibles du monde. Le Fonds monétaire international estime qu’une véritable intégration pourrait augmenter durablement la croissance, favoriser l’investissement et créer des possibilités économiques pour près de cent millions de personnes.
Nos gouvernements connaissent ces chiffres. Ils disposent des rapports, des experts, des administrations et des budgets nécessaires. Leur inaction n’est donc plus une erreur : elle est un choix politique.
Coopérer obligerait les régimes à accepter la circulation des personnes, des idées, des journalistes, des entrepreneurs et des opposants. Cela créerait des interdépendances échappant partiellement au contrôle des appareils nationaux. Or les pouvoirs autoritaires redoutent moins l’appauvrissement collectif que la perte de leur monopole.
La frontière comme instrument de gouvernement
À Alger comme à Rabat, l’adversaire extérieur remplit une fonction intérieure.
Il permet de transformer toute critique en manque de patriotisme. Celui qui demande la réouverture des frontières devient suspect. Celui qui conteste les dépenses militaires est accusé d’affaiblir la nation. Celui qui refuse la propagande est présenté comme le relais du voisin.
Les citoyens des deux pays se voient ainsi imposer une rivalité qu’ils n’ont pas choisie, mais dont ils paient toutes les conséquences : familles séparées, échanges économiques empêchés, régions frontalières appauvries, billets d’avion plus coûteux, coopération universitaire interrompue et projets énergétiques sacrifiés.
Pendant ce temps, les deux États renforcent leurs capacités militaires et recherchent des protecteurs extérieurs. Chacun proclame sa souveraineté tout en achetant sa sécurité, ses armes ou son influence auprès de puissances étrangères. Les fournisseurs d’armement, les partenaires stratégiques et les diplomaties européennes, américaines, russes, chinoises ou moyen-orientales tirent profit d’une division que les peuples maghrébins financent.
Les frontières sont fermées entre Maghrébins, mais grandes ouvertes aux marchands d’armes.
Le piège islamiste
Depuis plusieurs décennies, les régimes maghrébins utilisent l’islamisme comme menace absolue et comme justification permanente de l’autoritarisme.
Le procédé est connu : toute ouverture politique risquerait de livrer le pays aux islamistes ; toute alternance menacerait les libertés ; tout mouvement populaire préparerait le chaos. Le citoyen est alors sommé de choisir entre l’État policier et la théocratie, comme s’il n’existait aucune troisième voie.
Cette peur n’est pas entièrement imaginaire. Des mouvements islamistes ont entretenu une relation ambiguë avec la démocratie. Certains n’ont accepté le pluralisme que comme moyen d’accéder au pouvoir. D’autres ont porté des conceptions incompatibles avec l’égalité des citoyens, les droits des femmes ou la liberté de conscience. Les violences des années 1990 en Algérie ont laissé une blessure que nul discours sérieux ne peut effacer.
Mais les régimes ont aussi manipulé, infiltré, réprimé ou domestiqué ces mouvements selon leurs besoins. Ils ont favorisé les conservatismes religieux pour combattre la gauche, puis brandi l’extrémisme qu’ils avaient contribué à nourrir pour justifier la fermeture politique. Mohamed Yazid dénonçait déjà cet aveuglement et cette instrumentalisation réciproque.
Au Maroc, le Parti de la justice et du développement a gouverné sans jamais disposer du pouvoir stratégique. Il a servi de fusible électoral avant d’être lourdement sanctionné. En Tunisie, Ennahda a participé à la transition, commis des erreurs politiques majeures et perdu une partie de sa crédibilité ; cela ne saurait justifier l’emprisonnement de ses dirigeants ni la destruction de tout l’espace pluraliste. En 2025 et 2026, les autorités tunisiennes ont prononcé de lourdes condamnations contre des dirigeants d’Ennahda et d’autres figures de l’opposition dans des procédures dénoncées par les organisations de défense des droits humains.
Une démocratie véritable ne garantit la victoire ni des laïques ni des islamistes. Elle garantit seulement que tout courant renonçant à la violence, respectant les libertés fondamentales et acceptant l’alternance puisse se présenter devant les électeurs — et être ensuite renvoyé par eux.
Le choix des dirigeants doit appartenir au peuple, non aux casernes, aux palais, aux services de renseignement, aux confréries économiques ou aux chancelleries étrangères.
L’Europe paie les gardiens, pas les citoyens
L’Union européenne porte également une responsabilité.
Elle affirme défendre la démocratie tout en transformant les gouvernements du sud de la Méditerranée en gardes-frontières sous-traitants. Elle finance le contrôle migratoire, négocie les reconduites et ferme les yeux sur la répression dès lors que les départs diminuent.
Cette politique traite les conséquences tout en consolidant les causes. Elle donne aux régimes autoritaires une rente supplémentaire : après avoir échoué à offrir un avenir à leur jeunesse, ils sont rémunérés pour l’empêcher de partir.
La migration devient même parfois une arme diplomatique. Le contrôle est renforcé ou relâché selon l’état des relations avec Madrid, Paris ou Bruxelles. Les êtres humains deviennent des messages adressés à l’Europe.
Ce qui s’est passé à Ceuta rappelle brutalement l’échec de ce marché. Aucun mur ne peut contenir durablement une jeunesse persuadée qu’elle n’a rien à perdre. Aucun accord policier ne remplacera l’emploi, l’État de droit et la liberté politique.
Rendre enfin le Maghreb à ses peuples
Le Grand Maghreb ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni d’histoire commune. Il manque de gouvernements responsables devant leurs citoyens.
La première intégration régionale ne devrait pas être commerciale, mais démocratique : reconnaître aux peuples le droit de choisir, de contrôler et de remplacer leurs dirigeants. Sans cette souveraineté populaire, les unions régionales resteront des décors diplomatiques et les frontières des instruments de chantage.
Il faut rouvrir les passages entre l’Algérie et le Maroc, rétablir les relations diplomatiques, relancer les institutions maghrébines, faciliter la mobilité étudiante, connecter les réseaux énergétiques, construire des infrastructures communes et organiser une coopération sérieuse sur l’eau, le climat, la sécurité et les migrations.
Mais rien de durable ne sera possible tant que les régimes considéreront leurs sociétés comme des populations à surveiller plutôt que comme des citoyens à servir.
À Ceuta, les jeunes ne fuient pas seulement le chômage. Ils fuient l’humiliation, l’arbitraire, l’absence d’horizon et la certitude que leurs compétences compteront toujours moins que leurs relations. Ils fuient des États qui leur demandent d’aimer la patrie tout en leur interdisant de décider de son avenir.
Mohamed Yazid avait résumé la tragédie dès 2002 : nous avons acquis des nationalités, mais pas la citoyenneté.
Près d’un quart de siècle plus tard, des jeunes Maghrébins entrent dans la mer pour chercher, sur une autre rive, le droit élémentaire d’exister.
Le véritable scandale n’est pas qu’ils partent.
Le scandale est que ceux qui gouvernent ne leur donnent aucune raison de rester.
Khaled Boulaziz
(1) A l’heure de la rédaction de cet article, les agences annoncent 60 000 marocains ont traversé les frontières. On enregistre la mort de 47 jeunes.





