Depuis son exil, l’ancien président Moncef Marzouki appelle les Tunisiens à mettre fin au pouvoir personnel de Kaïs Saïed et à restaurer l’ordre démocratique né de la révolution de 2011. Sa parole, violemment combattue par le régime, rappelle qu’une République n’appartient jamais à un homme, mais à ses citoyens.
Moncef Marzouki incarne une figure lumineuse et emblématique, non seulement dans la politique tunisienne, mais aussi dans l’échiquier maghrébin contemporain. Sa trajectoire, empreinte d’un engagement inébranlable pour les droits humains, résonne comme un fleuve indomptable, traversant les tumultes d’une carrière politique dramatique pour se jeter dans l’océan de l’histoire du Maghreb.
Médecin, militant, ancien président et opposant à deux systèmes autoritaires successifs, Marzouki appartient à cette catégorie rare de responsables dont le combat a précédé l’ambition. Bien avant d’entrer au palais de Carthage, il avait affronté la répression de l’ancien régime, présidé la Ligue tunisienne des droits de l’homme et connu l’arrestation, l’isolement et l’exil. Élu président par l’Assemblée nationale constituante en décembre 2011, il a exercé ses fonctions jusqu’à la fin de 2014, durant la période fondatrice de la transition démocratique.
Aujourd’hui, il reprend la parole au moment où le pays s’enfonce dans l’autoritarisme. Dans un entretien diffusé en juillet 2026, Moncef Marzouki a appelé les Tunisiens à manifester et à recourir à la désobéissance civile contre le pouvoir de Kaïs Saïed. L’entretien a provoqué la colère de Tunis, qui a convoqué l’ambassadrice de France et accusé la chaîne publique ayant diffusé ses propos de porter atteinte à la souveraineté tunisienne.
Cette réaction diplomatique disproportionnée révèle moins la force du régime que sa fébrilité devant une voix qu’il n’est pas parvenu à réduire au silence. En s’attaquant au média qui donne la parole à Marzouki plutôt qu’aux arguments qu’il expose, le pouvoir tunisien confirme précisément ce que l’ancien président dénonce : l’incapacité du système actuel à tolérer la contradiction et le débat.
L’appel de Marzouki à la destitution politique de Kaïs Saïed ne surgit pas dans le vide. Il intervient cinq ans après le 25 juillet 2021, lorsque le président a suspendu le Parlement, limogé le chef du gouvernement, levé l’immunité des députés et concentré entre ses mains les principaux leviers de l’État.
Depuis, la Constitution de 2014, fruit d’un compromis historique entre des courants politiques longtemps irréconciliables, a été remplacée par un texte renforçant considérablement la présidence. Les contre-pouvoirs institutionnels, judiciaires et médiatiques ont été progressivement affaiblis, au nom d’une prétendue refondation de l’État qui ressemble chaque jour davantage à la restauration du pouvoir absolu.
Le « dictateur de Carthage » n’est donc pas seulement une formule polémique. C’est le nom politique d’un système dans lequel un homme prétend incarner seul la volonté nationale, décide sans véritable contrôle, gouverne par décret et transforme la justice en instrument de neutralisation de ses adversaires.
Human Rights Watch et Amnesty International décrivent des procès collectifs, de lourdes condamnations fondées sur des accusations vagues, une détention arbitraire devenue un outil central de répression et un espace civique toujours plus étroit. Les opposants politiques, les avocats, les journalistes, les magistrats et les militants associatifs sont désormais exposés à une machine judiciaire qui confond la critique du président avec une menace contre l’État.
Moncef Marzouki lui-même paie le prix de cette mécanique. Condamné par contumace dans plusieurs affaires, il a été visé pour ses déclarations contre le pouvoir et ses appels au changement politique. En juin 2025, il a encore été condamné, avec deux autres opposants vivant en exil, à vingt-deux ans de prison dans une affaire liée à des accusations de terrorisme et de sûreté de l’État.
Quelles que soient les controverses entourant sa personnalité ou son bilan, l’usage de la justice pénale pour éliminer un ancien président du débat public constitue un signal alarmant pour tous les Tunisiens. Une République sûre d’elle-même répond à ses opposants par les urnes et les arguments. Un régime inquiet répond par les procès, les condamnations et l’intimidation.
Soutenir Marzouki ne signifie pas effacer les erreurs de la transition ni idéaliser les années 2011-2014. Cette période a connu l’instabilité, les tensions idéologiques, les difficultés économiques et l’impatience légitime d’une population qui attendait une amélioration rapide de ses conditions de vie.
Mais la démocratie se juge aussi à sa capacité de reconnaître ses insuffisances, de permettre la critique, d’organiser l’alternance et de corriger ses fautes sans emprisonner ses opposants. Elle ne promet pas l’absence de crise. Elle garantit que les crises pourront être surmontées sans qu’un homme confisque l’État.
Marzouki a quitté le pouvoir après une défaite électorale. Ce simple fait le distingue profondément de ceux qui considèrent la présidence comme un bien personnel. Il n’a pas dissous les institutions pour empêcher l’alternance. Il n’a pas fait arrêter ses concurrents pour demeurer à Carthage. Il a accepté le verdict des urnes et transmis le pouvoir.
Dans une région où tant de dirigeants s’accrochent à leur fauteuil jusqu’à l’épuisement de leur société ou l’effondrement de leur État, cette sortie pacifique constitue un acte politique majeur. Elle donne aujourd’hui à sa parole une crédibilité particulière : Marzouki demande à Kaïs Saïed d’accepter le principe qu’il avait lui-même respecté, celui d’un pouvoir limité, temporaire et révocable.
Son retour au premier plan porte donc un message qui dépasse sa personne : la Tunisie doit retrouver la possibilité de changer de dirigeants sans violence, sans peur et sans intervention étrangère.
La destitution de Kaïs Saïed, telle qu’elle devrait être défendue par toutes les forces démocratiques, ne peut être une revanche ni une chasse aux vaincus. Elle doit prendre la forme d’une mobilisation populaire pacifique, d’une transition institutionnelle et d’un retour à la souveraineté citoyenne.
La désobéissance civile évoquée par Marzouki ne doit pas être confondue avec le chaos. Dans sa tradition démocratique, elle signifie le refus non violent de collaborer avec l’arbitraire : manifester, se syndiquer, défendre les prisonniers d’opinion, documenter les abus, protéger la presse, soutenir les magistrats indépendants et reconstruire un front civique capable de rassembler au-delà des appartenances partisanes.
La révolution tunisienne ne sera sauvée ni par la vengeance ni par l’exclusion, mais par une alliance nationale fondée sur les libertés, la justice sociale et la dignité.
Ce front devra réunir démocrates progressistes, conservateurs attachés au pluralisme, syndicalistes, avocats, journalistes, universitaires, jeunes sans parti et familles frappées par la crise économique. Il devra surtout refuser l’ancien poison tunisien : la tentation de justifier la répression d’un adversaire parce que l’on déteste ses idées.
La liberté n’est pas un privilège réservé à son propre camp. Elle est indivisible, ou elle disparaît.
L’urgence est d’autant plus grande que la répression n’a apporté aucune réponse sérieuse aux difficultés quotidiennes. L’autoritarisme n’a pas rempli les réfrigérateurs, créé des emplois dignes ou restauré les services publics. Il n’a pas rendu confiance à la jeunesse. Il a seulement remplacé le débat par le monologue, la responsabilité par le soupçon et la politique par une succession d’accusations de complot.
En appelant au départ de Kaïs Saïed, Moncef Marzouki rappelle que le véritable danger pour l’État ne vient pas de la pluralité, mais de la confiscation. Un pays n’est pas protégé lorsque ses opposants sont emprisonnés, ses juges intimidés et ses citoyens réduits au silence. Il est protégé lorsque ses institutions sont plus fortes que ses dirigeants et lorsque la loi s’applique également à tous.
La Tunisie n’a pas besoin d’un sauveur suprême. Elle a besoin d’une République. Elle n’a pas besoin d’un nouveau culte de la personnalité, mais d’un contrat national renouvelé.
La place de Marzouki, dans cette bataille, n’est pas celle d’un homme providentiel appelé à en remplacer un autre. Elle est celle d’un témoin, d’un passeur et d’une conscience politique qui met son expérience au service d’une reconquête démocratique.
Le départ de Kaïs Saïed ne constituerait pas l’aboutissement de cette reconquête, mais son commencement. Il devrait ouvrir la voie à la libération des détenus politiques, au rétablissement de l’indépendance judiciaire, à la garantie des libertés publiques, à une autorité électorale réellement autonome et à des élections pluralistes auxquelles aucun candidat crédible ne serait empêché de participer.
Moncef Marzouki a raison sur l’essentiel : le silence est devenu une forme de consentement à l’arbitraire. Face au « dictateur de Carthage », la Tunisie doit se souvenir qu’elle fut le berceau d’une révolution qui rendit leur voix à des millions d’Arabes. Cette voix peut être étouffée, mais elle ne peut être définitivement enterrée.
Le palais appartient à la République. La République appartient au peuple. Et le peuple tunisien doit reprendre, pacifiquement et démocratiquement, ce qui lui a été confisqué.
Khaled Boulaziz
Sur le même sujet






