Cinq ans après le basculement du 25 juillet 2021, des centaines de Tunisiennes et de Tunisiens ont de nouveau occupé l’avenue Habib-Bourguiba pour réclamer le départ de Kaïs Saïed. Leur mobilisation rappelle une vérité essentielle : aucune concentration de pouvoir, aussi solidement installée soit-elle, ne peut durablement étouffer l’aspiration d’un peuple à la liberté, à la justice et à la dignité.
En 2011, la Tunisie avait ouvert une brèche historique dans le mur de l’autoritarisme arabe. Malgré ses erreurs, ses crises économiques et ses désillusions politiques, la révolution tunisienne avait produit des acquis considérables : une Constitution pluraliste, des élections compétitives, une presse plus libre, une société civile influente et la possibilité d’une alternance pacifique.
Cet élan a été brutalement interrompu.
Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a progressivement concentré entre ses mains l’essentiel des pouvoirs. Le Parlement a été suspendu puis dissous, les contre-pouvoirs affaiblis, la Constitution de 2014 écartée et la justice soumise à des pressions croissantes. Des opposants politiques, des journalistes, des avocats et des militants ont été poursuivis ou emprisonnés.
Ce système n’a pourtant résolu aucune des grandes difficultés auxquelles la Tunisie est confrontée. Le coût de la vie continue d’augmenter. Le pouvoir d’achat recule. Les services publics se dégradent. Les coupures d’eau et d’électricité alimentent le sentiment d’abandon. Le chômage, la précarité et l’absence de perspectives poussent toujours davantage de jeunes Tunisiens à envisager l’exil.
Lorsque le pouvoir devient solitaire, il finit souvent par devenir impuissant.
La mobilisation du 25 juillet 2026 ne doit donc pas être réduite à un simple rassemblement partisan. Elle exprime la volonté d’une partie de la société tunisienne de retrouver le droit de choisir ses dirigeants, de contrôler leur action et de leur demander des comptes.
Soutenir le peuple tunisien ne signifie pas choisir à sa place son prochain président ou son prochain gouvernement. Cela signifie défendre son droit à une justice indépendante, à des médias libres, à des élections crédibles, à une vie politique pluraliste et à une alternance démocratique.
Le départ de Kaïs Saïed doit être recherché par des moyens pacifiques, populaires et institutionnels. La Tunisie n’a besoin ni d’un coup de force supplémentaire ni d’une nouvelle confiscation de la volonté collective. Elle a besoin d’une transition démocratique négociée, de la libération des détenus poursuivis pour leurs opinions, de la restauration des garanties constitutionnelles et de l’organisation d’élections libres sous le contrôle d’institutions indépendantes.
L’avenir de la Tunisie appartient aux Tunisiens. Ni les puissances étrangères, ni les appareils sécuritaires, ni les élites enfermées dans leurs calculs ne doivent se substituer à leur souveraineté.
Mais ce qui se joue à Tunis dépasse les frontières tunisiennes.
En Algérie comme en Égypte, les citoyens connaissent eux aussi le poids de systèmes politiques fermés, la restriction des libertés publiques, la fragilité des contre-pouvoirs et les difficultés économiques qui frappent d’abord les catégories populaires. Le réveil démocratique tunisien peut rappeler à toute la région que la stabilité véritable ne naît pas de la peur, du silence ou de la répression. Elle repose sur la confiance, la justice sociale et le consentement des gouvernés.
Il ne s’agit pas d’exporter le chaos ni d’imposer à chaque pays un modèle unique. Il s’agit d’espérer que les revendications de dignité, de souveraineté populaire et d’État de droit trouvent un écho pacifique dans l’ensemble du Maghreb et du monde arabe.
Les peuples d’Algérie, d’Égypte et de Tunisie n’ont pas besoin qu’on décide à leur place. Ils ont besoin que leur droit à la parole, à l’organisation et à la participation politique soit respecté.
La révolution tunisienne n’est pas morte. Son esprit survit dans chaque citoyen qui refuse l’arbitraire, dans chaque journaliste qui continue d’informer, dans chaque avocat qui défend les libertés et dans chaque manifestant qui réclame pacifiquement la fin du pouvoir personnel.
Le peuple tunisien a été le premier à démontrer qu’un régime que l’on croyait indéracinable pouvait tomber devant la détermination populaire. Aujourd’hui encore, il peut montrer qu’une révolution peut connaître des reculs sans renoncer définitivement à ses promesses.
La Tunisie mérite mieux que l’autoritarisme, la peur et la résignation. Elle mérite de retrouver le chemin de la démocratie, de la justice sociale et de la dignité.
À son peuple revient le dernier mot.
Khaled Boulaziz
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