Algérie : l’été des braises et l’État des absences

23 juillet 2026
13 min de lecture|2 493 mots

L’Algérie traverse une séquence où les drames s’accumulent au point de former un véritable réquisitoire contre l’exécutif. Un scrutin législatif déserté, des forêts en flammes, onze morts dans un établissement de l’enfance assistée, des routes transformées en couloirs funèbres, des noyades, des embarcations de harraga, des perturbations dans la distribution de l’eau et une panne électrique de grande ampleur : ce n’est plus une succession de fatalités. C’est l’addition de défaillances anciennes que l’été rend impossibles à dissimuler.

Le premier verdict est sorti des urnes — ou plutôt de leur abandon. Aux élections législatives du 2 juillet 2026, le taux de participation définitif n’a atteint que 21,24 % à l’intérieur du pays et 10,75 % parmi les Algériens établis à l’étranger. Près de quatre électeurs sur cinq ont donc refusé de se déplacer. La participation est même inférieure à celle des législatives de 2021, qui avait déjà plafonné autour de 23 %. Ce scrutin de 2026 a ainsi été présenté comme celui de la plus forte abstention de l’histoire politique algérienne.

On peut proclamer la victoire d’un parti, distribuer les sièges, annoncer une « nouvelle carte politique » et organiser les cérémonies réglementaires. Mais lorsqu’une majorité aussi écrasante du corps électoral refuse de participer, la première force politique du pays devient l’abstention. Ce silence des urnes n’est pas vide. Il exprime une défiance, un rejet ou, au minimum, une indifférence massive envers des institutions que beaucoup d’Algériens ne considèrent plus comme un moyen de changer leur vie.

Le pouvoir commettrait une faute grave en réduisant cette abstention à un manque de civisme. Les Algériens ne se sont pas soudainement désintéressés de leur avenir. Ils se sont détournés d’un jeu politique dont ils pensent connaître à l’avance les règles, les limites et le résultat. La légalité administrative d’un scrutin ne suffit pas à produire sa légitimité populaire. Un exécutif responsable aurait accueilli ce chiffre comme une alerte nationale. Il aurait interrogé la représentativité des institutions, les conditions du débat public, la crédibilité des partis et le sentiment d’impuissance politique qui traverse la société. Le système, lui, a compté les sièges et refermé le dossier.

Puis les flammes ont parlé.

Depuis le début de la vague d’incendies, six personnes ont perdu la vie, selon un premier bilan officiel communiqué le 21 juillet. Quelques jours auparavant, la Protection civile indiquait avoir enregistré 154 incendies en seulement vingt-quatre heures, dont 138 avaient été éteints tandis que les opérations se poursuivaient sur les autres foyers. Depuis le 8 juillet, les unités de la Protection civile avaient déjà procédé à l’extinction de 913 incendies à travers le territoire national.

Les pompiers, les agents forestiers, les militaires, les pilotes, les volontaires et les habitants mobilisés sur le terrain méritent le respect. Ils ne sont pas responsables de l’impréparation structurelle. Ils en sont souvent les derniers remparts, ceux que l’on envoie lorsque les broussailles ont déjà pris feu, que les routes sont menacées et que les familles commencent à abandonner leurs maisons.

La mobilisation des secours ne doit pourtant pas servir d’alibi à l’exécutif. Gouverner ne consiste pas seulement à éteindre les flammes. Gouverner, c’est prévenir, débroussailler, surveiller les massifs, entretenir les pistes forestières, cartographier les zones à risque, protéger les villages, prévoir les évacuations et informer les populations avant la catastrophe. Après les incendies meurtriers des étés précédents, chaque nouveau bilan pose la même question : qu’a-t-on réellement appris ?

Il faut également résister à la tentation de désigner immédiatement des coupables imaginaires ou commodes. Certains incendies peuvent être volontaires, d’autres accidentels. Les fortes chaleurs, la sécheresse, les vents, les installations défectueuses et le manque d’entretien peuvent transformer une simple étincelle en désastre. Seules des enquêtes sérieuses peuvent établir l’origine de chaque feu. Accuser sans preuve permet surtout d’éviter le débat essentiel : celui de la prévention et de la responsabilité publique.

Le régime algérien a trop souvent utilisé la théorie du complot comme un extincteur politique. Lorsqu’un drame se produit, il est plus facile d’évoquer des mains étrangères, des saboteurs ou des criminels que de publier l’état des moyens disponibles, le bilan des campagnes de débroussaillement, le nombre d’avions réellement opérationnels ou les conclusions des enquêtes précédentes. Le citoyen n’a pas besoin d’un récit mobilisateur. Il a besoin d’institutions capables de lui éviter de revivre le même cauchemar chaque été.

Au milieu de cette séquence est survenu l’incendie de l’établissement de l’enfance assistée de Mohammadia, à Alger. Le feu, déclaré à l’aube du 16 juillet, a fait onze morts et dix-neuf blessés. Parmi les victimes figurait une éducatrice âgée de 52 ans. Selon les conclusions communiquées par la Direction générale de la Sûreté nationale, l’incendie aurait été provoqué par une étincelle électrique provenant d’un climatiseur installé dans une chambre.

Ce drame ne peut pas être rangé dans la catégorie confortable des accidents imprévisibles. Une étincelle peut expliquer le déclenchement d’un feu ; elle n’explique pas, à elle seule, l’ampleur du bilan. Pourquoi onze personnes n’ont-elles pas pu être sauvées ? Les alarmes fonctionnaient-elles ? Les installations électriques avaient-elles été contrôlées ? Les issues de secours étaient-elles accessibles ? Combien d’agents étaient présents ? Quel était le délai d’évacuation ? Les chambres et les couloirs répondaient-ils aux normes de sécurité ?

Ces questions ne sont ni indécentes ni prématurées. Elles sont indispensables. Les personnes hébergées dans cet établissement étaient confiées à l’État. Leur protection ne relevait pas de la charité, mais d’une obligation absolue. La puissance publique ne peut pas se contenter de condoléances, de visites et de promesses d’enquête. Elle doit publier les contrôles effectués avant l’incendie, établir les responsabilités et expliquer ce qui sera changé dans l’ensemble des établissements similaires.

Au moment du drame, le président Abdelmadjid Tebboune effectuait une visite officielle à Berlin. Le Premier ministre et plusieurs membres du gouvernement ont assisté à l’enterrement des victimes. Un voyage diplomatique n’est pas en lui-même une faute, et la présence à des funérailles ne saurait être méprisée. Mais l’État ne peut pas réduire son action à la compassion officielle. Celle-ci doit être suivie d’une transparence complète, de mesures immédiates et d’un engagement à rendre publiques les conclusions de l’enquête.

La route, elle aussi, dresse son acte d’accusation. Entre le 12 et le 18 juillet, 57 personnes sont mortes et 2 183 ont été blessées dans 2 582 accidents de la circulation à travers plusieurs wilayas. Cinquante-sept morts en une semaine : cela dépasse le cadre du fait divers. C’est une urgence nationale.

L’imprudence des conducteurs existe. Les excès de vitesse, les dépassements dangereux, la fatigue et l’usage du téléphone tuent. Mais invoquer uniquement le comportement individuel permet au pouvoir d’oublier le reste : l’état de certaines routes, la signalisation, l’éclairage, le contrôle technique, les conditions de travail des chauffeurs, l’organisation des transports collectifs, les délais d’intervention des secours et l’application réelle des sanctions.

Lorsque des dizaines de personnes meurent chaque semaine, la réponse ne peut pas être une nouvelle campagne de sensibilisation accompagnée de quelques affiches. Il faut traiter l’hécatombe routière comme un problème de santé publique. Il faut publier des données détaillées, identifier les axes les plus meurtriers, corriger les infrastructures dangereuses et évaluer les politiques mises en œuvre. Un pouvoir qui se contente de sermonner les automobilistes évite de répondre de l’écosystème qu’il administre.

Sur les plages, dans les barrages et les plans d’eau, le bilan est tout aussi alarmant. Au début du mois de juillet, la Protection civile faisait déjà état d’au moins quarante morts par noyade depuis le commencement de la saison estivale. Plus de dix mille agents avaient pourtant été mobilisés pour sécuriser les plages et assurer les interventions.

La responsabilité individuelle existe ici encore. Se baigner sur une plage interdite ou dans un plan d’eau non surveillé est dangereux. Mais la prévention ne peut pas se limiter à des avertissements. Beaucoup de familles se rendent sur des sites non autorisés parce que les plages surveillées sont éloignées, saturées, mal desservies ou difficilement accessibles. La sécurité estivale suppose des transports, des accès, une signalisation visible, des postes de surveillance équipés et une politique des loisirs qui ne condamne pas les plus modestes à choisir entre l’enfermement et le danger.

Et puis il y a les harraga.

Le mot est devenu si familier qu’il risque de masquer ce qu’il décrit : des femmes et des hommes qui préfèrent affronter la Méditerranée sur une embarcation précaire plutôt que de rester dans leur propre pays. Le 15 juin, au large de Cherchell, une barque transportant seize ressortissants algériens a fait naufrage. Le bilan provisoire faisait état de deux morts, sept disparus et sept survivants.

Chaque départ ne peut pas être expliqué par une seule cause. Certains fuient le chômage, d’autres l’étouffement politique, les blocages administratifs, l’absence de perspectives ou le sentiment de ne pouvoir construire ni carrière ni famille. Mais lorsque des jeunes continuent à risquer leur vie en mer, le pouvoir ne peut pas traiter le phénomène comme un simple problème de police des frontières.

La barque des harraga est aussi une urne. Elle exprime un vote sans bulletin : le refus d’attendre davantage. Le discours officiel peut vanter les investissements, les logements distribués, les créations d’entreprises et les indicateurs économiques. Une partie de la jeunesse répond en vendant ses biens pour acheter une place dans une embarcation. Voilà la contradiction que les communiqués ne parviennent plus à cacher.

Même les services les plus élémentaires deviennent des épreuves. Le 10 juillet, une baisse de la capacité de production de la station de dessalement de Fouka 2 a perturbé le programme de distribution d’eau potable dans plusieurs communes de l’ouest d’Alger. D’autres interruptions, liées notamment à des opérations de maintenance, ont également touché des habitants durant cette période de fortes chaleurs.

Dans la nuit du 14 au 15 juillet, une panne technique survenue dans l’installation électrique de Sidi Okba, à Biskra, a provoqué une coupure soudaine dans plusieurs wilayas. L’alimentation a été rétablie et le Premier ministre s’est rendu au Centre de contrôle du réseau électrique national. Il a ensuite qualifié la rapidité du rétablissement de « fierté » pour l’industrie électrique algérienne.

Réparer rapidement est une obligation, pas un exploit politique. Transformer chaque réparation en victoire de communication révèle une étrange inversion des priorités. Une puissance énergétique ne se juge pas seulement à ses exportations, à ses contrats internationaux ou à ses annonces. Elle se juge à sa capacité à garantir l’électricité dans les logements, les hôpitaux, les commerces et les installations vitales.

Une panne de cette ampleur devrait donner lieu à un rapport précis : cause technique, enchaînement des défaillances, protections qui n’ont pas fonctionné, territoires touchés, conséquences économiques et mesures prises pour empêcher une répétition. La communication triomphale ne peut pas remplacer l’explication technique.

Il faut cependant être exact : le Conseil des ministres et le Haut Conseil de sécurité ne sont pas littéralement « abonnés absents ». Le Conseil des ministres s’est réuni le 12 juillet, autour notamment des services numériques, de la coopération avec le Niger et le Tchad, des start-up et de la saison touristique. La dernière réunion publiquement annoncée du Haut Conseil de sécurité remontait au 11 juin.

Le problème n’est donc pas l’absence absolue de réunions. Le problème est l’absence de centralité accordée à la sécurité quotidienne des Algériens. Face à l’accumulation des incendies, des morts, des coupures et des accidents, aucune grande réunion extraordinaire de crise n’a été publiquement annoncée pour présenter une réponse globale, coordonnée et vérifiable.

Le Haut Conseil de sécurité semble régulièrement mobilisé lorsque le pouvoir estime sa stabilité, ses équilibres diplomatiques ou son contrôle menacés. Mais la sécurité nationale ne se réduit pas aux frontières, au terrorisme, aux rivalités régionales ou à la survie du régime. La sécurité nationale, c’est aussi un enfant protégé dans un établissement public, une famille évacuée avant l’arrivée des flammes, un malade dont l’appareil ne s’arrête pas pendant une coupure, un conducteur qui rentre vivant et un jeune qui ne voit pas la Méditerranée comme sa seule porte de sortie.

Le bloc politico-militaire qui gouverne le pays pense d’abord en termes de contrôle, de stabilité et de continuité du commandement. Pourtant, la stabilité ne se mesure pas seulement à l’absence de manifestations ou à la neutralisation des oppositions. Elle se mesure à la confiance. Et cette confiance vient de recevoir un chiffre brutal : 21,24 % de participation.

Un pouvoir peut survivre longtemps à l’abstention, aux incendies, aux pénuries et aux drames. Il peut maîtriser l’information, multiplier les cérémonies et transformer chaque intervention des services publics en victoire nationale. Il ne peut pas indéfiniment prétendre que tous ces événements sont séparés.

L’été de tous les dangers n’est pas une simple saison météorologique. Il est le produit d’un État qui réagit davantage qu’il ne prévoit, qui communique plus qu’il ne rend compte et qui centralise plus qu’il ne protège.

L’Algérie ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de courage populaire. Elle manque d’institutions obligées de répondre de leurs décisions devant les citoyens. Ce qui brûle aujourd’hui n’est pas seulement la forêt. C’est le dernier crédit d’un exécutif qui demande au pays de croire encore à sa maîtrise, tandis que les urnes se vident, que les sirènes hurlent et que les familles enterrent leurs morts.

Khaled Boulaziz

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