Sous les flammes de juillet 2026, ce n’est pas seulement la forêt qui disparaît. C’est le récit d’un État puissant, riche et prévoyant qui se consume. Les chiffres montrent moins une fatalité climatique qu’une faillite de la durée : achats tardifs, avions loués, responsabilités dispersées et pouvoir davantage organisé pour durer que pour gouverner.
Incendies en Algérie : la faillite d’un État prévoyant
Le 22 juillet, la Protection civile annonçait avoir éteint 142 incendies sur 195 enregistrés en vingt-quatre heures. Au 21 juillet, le ministère de l’Intérieur déplorait six morts. Depuis le 8 juillet, 1 555 feux avaient été comptabilisés ; depuis le 1er mai, 3 719, contre 1 501 pendant la même période de 2025. À Séraïdi, sur les hauteurs d’Annaba, plus de cent patients ont dû être évacués et quelque 150 habitations ont été endommagées. Des villages ont été vidés à Béjaïa, El Tarf, Guelma et Bouira. Des citoyens ont combattu les flammes avec des moyens de fortune pendant que la communication officielle répétait que « tous les moyens » étaient mobilisés. [1][2]
Tous les moyens : l’expression est devenue le rideau de fumée préféré de l’administration. Elle ne dit ni combien d’appareils sont immédiatement disponibles, ni leur taux de disponibilité, ni leur rayon d’action, ni qui commande lorsque vingt foyers éclatent simultanément dans des wilayas éloignées. Elle transforme une obligation de résultat en inventaire cérémoniel. Derrière le nombre des colonnes mobiles, des camions, des drones et des aéronefs, une question demeure : pourquoi un pays averti par les catastrophes de 2021, 2022 et 2023 continue-t-il à découvrir l’urgence au moment où le ciel rougit ?
Le calendrier des morts
L’incendie de 2026 n’est pas une surprise. Il est le quatrième acte d’un drame dont l’État connaît chaque décor.
En 2021, 90 personnes, dont 33 militaires, ont péri. La Direction générale des forêts a ensuite recensé plus de 100 000 hectares de couvert végétal touchés et 1 631 foyers dans 21 wilayas ; 72 006 hectares ont été atteints pour la seule semaine du 12 au 18 août. [3][4][5]
En août 2022, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a compté 44 morts, plus de 250 blessés, environ 2 000 déplacés et plus de 6 000 hectares brûlés. Le dispositif gouvernemental mentionné dans son rapport reposait alors sur quelque 1 200 pompiers et sept hélicoptères. [6]
En juillet 2023, 34 personnes ont été tuées, plus de 700 blessées, 30 000 affectées et 3 880 hébergées dans des centres d’évacuation au plus fort de la crise. L’État avait engagé des milliers d’agents et des moyens aériens plus nombreux. Le bilan humain est pourtant resté celui d’une catastrophe nationale. [7]
En 2025, les autorités ont célébré une nette amélioration : 5 289 hectares incendiés, résultat présenté comme inférieur de 90 % à la moyenne de la décennie, proche de 40 000 hectares. Il fallait saluer la baisse, mais surtout profiter de cette accalmie pour consolider un système permanent. Or 2026 rappelle la règle élémentaire des risques majeurs : une bonne saison n’abolit pas la suivante. [8]
Quatre Beriev promis, deux livrés
Au lendemain du désastre de 2021, l’annonce semblait enfin proportionnée. Le ministère de la Défense indiquait avoir engagé l’acquisition de quatre Beriev Be-200 neufs, avions amphibies capables d’emporter environ 12 000 à 13 000 litres d’eau. La promesse avait la netteté d’un chiffre et l’autorité d’une instruction présidentielle. [9]
Puis le calendrier administratif a repris ses droits. Le premier appareil n’est arrivé qu’en mai 2023. Le deuxième a été livré en décembre 2024. À cette date, deux avions seulement sur les quatre commandés étaient documentés comme réceptionnés ; la guerre en Ukraine, les difficultés industrielles russes et les moteurs ukrainiens ont lourdement perturbé le programme. Ces contraintes sont réelles. Elles n’expliquent cependant pas pourquoi l’Algérie, pays exposé depuis des décennies aux feux méditerranéens, a attendu les morts de 2021 pour constituer une flotte spécialisée. Elles n’excusent pas davantage l’absence d’un plan de repli transparent lorsque le fournisseur choisi s’est retrouvé prisonnier d’une guerre et de sanctions. [10]
L’État a alors empilé les solutions transitoires. En 2024, la flotte d’Air Tractor AT-802 associait appareils achetés et avions loués. En 2025, le ministre de l’Intérieur annonçait douze AT-802 affrétés, auxquels s’ajoutaient six hélicoptères et deux avions de reconnaissance de la Protection civile, ainsi que des moyens lourds de l’armée. En juin 2026, la presse publique évoquait une vingtaine d’appareils au total, avions et hélicoptères confondus, parmi lesquels des Air Tractor, pour protéger un patrimoine de quelque 4,1 millions d’hectares de forêts et de maquis. [11][12]
L’AT-802, avec environ 3 000 litres, est utile pour l’attaque rapide ; le Beriev en emporte près de quatre fois plus. Une doctrine sérieuse combine appareils légers, bombardiers lourds, reconnaissance et commandement unifié. Le scandale est de présenter chaque location estivale comme une victoire définitive sans publier l’état réel de la flotte, ses coûts et sa disponibilité.
Un État riche, une protection précaire
L’Algérie ne manque pas d’argent au point de devoir choisir entre un avion et une école. Le FMI évaluait ses réserves internationales à 67,8 milliards de dollars fin 2024, soit environ quatorze mois d’importations. Les hydrocarbures avaient encore rapporté près de 50 milliards de dollars à l’exportation en 2023. Pour 2025, le budget de la défense atteignait 3 349 milliards de dinars, environ 25 milliards de dollars et près d’un cinquième du budget national. [13][14][15]
À titre de comparaison, un DHC-515, successeur moderne du Canadair, est estimé autour de 45 millions de dollars. Quatre appareils représenteraient environ 180 millions, moins de 1 % d’une seule année de budget militaire. Ce calcul n’efface ni les délais industriels, ni la formation des équipages, ni la maintenance. Il pulvérise seulement l’alibi de l’impécuniosité. Le pays possède les ressources pour financer une sécurité civile robuste ; ce qui lui manque est une hiérarchie politique qui considère la protection d’un village, d’une forêt et d’un hôpital comme une fonction stratégique au même titre qu’un système d’armes. [16]
Le dispositif terrestre n’est pas inexistant. Pour 2026, la DGF annonçait 510 postes de vigie, 544 brigades de première intervention, 40 colonnes mobiles, 35 drones déjà opérationnels et 80 supplémentaires annoncés. La Protection civile aurait mobilisé, au plus fort de juillet, 19 000 agents, 700 camions, douze bombardiers d’eau et six hélicoptères. Ces chiffres interdisent la caricature d’un pays entièrement désarmé. Mais ils rendent l’échec plus politique encore : si les hommes et une partie des machines existent, c’est l’anticipation, la coordination et la transparence qui brûlent. [2][12]
La gouvernance par l’urgence
Le régime algérien excelle dans la mobilisation spectaculaire : cellule de crise, déplacement ministériel nocturne, hommage aux « soldats du feu », enquête sur d’éventuelles mains criminelles, recensement des dégâts, promesse d’indemnisation. Chacune de ces mesures peut être nécessaire. Leur répétition révèle pourtant une gouvernance qui intervient après la flamme, rarement avant elle.
Le dérèglement climatique est un multiplicateur évident. Des températures de 48 à 49 °C, le vent et la sécheresse rendent les incendies plus violents. Mais le climat n’achète pas les avions en retard, ne loue pas chaque été ce qui devrait être planifié sur vingt ans, ne disperse pas le commandement entre la DGF, la Protection civile, l’ANP et les wilayas. Le climat allume le risque ; la gouvernance décide s’il devient désastre.
Cette gouvernance porte la marque d’une caste militaro-bureaucratique davantage préoccupée par le contrôle que par la capacité civile. La sécurité est pensée verticalement : le centre ordonne, l’armée supplée, les ministres inspectent, les walis recensent et les citoyens attendent. Il n’existe pas de reddition publique des comptes permettant de savoir, avant l’été, combien d’appareils lourds sont opérationnels, où ils sont prépositionnés, quels marchés ont été exécutés et quels objectifs de délai d’intervention ont été tenus.
Un État moderne publierait chaque printemps un audit indépendant de la flotte ; garantirait la maintenance, les pièces et les équipages ; renforcerait les communes forestières ; intégrerait vigies, météo et satellites dans un commandement civil unique ; rendrait publiques les cartes de risque et les retours d’expérience. Il traiterait les habitants comme des partenaires informés, non comme une foule à rassurer après le sinistre.
Ce que le feu révèle
L’Algérie brûle, mais elle n’est pas pauvre. Elle brûle avec des réserves en devises, des revenus gaziers, un budget militaire continentalement sans équivalent, des pompiers courageux et une population qui se jette au-devant des flammes. Elle brûle parce que la richesse ne devient pas automatiquement capacité publique. Entre le trésor national et le camion-citerne, entre la commande présidentielle et l’avion livré, entre l’alerte météo et l’évacuation d’un village, s’étend le territoire opaque de la bureaucratie.
La question n’est plus : « Où sont les Canadair ? » Elle est plus grave : quel État l’Algérie a-t-elle construit pour que, cinq ans après la tragédie de 2021, la protection des vies dépende encore d’acquisitions inachevées, de locations saisonnières et de mobilisations héroïques ?
Les incendies finiront par s’éteindre. Les ministres promettront de reconstruire. Les chiffres des indemnisations remplaceront ceux des foyers actifs. Mais tant que le pouvoir confondra la survie du régime avec la solidité de l’État, chaque été restera une épreuve de vérité. Et chaque forêt en feu éclairera, dans la nuit algérienne, non seulement la violence du climat, mais l’échec d’un système qui possède presque tout — sauf le sens de ses priorités.
Khaled Boulaziz
Sources
[1] Algérie Presse Service, « Extinction de 142 incendies sur un total 195 en 24h », 22 juillet 2026.
[2] Algérie Presse, « Incendies inédits en Algérie : L’État promet d’indemniser, l’enquête s’ouvre », 23 juillet 2026.
[3] Africanews/AFP, « Algerian wildfires still raging, death toll hits 90 including 33 soldiers », 15 août 2021.
[4] IFRC, Algeria: Forest Wildfires, DREF MDRDZ007, 18 août 2021.
[5] Direction générale des forêts, bilan 2021 repris par La Nouvelle République, 12 mai 2022.
[6] IFRC, Algeria: Forest Wildfires – Final Report, DREF MDRDZ008, 10 novembre 2023.
[7] IFRC, Algeria Fire 2023, DREF MDRDZ009, 7 août 2023.
[8] Direction générale des forêts, bilan 2025 repris par L’Écho d’Algérie, 15 mars 2026.
[9] Ministère de la Défense nationale, annonce d’acquisition de quatre Be-200, reprise par Algérie1, 17 août 2021.
[10] Aerobuzz, « L’Algérie réceptionne son second Beriev 200 », 19 décembre 2024.
[11] Radio Algérienne/APS, « Merad supervise la mise en service du dispositif aérien », 1er juin 2025.
[12] Algérie Presse, « Feux de forêts : une flotte aérienne déployée », 22 juin 2026.
[13] Fonds monétaire international, mission Article IV 2025 pour l’Algérie, 30 juin 2025.
[14] Le Monde, « En Algérie, le président Tebboune réélu face à une économie toujours dépendante des hydrocarbures », 9 septembre 2024.
[15] Le Monde, « Au Sahel, l’étoile pâlie de l’Algérie », 12 janvier 2025.[16] Le Monde, « Avec vingt-deux nouvelles commandes, l’Europe assure le sauvetage du Canadair », 17 juin 2025.
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